samedi 23 août 2014

Samih al-Qâsim s'en est allé


Le grand poète palestinien Samih Al-Qâsim s'est éteint cette semaine, le mardi 19 août 2014, dans un hôpital à Acre en Israël, à l’âge de 75 ans, après une longue maladie.



«Laissez retentir la tristesse du chanteur dans la joie de vos chansonsSamih al Qassim










Au bord de la mer
i.m. Samih al Qassim

Il pleut il pleut des larmes de sang
sur les grenadiers et les oliviers couchés sur le flanc
les tanks encerclent la ville de poussière
il pleut il pleut des larmes de feu
et dans cette longue nuit harcelée d'armes et d'injures
un poète parle au peuple le plus pauvre 
en buvant le café fort d'un soleil de résistance
Elle pleure Laïla elle pleure Aïcha
en écoutant le sombre poème 
qui ondule comme une prière serpente dans les ténèbres
des enfants morts partout des enfants morts
autour du brasero tâche rouge du poème
un peuple en loques se recueille parmi les ruines du monde
il pleut il pleut des perles de plomb il pleut des vies brisées
le poème s'insinue comme un poison âcre
avec sa tragique beauté qui agrandit les regards défaits
la voix du poète module un temps tragique et puis s'étrangle
les amandiers se souviennent derrière les fronts des vieillards
les oliviers et les grenadiers se relèvent dans leurs rêves
l'étoile bleue de la mort a déchiqueté le ventre de la terre
le poète n'a plus assez des mots pour ressusciter l'espoir
une eau noire coule de la fontaine qui chantait l'amour
et la flûte fragile du berger a été écrasée par les tanks
relève toi Aïcha viens Leïla nous allons au bord de la mer
écouter les paroles tristes du poète qui s'en est allé.

André Chenet,  le  23 Août 2014






Poètes d’une parole essentielle 


Atteint d’un cancer du foie depuis trois ans, Samih Al-Qasim est décédé mardi dernier. Et tout le monde s’est souvenu que c’est au mois d’août 2008 que son complice et « jumeau » de la poésie de résistance, Mahmoud Darwich, a tiré sa révérence.
Pourquoi les Palestiniens, qui meurent si facilement dans le silence ou dans si peu de bruit, sont-ils à ce point attachés à leurs poètes au point de ne pas se résigner à les voir partir ? Probablement parce que leur voix dit l’essentiel de leur humanité de manière si forte, si puissante et si humaine qu’elle transcende tous les clivages et dépasse tous les discours politiques. Les Palestiniens ont été bouleversés par le départ de Mahmoud Darwich, mais ils ont découvert, durant ces années d’absence, combien sa présence est forte. Ils ont pu voir combien ses mots continuaient à creuser des sillons profonds dans les consciences. Combien ils gardaient intacte la vérité d’un combat qui, comme c’est le cas de tous les mouvements de libération, connaît des hauts et des bas.
Samih Al-Qassim dont les poèmes - comme ceux de Mahmoud Darwich - ont été amplifiés avec grand art par Marcel Khalifa, est de la même stature que son « jumeau ». Il ne prétend pas au statut de « porte-parole », un vilain mot que les poètes ne peuvent que réprouver ou tourner en dérision comme Samih sait si bien le faire. Lui et Mahmoud ne sont pas des porte-paroles. Ils sont cependant la parole palestinienne par excellence. Samih Al-Qassim est un résistant. Dans tous les sens du terme, un homme qui ne plie pas, qui ne cède pas, qui contrarie, qui combat. Sans être un surhomme. Juste en étant un homme, qui aime la terre, le pain, les choses de la vie…
Pourquoi les Palestiniens ne se résignent pas à perdre leurs poètes ? Parce que leur voix est une thérapie contre l’oppression. Des voix qui reconstruisent continuellement, dans la colère, dans l’amour, dans l’odeur du pain et du café au matin, dans le geste pudique et tendre de la mère, un pays volé et interdit. Ils deviennent ainsi les créateurs d’une mémoire vivante, des constructeurs et des accumulateurs de sens pour un peuple mené d’un absurde à l’autre, d’une injustice à l’autre.
« Je sais que mon corps est ton lit… Et mon âme ton drap / Je sais que tes rives se rétrécissent sur moi… Je ne t’aime pas ô mort. Mais je n’ai pas peur de toi », a écrit Samih Al-Qassim dans une déclamation de défiance au mal qui le ronge. Et il n’en a pas peur vraiment. Certes, il aimerait encore un peu de temps, il a des choses à faire sur cette terre, marier un fils, terminer un livre, engager une autre œuvre. Mais si elle vient, dit-il avec son humour indestructible, « Toz, fiha ». C’est qu’il est déjà vainqueur. Comme Mahmoud. Ses poèmes-chansons, appris en Palestine et au-delà, continueront à résonner dans les cœurs et à perpétuer le combat par-delà la mort.
K. Selim





Je résisterai

Je perdrai peut-être – si tu le désires – ma subsistance
Je vendrai peut-être mes habits et mon matelas
Je travaillerai peut-être à la carrière comme porte faix, balayeur des rues
Je chercherai peut-être dans le crottin des grains
Je resterai peut-être nu et affamé
Mais je ne marchanderai pas
O ennemi du soleil
Et jusqu’à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai.
Je résisterai
Tu me dépouilleras peut-être du dernier pouce de ma terre
Tu jetteras peut-être ma jeunesse en prison
Tu pilleras peut-être l’héritage de mes ancêtres
Tu brûleras peut-être mes poèmes et mes livres
Tu jetteras peut-être mon corps aux chiens
Tu dresseras peut-être sur notre village l’épouvantail de la terreur
Mais je ne marchanderai pas
O ennemi du soleil
Et jusqu’à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai.
Tu éteindras peut-être toute lumière dans ma vie
Tu me priveras peut-être de la tendresse de ma mère
Tu falsifieras peut-être mon histoire
Tu mettras peut-être des masques pour tromper mes amis
Tu élèveras peut-être autour de moi des murs et des murs
Tu me crucifieras peut-être un jour devant des spectacles indignes
O ennemi du soleil
Je jure que je ne marchanderai pas
Et jusqu’à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai.

 Samih al-Qâsim






Plus lourd 

moins grand 

je porte mon épreuve et je m'en vais 
Tant que tu seras le faîte du monde 
tant que la surface de la terre sera convexe 
je descendrai et m'éloignerai 
Un jour les sables mouvant m'absorberont 
je m'enfoncerai peu à peu 
dans l'opaque éternité de ton amour 
je perdrai connaissance 
me déroberai aux regards 
les foules assisteront à la célébration de ma mort 
les aventuriers et les poètes me jalouseront 
Quant à toi 
tu jetteras un nouveau joyau 
dans le coffre de tes martyrs 
Je t'aime sois sans regret 
ne tends pas la main pour me secourir 
permets-moi de t'aimer 
au gré de la mort 
Je t'aime ... au gré de la mort


Samih al-Qâsim – Extrait de "Je t’aime au gré de la mort"






Dans un récent entretien al-Qâsim a confié à son interviewer Liam Brown :

"Si le peuple palestinien était libre, si le monde arabe était unifié, si la justice sociale régnait dans le monde entier, si la paix entre les nations était effective, je ne me préoccuperais de qui se souvient de moi ou des de mes poèmes. Je m'en ficherais".



Katr Al-Nada de Samih Al-Qasim chanté par Marcel Khalifa:









Samih Al-Qassim issu d’une famille d'intellectuels et d'imams druzes de Ram,  naquit en 1939 dans la ville jordanienne de Zarkah, où son père, capitaine de l'armée des frontières, était en garnison. Originaire de Ramah en Palestine, ses parents sont issus d"une grande famille d’intellectuels et d’imams druzes. Après des études secondaires à Nazareth, il commence des études de philosophie et d’économie politique à Moscou, qu’il interrompt pour se consacrer à la poésie, aux activités militantes et au journalisme. Il occupe des fonctions importantes dans plusieurs journaux et revues paraissant en langue arabe (Al Ittihad, Al Ghad, Al Jadid). Il dirige également la maison d’édition Arabisk. Ces activités lui valent d’être incarcéré à plusieurs reprises, licencié de son travail ou soumis à la résidence obligatoire. Pendant quelques années, directeur de la Fondation populaire des arts à Haïfa. Il est mort le 19 août 2014 à l'hôpital Safed dans le nord d'Israël. Après Mahmoud Darwich, décédé le 9 août 2008, la Palestine perd, avec Samih Al-Qâsim son second plus grand poète de tous les temps. 





Éléments bibliographiques en langue arabe
Les cortèges du soleil, poèmes, Nazareth, 1958.
Les chansons des rues, poèmes, Nazareth, 1964.
Iram, poème, Haïfa, 1965.
Mon sang sur ma paume, poème, Nazareth, 1967.
Fumée des volcans, poèmes, Nazareth, 1968.
La chute des masques, poèmes, Beyrouth, 1969.
Voyage au fond des caveaux déserts, 1969.
Le retour de l’oiseau tonnerre, poèmes, Acre, 1969.
Iskandarun dans le périple extérieur intérieur, poèmes, Nazareth, 1970.
Qarqach, théâtre, Haïfa, 1970.
Sur l’engagement et l’art, essai, Beyrouth, 1970.
Coran de la mort et du jasmin, poèmes, Jérusalem, 1971.
La grande mort, poèmes, Beyrouth, 1972.
Les oraisons de Samih Al Qassim, Beyrouth, 1973.
Mon dieu, mon dieu pourquoi m’as-tu tué ?, poème, Haïfa, 1974.
Je te dénonce par ta bouche, prose, Nazareth, 1974.
Ils ne l’ont pas tué, ils ne l’ont pas crucifié, il y a eu méprise, poèmes, Jérusalem, 1976.
Trioxyde de carbone, poème, Haïfa, 1976.
À l’enfer, lilas !, récit, Jérusalem, 1977.
Diwan de la geste (tome 1), poèmes, Acre, 1978.
Diwan de la geste (tome 2), poèmes, Acre, 1979.
Je t’aime au gré de la mort, poèmes, Acre, 1980.
La dernière photo dans l’album, récit, Acre, 1980.
Diwan de la geste, (tome 3), poèmes, Acre, 1981.
La face sombre de la pomme, la face éclairée du cœur, poèmes, Beyrouth, 1981.
Les points cardinaux de l’âme, poème, Haïfa, 1983.
Sacrifices, poèmes, Londres, 1983.
Collage, expressions, Haïfa, 1983.
Le désert, poème, Acre, 1984.
Persona non grata, poèmes, Haïfa, 1986.
Ar-rasâ’il, correspondance avec Mahmoud Darwich, Casablanca, 1990.

Livres en français
Je t’aime au gré de la mort, poèmes de Samih al-Qâsim traduits par Abdellatif Laâbi, Éd. Unesco/Éditions de Minuit, Paris, 1988, (ISBN 2707311715) Document utilisé pour la rédaction de l’article.
Une poignée de lumière, poèmes, trad. de l’arabe par M. S. Yamani, éd. Circé, 1997. (ISBN 2-84242-033-0)
Le voyageur, poème traduit par Abdellatif Laâbi dans La poésie palestinienne contemporaine, éd. Le temps des cerises, 2002, (ISBN 9782841093519), p. 83.
Samih al-Qassim : auto-portrait, texte de l’entretien qu’a eu l’envoyé de la revue At-Tariq avec le poète à Sofia, lors du festival mondial de la jeunesse qui s’est tenu en Bulgarie en 1968. Texte reproduit dans : Abdellatif Laâbi, La poésie palestinienne de combat, éd. Atlantes Casablanca, imprimé par P. J. Oswald éditeur, Honfleur, oct. 1970. p. 140-145.





Je ne t’aime pas, ô mort… mais je n’ai pas peur de toi.
Je sais que mon corps est ton lit…. Et mon âme ton drap
Je sais que tes rives se rétrécissent sur moi…
Je ne t’aime pas ô mort.
Mais je n’ai pas peur de toi.

Samih Al-Qasim (extrait d'un de ses derniers poèmes)



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