jeudi 19 juin 2014

La Liberté en danger, nous devons agir





"Je ne souhaite pas imposer mes idées à qui que ce soit, mais la vérité est que je me sens obligé de parler. Personne ne se souviendra de grand chose de ce que j'ai à dire, mais les choses dont je suis venu parler ici ― à la fois de ce qui a été fait et de ce qu'il reste à faire ― je dois dire qu'elles ne seront jamais oubliées."
Eben Moglen



Extrait de

Snowden et l'avenir, partie I :
Vers l'ouest, le parcours de l'empire
par Eben Moglen

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Au vingtième siècle nous étions préparés à sacrifier nombre des plus grandes villes du monde, et à accepter le sacrifice de dizaines de millions de vies humaines, afin de nous protéger contre des formes de gouvernement que nous qualifiions de « totalitaires », et dans lesquelles l'état grandissait tellement et de manière tellement invasive qu'il ne reconnaissait plus les limites de la vie privée, et il s'insinuait dans tout ce que ses concitoyens faisaient. Où l'état écoutait chaque conversation téléphonique et maintenait une liste de toutes les personnes que connaissait chaque fauteur de trouble.
Alors disons malheureusement la vérité telle qu'elle apparaissait aux personnes qui travaillaient dans ce système : quand la moralité de la liberté a été retirée, notre état a commencé à rapprocher les processus totalitaristes de la substance de notre société démocratique.
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La liberté a été pourchassée tout autour du globe. L'Asie et l'Afrique l'ont longtemps rejetée. L'Europe s'est laissée dominée pour la traiter comme une étrangère et l'Angleterre la jetterait au fond d'un cachot à Heathrow si elle se présentait. Le président des États-Unis a ordonné à tout le monde de ne pas accueillir les fugitifs et de préparer à temps un asile pour le genre humain.
Vous pouvez voir comment cela fonctionne si vous réécrivez Tom Paine sans la moralité de la liberté. Par conséquent notre principal problème, tout de suite, est que nous les avons autorisés à exporter l’esclavage dans le monde. Tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, devint clair, esprit après esprit, à l’intérieur des entrailles de l'empire et de ceux qui ont écouté au cours de la dernière décennie.
William Binney, avec qui nous passerons quelques moments, a dit dans un discours public : « J'ai quitté la NSA parce que les systèmes que j'ai conçus ont été tournés contre vous. Nous avions une charte légitime pour récolter des renseignements étrangers, mais ensuite ils ont tourné ces systèmes contre vous. Je ne le voulais pas, mais ils l'ont fait ».
Les gens ont commencé à comprendre à l'intérieur du système qu'il était maintenu contre l'ordre démocratique, pas pour lui. Parce qu'ils ont compris que les amarres avait été larguées dans l'obscurité et que le navire voguait sans drapeau. C'était de braves gens et ils ont commencé à craquer. Et alors qu'ils craquaient, le système a commencé à les détruire en retour. Finalement, au moins jusqu'à maintenant, en attendant demain, il y a eu M. Snowden, qui a vu tout ce qui se passait et a montré ce qui se passait aux autres.
Il a compris, comme Chelsea Manning l'a toujours compris, que lorsque vous portez l'uniforme vous acceptez d'obéir au pouvoir. Il a très bien compris ce fonctionnement. Jeune comme il l'était, et comme il l'a dit à Hong Kong, « J'ai été un espion toute ma vie », et je le crois.
Et il a fait ce pour quoi il faut un grand courage, où que vous soyez, en présence de ce que vous considérez comme une injustice radicale. Il n'a pas été le premier, il ne sera pas le dernier, mais il a sacrifié sa vie pour nous dire des choses que nous devions savoir.
Edward Snowden a espionné dans l'intérêt de l'humanité. En connaissance du prix, en connaissance de la raison, en connaissance du fait qu'il ne lui appartiendrait pas de dire si le sacrifice de sa vie en vaudrait la peine.
Il a pensé que notre effort le plus important, en premier lieu, est de comprendre le message : de comprendre son contexte, de comprendre son objectif, de comprendre sa signification et d'assumer les conséquences de la réception de ce message.
D'autres, bien sûr, considèrent que leur premier impératif est d'éliminer le message, le messager et sa signification : de rendre les choses aussi invisibles que possible. Parce que l'invisibilité est le lieu où les espions doivent vivre afin de travailler. Nous devons les laisser oblitérer le message du mieux qu'ils peuvent, et faire notre travail, qui est d'abord de comprendre.
Il sera difficile d'apprécier le moment où vous arriverez à vous sentir autorisé ou obligé de faire ainsi. La raison pour laquelle il sera difficile de l'apprécier est qu'il y a toujours beaucoup à dire dans les deux camps quand quelqu'un a fortement raison trop tôt.
Aux États-Unis, les Premature Anti-fascist ont souffert par la suite. Il était bien d'avoir raison quand tous les autres avaient raison. Et il était mauvais d'avoir raison quand seules les personnes que nous ne voulions pas être étaient déjà là.
Je n'ai pas besoin de vous expliquer qu'il est possible de considérer comme terroriste un homme qui a essayé de faire trop tôt ce que nous avons mis quatre ans à faire, et a coûté 750 000 vies, nommément de libérer les esclaves. Et je n'ai pas besoin de vous expliquer pourquoi Gibbon considérait que la clé du respect attendri d'Auguste pour une constitution libre, qu'il avait détruite, était sa peur.
La mort de César était toujours présente à ses yeux, nous dit Gibbon, et cela forma ces principes en politique. Auguste était conscient, dit Gibbon, que l'humanité est gouvernée par des noms ; et il ne fut pas surpris dans ses attentes que le Sénat et les Romains acceptassent l'idée de l'esclavage, aussi longtemps qu'ils restaient respectueusement assurés de conserver leur ancienne liberté.
Nous devons rassembler les pièces pour comprendre. En premier lieu, nous devons voir les politiques d'aujourd'hui, à la fois comme Snowden les a vus, nous apportant ainsi le message avec lequel nous devons vivre, et comme nous les voyons en nous-mêmes.
Nous devons considérer, la prochaine fois, les politiques de notre condition. Je peux vous suggérer qu'elles résident en ceci : si nous ne faisons rien de mal, nous avons raison de résister. La nature de notre liberté est que nous la perdons si nous ne l'exerçons pas. Et la nature de notre liberté n'est pas nécessairement celle que nous trouvons dans les traités de droit.
La prochaine fois, nous devrons considérer deux traditions constitutionnelles aux États-Unis. L'une faite par le peuple européen fuyant pour être libre, et l'autre faite par le peuple africain réduit en esclavage, qui a dû fuir, à l'intérieur des États-Unis, pour être libre. Deux traditions constitutionnelles de résistance ― structurées différemment et à égalité dans notre chair.
Il nous faut maintenant considérer la relation que nous avons avec le reste de la race humaine sous cet angle, et nous demander si nous recherchons des privilèges ou quelque chose qui appartiendrait à toute l'humanité. Pour cela, il sera nécessaire de comprendre les idées de ceux qui ont risqué leur vie pour nous informer, non parce que leurs idées sont à privilégier par rapport aux nôtres, mais parce qu'ils ont vécu une triste expérience dont ils peuvent parler.
Nous devons nous interroger sur le rôle de ces travailleurs dans les systèmes, à la fois privés et publics, qui forment l’espionnage contre l'humanité. Nous devons nous demander ce qu'ils disent à travers leur résistance et quel rôle nous devons tenir dans leur résistance. Le fait que des travailleurs se plaignent dans le Golf la semaine dernière posait question au football mondial. Nous devons être concernés au même degré par tout ce que nous avons appris des travailleurs dans la matrice pendant tout ce temps.
Nous devons nous demander ce que signifie ― dans le monde de l'écoute, de l’espionnage, de l'analyse et de la conclusion, à la fois public et privé ― cette chose que nous appelons « vie privée », en relation avec ce que nous avons l'habitude d'appeler « liberté ».
Mais bien sûr, à la fin, tout cela ne vaudrait pas la peine que nous en parlions ici, et encore moins votre venue ici pour m'écouter, si nous n'allions pas parler de ce que nous allons faire. Si le problème est que nous avons dormi trop longtemps, alors franchement, M. Snowden n'est seulement venu que pour nous réveiller.
Nous verrons qu'il existe des formes de résistance à la fois légales et politiques à travers le monde dans lesquelles nous devons nous engager. La prochaine fois, je vous montrerai du mieux que je pourrai les possibilités que nous pouvons choisir pour nous engager en ce sens. Mais nous devons aussi changer notre façon de communiquer, de manière à rétablir un équilibre entre ce qu'ils peuvent faire et ce qu'ils ne peuvent pas faire.
C'est là que réside le secret de l'énorme sacrifice de M. Snowden et de leur terrible colère. Parce que l'essentiel de ce que M. Snowden a fait, c'est de nous indiquer quelles armures sont encore efficaces. Il a maintenant gaché sa vie pour nous, pour nous dire ce que nous avons encore le temps de faire si nous voulons rendre à la technologie de nos communications, la moralité de notre liberté.
Il a été tout à fait précis. Il a été tout à fait précautionneux. Il a été le plus complet possible. Il connaît son travail. Il a espionné l'injustice pour nous et nous a dit ce que nous devons savoir. Malgré les efforts qui sont entrepris à chaque instant autour de nous, dans un monde devenant une prison sûre et effrayante pour leurs ennemis, il nous a dit ce qu'il nous faut pour faire le travail et le faire bien. Et, si nous avons une once de responsabilité, alors une part de notre responsabilité est d'apprendre, maintenant, avant que quelqu'un ne décide qu'apprendre est interdit.
Chose qui n'arrive jamais dans une société libre.
Si seulement nous n'étions pas ici. Je ne voudrais pas plus ne pas être ici que je voudrais que vous ne soyez pas ici. Je nous voudrais tous en dehors de cette guerre. Douze ans ― la plus longue guerre de l'histoire de cette société, sans conclusion nulle part, qui n'est terminée nulle part, que l'on ne peut définir comme faite en aucun endroit.
Nous sommes passés de l'écoute des armées et des ambassades à l'écoute du commerce international et maintenant nous resserrons l'étau de l’espionnage sur la société tout entière, avec une habileté et une énergie que seul un empire en expansion peut gérer. Nous parlerons du monde où une nation de 1,3 milliard d'habitants obtient un système de surveillance de contenu en 16 mois, contrairement à l'idée de toute personne ordinaire qui pense, « ils ne peuvent pas faire ça ». Mais, grâce au nouveau Bechtel, Booz Allen Hamilton ― jadis employeur d'un Edward J. Swowden ― oui ils le peuvent.
Les processus ― pour ne parler que des processus ― du totalitarisme mènent les exportations états-uniennes de nos jours. Je voudrais que nous n'en soyons pas là. Je voudrais que tout ce à quoi nous avons pensé au cours du vingtième siècle, nous l'ayons accompli. Je voudrais que nous ayons mis le totalitarisme en échec. Je voudrais que nous ayons éliminé la vérole. Je voudrais que nous soyons en train de développer l'Internet que nous méritons, nourri de la connaissance et de l'assistance de tous les autres.
Un jour viendra peut-être. Mais il nous reste une rivière à traverser avant d'arriver à la liberté, et elle est profonde et elle coule à grands flots dans l'autre sens. Et ceux qui veulent nous en sortir sont appelés « traîtres » ― ils le sont. Et Dieu leur pardonne de lever les mains de colère ou ils seront tous massacrés. Et ceux qui le font savent qu'ils ont le droit pour eux.
Ce n'est pas bon d'avoir raison trop tôt.
Ce n'est pas bon d'avoir raison trop tôt, mais il n'est pas trop tôt d'avoir raison maintenant. Parce que si nous n'avions pas raison maintenant, alors ils se rappelleraient notre échec pendant quinze siècles. Et ils diraient de nous, qu'oppressés par le poids de notre corruption, et notre peur de la violence terroriste, nous étions prêts à nous soumettre car nous étions assurés de conserver notre ancienne liberté. Et comme pour toute autre personne ― si ce n'est civis romanus sum, alors qui êtes-vous ?
Ce n'est pas, pour nous, une façon de parler. Pas maintenant, jamais.
Nous avons erré si loin dans l'obscurité que nous ne savons plus qui nous sommes. Comme de nombreux personnages tragiques de l'histoire, M. Snowden est allé plus loin dans l'obscurité avec l'espoir de pouvoir nous ramener.
Nous ferions mieux de faire de notre mieux pour apprendre de lui ce que nous pouvons apprendre, car nous voyons sa lumière s'évanouir dans l'obscurité.

Eben Moglen, Professeur de droit à l'Université de droit de Columbia à New York, fondateur, directeur du Software Freedom Law Center


Traduit de l'anglais par : Geoffray Levasseur, Caroline Laurent, Philippe Buch, Maxime Corteel et José Fournier
Relecture et corrections de :
Geoffray Levasseur, José Fournier et Julie Chatagnon


Notes:

16 - Aéroport de Londres Heathrow ; Moglen insinue que si les britanniques mettait la main sur Julian Assange, ils le mettraient dans une cellule de l'aéroport en attendant de l'extrader pour les États-Unis.

17 - Thomas Paine, né le 27 janvier 1737, mort le 8 juin 1809, était un intellectuel, pamphlétaire et révolutionnaire devenu états-unien après avoir émigré à 37 ans. Il a exposé ses positions dans le pamphlet « Le sens commun ».

18 - Le sens commun (Common Sense), « ouvrage adressé aux Américains, et dans lequel on traite de l’origine et de l’objet du gouvernement, de la Constitution angloise, de la monarchie héréditaire, et de la situation de l’Amérique Septentrionale », Paris, 1791, Gueffier.

19 - William Edward Binney, ancien employé de la NSA, lanceur d'alerte en 2001, après avoir travaillé pendant 30 ans pour l'agence. Il a assuré lors d'un témoignage sous serment que la NSA violait délibérément la constitution des États-Unis.

20 - Antifascistes Prématurés. Des antifascistes étaient parfois ainsi nommés peu après la Seconde Guerre mondiale lorsqu'ils étaient soupçonnés d'être des sympathisants communistes.

21 - Référence aux films de la trilogie « Matrix ».

22 - Société états-unienne à l'origine de nombreux scandales politico-judiciaire.

23 - Société états-unienne, ancien employeur d'Edward Snowden, ayant pour seul client le gouvernement des États-Unis (99 % de son chiffre d'affaire), mise en cause dans le programme de surveillance PRISM.

24 - Je suis citoyen Romain. Les prisonniers pouvait demander au pouvoir romain un traitement favorable  en vertu de leur condition de citoyen romain. De nos jour, celui qui prononce cette phrase rappel les droits et devoirs de son pays pour ses citoyens.


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