samedi 25 octobre 2014

Un poète à l'air libre





Râmatîrtha (1873-1906) est au carrefour des traditions soufi, védantique et de la science de son époque. En ce sens, son message touchera les Français actuels qui découvrent la pluralité religieuse et les voies non-duelles comme le Vedanta par exemple. De plus, chacun sera probablement inspiré par le rapport intense que Râmatîrtha entretenait avec la nature, surtout lors de ses séjours solitaires en Himalaya. A travers toutes sortes d'images, de comparaisons et d'histoires originales, il évoque la base de non-dualité et de liberté fondamentale de l'homme: non pas un laisser-faire qui rendrait l'être humain esclave de ses impulsions, mais la liberté complète de l'homme, y compris par rapport à son ego aveugle.



"L'homme est Dieu si la joie coule à flots de lui jusqu'au ciel" Râmatîrtha


Les principales Upanisads enseignent que la Joie Suprême - la Félicité, le bonheur, l'ananda universel - est partout et imprègne tout cet univers visible, est l'essence de cet univers et de chaque être vivant : "Et il est heureux partout ! Autrement, où y aurait-t-il vraiment joie si cette joie suprême n'était pas l'âme véritable de tous les êtres" (Kathrudva Upanisad.)

Car l'on est heureux que lorsqu'on a reçu (perçu ?) l'essence - qui respirerait, qui vivrait, si la Félicité qui est dans l'espace n'était pas ? C'est cette essence seule qui donne la Félicité." (Taittiriya Upanisad)

Dans "Sâdhanâ", Tagore ne fait que répéter que l'Upanisad (sans dire que c'est la Taittiriya Upanisad) exprime : "C'est de la Joie que sont nées toutes les créatures, par la Joie qu'elles sont soutenues, vers la Joie qu'elles progressent et dans la Joie qu'elles pénètrent". 

Oui, la Joie est l'essence de l'univers mais comme le souligne Michel Hulin quand on se détourne de son âme, de son essence, on cherche à se réunifier "(...) chaque fois qu'un sujet humain - ou même un quelconque être pensant fini - se détourne de son âtman et selon la pente de son désir extraverti cherche vainement à travers la jouissance des choses extérieures et la domination de ses semblables à se réconcilier avec lui-même, en quelque sorte à se ressouder." 

Mais toute cette société détourne les individus de leur âme, de leur essence et de l'essentiel - de leur essence qui est celle de tout dans l'univers, qui est pourtant la seule source de bonheur - et, cela dès l'enfance, avec le "dressage scolaire" qui consiste à éradiquer, à mutiler l'âme de l'enfant, à l'empêcher de la trouver (pour E. Fromm, l'école est un processus d'asservissement qui assassine la créativité de l'enfant). Et pas de meilleur moyen pour "assassiner l'âme" (l'expression est de l'Isha Upanisad) que la futilité, le divertissement et le spectacle, encore plus intensif avec l'audio-visuel qui agresse la vie humaine dès l'enfance, futilité sur laquelle Râmatîrtha avait prophétisé dès 1903 : "Que le monde européen et yankee soit en train de réussir dans sa dévotion complète à la futilité, personne ne peut le nier." 

Michel Fromaget a osé dire que dans tout ce système d'éducation "l'esprit, à peine levé, se rétracte et s'atrophie. Et c'est l'enfant lui-même qui finira par étouffer son propre esprit. Car tout enfant aime être aimé, aime être valorisé, il a naturellement peur d être rejeté, ridiculisé. Or, un tel pilonnage s'exerce avec force dès l'enfance la plus tendre, au moins dès l'entrée en cours préparatoire, pour ensuite ne plus guère cesser." 

C'est encore Michel Hulin, dans le même petit ouvrage excellent, qui insiste sur le fait que : "l'ignorance métaphysique ne se contente pas de voiler nos pouvoirs naturels de connaissance, elle nous cache également la béatitude incréée, innée, en laquelle nous baignons à chaque instant puisque nous sommes ce "brahman". Et elle n'y parvient cependant pas totalement puisqu'il existe des joies et des plaisirs de caractère "mondain" en lesquels cette béatitude transparaît, quoique émiettée, déformée et souillée par l'avidité du désir et la crispation de la crainte." 

Trouver son âme, son essence, sa véritable identité pour cesser de faire du mal à autrui, de l'exploiter ou d'exploiter son pays, de s'enrichir en l'appauvrissant ["La voie du ciel enlève à l'excédent pour compenser le manque, mais la voie des humains enlève à l'indigent pour engraisser le riche." (Lao Tseu)] de détruire la nature par cupidité et désir d'un haut niveau de vie, d'arrêter la violence et l'injustice sur Terre, issues de l'insatisfaction et des frustrations de l'ignorance de l'âme, de la dichotomie entre le corps-mental et l'âme (Atman) qui est la véritable identité de chacun et que l'ignorance métaphysique ambiante occulte dès l'enfance - Et pourtant, on oublie que dans l'Inde antique (si différente de la violence de l'Inde moderne, que je regrette) pour les Dharma-Sûtra, la société devait "mettre en place toutes les conditions possibles pour favoriser un développement moral et spirituel de l'être humain et pour le conduire à travers les différentes étapes de l'existence et quelque soit son niveau social et psychologique, vers un bien suprême, le plus haut but de la vie humaine qui est appelé l'obtention du soi (âtma-lâbha), c'est-à-dire la réalisation de la nature essentiellement divine et immortelle de son être intérieur" (Tara Michaël). La société devait donc favoriser les moyens pour chacun de trouver son âme, son Atman (l'esprit pour Michel Fomaget) et non en être la répression sous des prétextes économiques ou idéologiques... 

Avec l'âme, la vie ne peut être que poétique et la vie poétique c'est de percevoir l'essence (la "vérité") à chaque instant, ce que l'Ishâ Upanisad exprime si bien : "Voir que tout ce qui existe demeure en vérité en Soi, et que l'on est soi-même en tout ce qui existe, cela met un terme au désir de pensée." 

La poésie commence (ou l'Intuition) quand s'arrête la pensée discursive qui fragmente et découpe la réalité, qui refoule ou néglige ce besoin d'unité. Comme l'écrit Yves Bonnefoy qui précise "La poésie est la mémoire de l'Un (...), la poésie est aussi la théologie de la terre"... 

Et ce très bon choix des "Œuvres complètes" de Râmatîrtra, de mon ami Jacques Vigne, ce florilège, nous montre que Râmatîrtra était un "poète à l'air libre", que réalisation du Soi et poésie se rejoignent, que trouver son âme mène à la vie poétique, à la Joie sans objet de trouver son essence, son âme, en toute chose... 

Il pouvait dire : "J'aime la terre et je sens sa vie comme une partie de moi. Ma seule prière, c'est le bonheur que j'aime." 

"La Joie de se mêler avec soleil et brise ! Oh ! la Joie d'errer dans les profondeurs de la forêt céleste(...)" 

"La brise qui nous embrasse et les rivières qui murmurent etc.. ne doivent pas être mises de côté comme des aides extérieures ; tout est en nous (...)" 


Michel Jourdan, poète.






Informations bibliographiques

Titre
Le soleil du soi
Auteur
Traduit par
Jacques Vigne
Collaborateur
Jacques Vigne
Éditeur
Éd. Accarias-L'Originel, 2005















Source : Bouddhanar


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