dimanche 15 juin 2014

Poète dans une société maudite





"La poésie c’est de sortir de soi pour y faire entrer les autres" Gérald Neveu 



Voici de la poésie telle que je l'entends toujours très distinctement à travers les cloisons transparente du temps, des mots qui remuent les tripes, retournent le cerveau, et frappe de nullité une certaine poésie bien en vue parmi les amalgames des grandes âmes contemporaines qui ne savent plus quoi penser pour se faire remarquer. Ainsi la théorie prend-elle le pas sur le poème lui-même. Mais il y a parfois des fantômes qui, par délicatesse, viennent frapper à notre porte et Gérald Neveu en est un reconnaissable entre tous. De son vivant il avait tout, mais alors tout perdu, probablement parce qu'il savait follement mieux que personne que pour exister il ne faut rien garder pour soi.  Jean Malrieu qui fut son ami, a écrit à propos de ce poète légendaire : "Très jeune, pauvre, désarmé, il avait choisi la part du feu et se soumit corps et biens aux vertiges de la poésie et de l'amour. André Chenet.











  ... UN MIROIR

Un miroir - un simple miroir, malheureux de ses rubans, las de ses soleils - un miroir qui n'a rien dans ses mains qu'une transparence éperdue dont on se moque sans la voir. Un miroir bègue qui meurt à tout moment et qui voudrait vivre. Vivre. Une fêlure, une simple fêlure ! Un jour, il eut une fêlure, une bouche, un regard personnel. Cela aussi lui fut ôté. Un miroir, un simple miroir qui coupe la vie en deux. 
Attaché, attaché au mur, faut-il qu'il rompe tout ? Va-t-en miroir aveugle. Va-t-en au coeur des rires mêler ton rire de suicide. Libère d'un seul coup tes armes que tu ne connaîtras jamais, ouvre-toi comme une grenade, comme un désespoir.
Peut-être vas-tu rêver à l'heure de la soupe, vas-tu rêver à l'heure du papillon, rêver à l'heure de la mort ?
Vois; le jour se lève.





  Ode

Tandis qu'aux bûches de l'été
tandis qu'au feu de hampe
tandis que la nuit
doux léopard
apprend la nuit
l'alphabet se dédore
Le bond de la lune entre tes yeux
décrit l'ombre qui s'amincit
jusqu'aux épaules de ta voix
C'est la cervelle de diamant
C'est elle qui noircit les profondeurs du gaz

Quelques lucioles dans les cheveux
le four végétal s'effondre sur le sable
et sur tes seins lamés bleus
la dévorante beauté des regards

Main jetée comme un gant
bon augure
Il faut découvrir dans l'incendie du repos

l'objet de merveille
qui retentit toujours de fourmis multicolores

A chaque sang sa herse
A chaque écho sa mer

Il faut convenir de l'inégalable
et tracer son graphique insultant





  RAISON SOCIALE

Je vis de peu. j'entends tinter des pierres dans ma tête. On vient me visiter - un peu pour entendre ce bruit et pour m'aider à fabriquer de la mousse. Je suis très bien comme cela. Il paraît que ce me va à merveille. Il ne me manque qu'un joyeux scorpion sur la bouche. J'entends au loin des amis qui m'appellent. Ils ont des voix attendrissantes. Il m'exhortent à m'échapper. C'est gentil. Ca réconforte. D'ailleurs ils ignorent complètement que je suis dans un pavé. C'est mieux ainsi, leur mauvais sang tournerait à l'aigre.

C'est drôle comme le centre du cyclone est calme, immobile, champêtre... On se croirait presque en sécurité n'était-ce un méchant vers de terre dans la poitrine qui fait : zhm... zhm... en brodant par-ci par-là dans la viande spéculative. On pourrait aussi trouver à redire à l'arc électrique qui fonctionne obstinément d'une tempe à l'autre. Mais à part ça...






  LIMBES

Il lèverait un bras de renard
Une mousse de silence
L'air serait un diamant
Sur la rouille étoilée
Des chèvres danseraient
Un rire jouerait avec le remords

Toute sa force
Serait dans l'aube

S'il vivait





  Gérald Neveu (1921 - 1960)
  In "Poètes maudits d'aujourd'hui"
  Éd. Seghers - 1972

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