mardi 11 novembre 2014

Dans l'état le plus libre du monde



Ret Marut (futur B. Traven)
B. Traven serait le pseudonyme de Ret Marut, né à Chicago le 5 mars 1890 de parents suédois, ou bien encore d’Otto Max Feige, né le 23 février 1882 à Schwiebus (ville à l’époque allemande et aujourd’hui polonaise). B. Traven refusait à toute force d’avouer de son vivant qu’il avait été Ret Marut, révolutionnaire allemand de tendance stirnérienne, éditeur et rédacteur de la revue Munichoise radicale Der Ziegelbrenner (1917-1921). Il mène une vie d’errance à travers l’Europe, puis s’installe définitivement au Mexique, alors en pleine révolution. Connu surtout pour Le Vaisseau des morts et Le Trésor de la Sierra Madre (porté à l’écran par John Huston en 1947), il consacrera plusieurs livres aux Indiens du Chiapas, parmi lesquels Indios, La Charrette ou encore La Révolte des pendus. Il meurt à Mexico le 26 mars 1969.
La légende dit qu’Albert Einstein aurait répondu, alors qu’on lui demandait quel livre il emporterait sur une île déserte : « N’importe lequel, pourvu qu’il soit de Traven. »
Ci-dessous des extraits (tirés du livre de B. Traven, « Dans l’état le plus libre du monde ») du fameux journal Der Ziegelbrenner.






Je réclame la liberté de la presse !


Actuellement, la liberté de la presse n’existe pas. Les journalistes sont des crapules, manipulateurs de l’opinion qui trompent le peuple de crainte de se retrouver sans « revenu garanti ». Ils ont peur d’avoir faim, de tomber dans la dèche. Etre ou ne pas être sujet à cette peur est affaire de personnalité. Tout homme n’a pas la capacité de rester droit, honnête et ferme dans ses convictions face à l’éventualité de ne pas manger à sa faim. Le journaliste, en tout cas, ne l’a pas. J’exige son indépendance économique immédiate à l’égard de son employeur. J’exige qu’on lui donne l’occasion de prouver qu’il peut être un brave type lorsqu’il n’est plus menacé de licenciement, et donc de faim. La presse doit être assumée par des hommes libres.
C’est pourquoi je réclame des mesures provisoires :
Aucun journal, aucune revue offrant des articles, des informations, des communiqués ou des dépêches qui traitent de politique, d’économie ou de politique commerciale, n’aura le droit de publier de réclames. Même chose pour les organes comportant une section commerciale et ceux qui donnent des nouvelles ou rapports boursiers. Les réclames ne pourront être publiées que dans des feuilles exclusivement réservées à cet effet. Ces feuilles publicitaires ne pourront contenir que des communiqués officiels, ainsi que des romans, des nouvelles et des lectures de divertissement. Elles seront propriété de la collectivité ; les bénéfices en reviendront à la communauté. Leur administration aura l’obligation de faire passer toutes les réclames ; elle ne pourra refuser que celles propres à encourager le crime.
Tant que le gouvernement n’aura pas établi cette séparation entre presse publicitaire et presse « d’opinion », il n’y aura pas de liberté de la presse, il n’y aura pas de journaliste libre. Tant que le gouvernement n’aura pas créé cette liberté de la presse, les travailleurs, les soldats et tous les hommes dont le bien-être est quotidiennement en butte aux infamies de la presse et des journalistes ont le droit et le devoir d’empêcher la presse de travailler « tranquillement ». Il faut extirper la peste. Supprimons les causes, les effets disparaitront. Un journal ou une revue qui ne peuvent subsister sans revenus publicitaires n’ont aucun droit à l’existence.
Der Ziegelbrenner n°15, 15 janvier 1919.










Contraste

Un gouvernement au-dessus de moi ?
Où cela ?
Et si je ne reconnais pas le gouvernement ?!
Je n’ai qu’à le vouloir et il n’existe plus. Un gouvernement sans gouvernés. Quel gouvernement ? […]
Il peut me tuer. En serait-il davantage gouvernement ? Une pierre que m’a lancée un enfant peut me tuer, un cheval emballé peut me tuer. L’enfant, la pierre, le cheval en sont-ils pour autant un gouvernement ?
[…] Le gouvernement peut me tuer. Je n’y perds rien. Mais le gouvernement perd un homme, qu’il comptait gouverner.
Et qu’est un gouvernement sans hommes à gouverner ?
[…] Pensez ! C’est mon droit d’exiger cela de vous, puisque vous êtes des hommes et que vous pouvez penser. Oui, mon droit. Mon droit de toute éternité.
Pensez ! Mais vous ne pouvez pas penser, parce qu’il vous faut des statuts, parce que vous avez des administrateurs à élire, parce que vous avez des ministres à introniser, parce que vous avez besoin de parlements, parce que vous ne pouvez pas vivre sans gouvernement, parce que vous ne pouvez pas vivre sans chefs.
Vous cédez vos voix pour les perdre, et quand vous voulez vous en servir vous-mêmes, vous n’en disposez plus, et elles vous font défaut parce que vous les avez cédées.
Pensez ! Prenez conscience de la sereine passivité que vous avez en vous, dans laquelle s’enracine votre invincible pouvoir. Laissez d’un cœur apaisé et insouciant s’effondrer la vie économique ; elle ne m’a pas apporté le bonheur et elle ne vous l’apportera pas non plus. Laissez consciemment pourrir l’industrie, ou c’est elle qui vous pourrira.
[…] C’est dans l’industrie que tu veux te dépouiller de tes chaînes ? C’est avec une économie florissante que tu veux abattre ton adversaire ? Ne le disais-je pas que tu es un bourgeois parce que tu penses comme un bourgeois ?
Les affaires du bourgeois ne pourront jamais être les tiennes. L’industrie, qui a donné au bourgeois le pouvoir de t’asservir, ne pourra jamais t’apporter la liberté ou la vie.
L’industrie telle qu’elle est, ne pourra jamais répondre à ton besoin d’égalité. L’industrie, telle qu’elle est, ne produit rien d’autres que des armes pour t’asservir.
Le chef t’en parlera autrement. C’est bien pourquoi il est chef, et c’est bien pourquoi tu es mené.
Les géniteurs d’enfants s’engluent dans la servitude. Les esclaves engendrent des enfants. Chaque enfant que tu engendres est un anneau de ta chaîne d’esclave. Achète-toi un sofa en peluche et engendre un enfant, c’est la même chose, qui concourt au même but.
[…] Ne pleure pas les victimes qui tombent dans la lutte ; car la larme qui brille dans ton œil emplit d’un espoir de victoire celui que tu dois anéantir.
[…] Tant qu’il y aura des affamés à côté de repus, la pitié des repus sera une insulte aux affamés, et la pitié des affamés vis-à-vis des victimes une consécration et une reconnaissance du droit des repus à être rassasiés aux dépens des affamés.
Der Ziegelbrenner n°35-40, 21 décembre 1921


Source : Le 4 eme singe

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