samedi 21 juin 2014

Haute fréquence



"Il faut bien convenir qu’il ne nous appartient, ici, que de
proposer quand d’autres disposent, mais ce n’en est pas
moins le strict devoir des intellectuels que de dénoncer une
folie meurtrière qui ne se connaît plus de bornes. Si peu que
ce soit en apparence, c’est quelque chose de gagné chaque
fois que leur fait est dit aux grands irresponsables de
l’heure, chaque fois aussi que la séduction et l’espoir
relèvent la tête […]. Contre toute paresseuse habitude il lui
faudra commencer par faire craquer les vieux cadres pour
procéder à une refonte générale des idées aujourd’hui toutes
faites" André Breton






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Le dernier manifeste surréaliste et Clovis Trouille

par Vive la révolution !

Intitulé Haute fréquence, ce manifeste des surréalistes daté du 24 mai 1951 et paru le 6 juillet  dans le journal Le Libertaire, contient une critique très juste de notre société. Extraits :

"Beaucoup se rassurent aujourd’hui en croyant constater l’usure de certaines formes de "scandale" mises en vigueur par le surréalisme, sans s’apercevoir qu’elles ne pouvaient être que des formes temporaires de résistance et de lutte contre le scandale que constitue le spectacle du monde tel qu’il résulte de ses institutions."

"Ce scandale est aujourd’hui à son comble et justifie de notre part une protestation non moins active quoique nécessairement différente de la première. À qui fera-t-on croire que la dégénérescence des formations politiques traditionnelles suffit à rendre platonique notre passion de la liberté."
"Pour nous il va sans dire que la religion judéo-chrétienne reste, au sens propre, l’ennemie "acharnée" de l’homme, qu’elle réussisse ou non à s’incorporer aux idéologies totalitaires. Avec ses complices "travail-famille-patrie", elle n’en devra pas moins fermer sa fabrique d’estropiés et de cadavres. Pour en finir avec elle, nous en appelons systématiquement aux forces qu’elle tente d’étouffer dans le psychisme humain."

 (voir le scan du livre "Clovis Trouille" de Clovis Prévost ci-dessous, avec l’intégralité de ce texte paru dans Le Libertaire :


Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, Clovis Trouille est un des plus grands peintres français. Anticlérical, il peint des nonnes qui fument et des évêques en porte-jarretelles. Qualifié de surréaliste, il se considérait lui-même comme un hyperréaliste.



"Les trains bleus charrient des cargaisons de nonces. Les jupes cardinalesques balaient les planchers gouvernementaux. Visites de digestion. L’Église a beau avoir un bel appétit, elle est repue. Les grands fricoteurs capitalistes ont toujours un petit morceau pour elle. Ne les aide-t-elle pas d’ailleurs pour faire bouillir la marmite. "Passe-moi l’assiette au beurre, je te passerai l’huilier à saintes huiles." C’est l’union sacrée, l’union sacrée contre le prolétariat. Le sabre et le goupillon, le trône et l’autel.
René Crevel.  In "Les pieds dans le plat"




"… fredonnant sur l’air de "Viens, poupoule… " : "Un p’tit tableau bien épatant quand arrive le printemps !", je me suis mis à peindre Remembrance, ce tableau anti-tout. On y voit, sous une pluie de décorations généreusement octroyées aux profiteurs, embusqués, les lauriers qu’ont gagnés ceux qui sont morts : deux soldats (un allemand et un français) qui se demandent, par-delà le tombeau, ce qu’ils sont allés foutre à la guerre. Eux aussi sont gratifié d’une croix, mais c’est une croix de bois. Les lapins symbolisent leur sacrifice obligatoire, entériné par l’église et l’académie bourgeoise." Clovis Trouille







"Refuse tout rapport
avec le monde officiel
avec ceux qui représentent
d’une façon même infime
le pouvoir sur la terre
le droit du crime sur autrui
la haine et les charniers.

Tout officiel traîne avec lui
l’odeur des casernes
la couleur des prisons
les récompenses d’après mort.
"

Pierre Boujut


"On évalue à plus de cinquante millions d’individus les pertes occasionnées par les guerres ou massacres de religion. En est-il une seule d’entre elle qui vaille seulement le sang d’un oiseau ? et la philosophie ne doit-elle pas s’armer de toutes pièces pour exterminer un Dieu en faveur duquel on immole tant d’êtres qui valent mieux que lui, n’y ayant assurément rien de plus détestable qu’un Dieu, aucune idée plus bête, plus dangereuse et plus extravagante ?"
Le portefeuille du Marquis de Sade


LA VÉRITÉ


Source : Vive la révolution !




Introduction de Maryse VASSEVIÈRE à : 

INTELLECTUEL SURRÉALISTE (après 1945)
Actes du séminaire du
Centre de Recherches sur le Surréalisme,
dirigé par
Nathalie LIMAT-LETELLIER
Maryse VASSEVIÈRE
(2008)

(Les parenthèses de liaisons ont été 




Puis pour la situation dans l’immédiat après-guerre, le point
de vue des historiens est plutôt négatif ou plus précisément il
prend la forme d’un constat : la disparition du surréalisme après
1939, comme déjà l’avait diagnostiqué Sartre au lendemain de
la guerre dans « Situation de l’écrivain en 1947 » en associant
paradoxalement le destin de Breton et celui de Drieu :

Tous ont été victimes du désastre de 1940 : c’est que le
moment de l’action était venu et qu’aucun d’eux n’était
armé pour elle. Les uns se sont tués, d’autres sont en exil ;
ceux qui sont revenus sont exilés parmi nous. Ils ont été les
annonciateurs de la catastrophe au temps des vaches
grasses ; au temps des vaches maigres ils n’ont plus rien à
dire2.

.../...

Force est donc de constater que les historiens reprennent
globalement les analyses de la marginalisation du surréalisme
développées par Sartre dans « Situation de l’écrivain en 1947 ».
Mais je rapporte seulement ici une anecdote. Sartre se moque de
Bataille disant à Merleau-Ponty : « Je fais les plus grands
reproches à Breton, mais il faut nous unir contre le communisme.
» et Sartre ajoute : « Voilà qui suffit ! Je crois faire
montre de plus d’estime envers le surréalisme en me reportant
au temps de sa vie ardente et en discutant son propos qu’en
essayant sournoisement de l’assimiler. »

.../...

(Après la deuxième guerre mondiale), Les surréalistes, et surtout Breton, sont donc dans une situation paradoxale : ils restent en marge quand triomphe la
théorie sartrienne de l’engagement mais ils ne cessent pas d’être
un modèle d’engagement révolutionnaire

..../...

(De son côté, A. Camus, pour qui  du point de vue moral ou
idéologique, surréalisme et communisme sont dans le
même camp ou le même champ. engage la polémique en affirmant que ) la révolte et de la poésie surréalistes, repose sur l’argument de l’exaltation du suicide et
du meurtre par Breton : « le mot que, depuis 1933, André
Breton doit regretter, que l’acte surréaliste le plus simple
consistait à descendre dans la rue, revolvers au poing, et à tirer
au hasard dans la foule. » Et elle débouche sur une thèse
paradoxale : cette révolte surréaliste, comme celles de Rimbaud
et de Lautréamont, dont elle est l’héritière magnifique,
s’accompagne d’un refus du réel et constitue une sorte de conformisme.

.../...

Breton répond par un article très polémique (« une position morale et
intellectuelle indéfendable ») et très ironique (Camus n’a rien
compris à Lautréamont et à la poésie, à l’inverse de Blanchot
porté aux nues, et comme Sartre, n’a rien compris à Baudelaire
ainsi que le précise la fin de l’article…20) dans l’hebdomadaire
Arts du 12 octobre 1951, au titre énigmatique « Sucre jaune »,
ironiquement inspiré d’une citation des Poésies de Ducasse et
qui associe Camus au public analphabète des bourgeois (« Allez
la musique. Oui, bonnes gens, c’est moi qui vous ordonne de
brûler, sur une pelle, rougie au feu, avec un peu de sucre jaune,
le canard du doute, aux lèvres de vermouth… ») :
Il n’y aurait encore que demi-mal si l’indigence de ces vues
ne se proposait d’élever la thèse la plus suspecte du monde,
à savoir que la « révolte absolue » ne peut engendrer que le
« goût de l’asservissement intellectuel ». C’est là une affirmation 
toute gratuite, ultra-défaitiste qui doit encourir
le mépris plus encore que sa fausse démonstration. »


( Passons sur l'entrée en lice hideuse d'un Aragon stalinien qui ne put s'empêcher
de  polluer ce débat de la manière la plus abjecte qui soit.)



Enfin, quelques citations de Breton mises en valeurs par les auteurs ayant participé au colloque "Intellectuel surréaliste" :

"Aujourd’hui, nous n’en sommes plus à ouvrir ces fenêtres,
[…] et nous en sommes à empêcher seulement qu’elles se
referment. Ceci ne réclame sans doute plus tout à fait la
même violence ni les qualités convulsives naguère mises en
avant et dont certains gardent la nostalgie. Des horizons
intérieurs se sont découverts, des lieux de révolution ont été
entrevus : l’essentiel est de se porter plus avant à leur
rencontre. Si le surréalisme a été souvent expression
d’intolérance, de dégoût, voire de haine, il faut bien
comprendre que c’est au nom de l’amour qu’il l’a été ; je
veux dire que ce contre quoi il demeure braqué, c’est contre
tout ce qui se conjugue de nos jours pour que l’homme perde
le pouvoir d’aimer."


"Le surréalisme n’a pas attendu ce jour pour préciser sa
position à l’égard du legs culturel : non seulement il a pris
soin de se justifier comme aboutissement inéluctable de l’art
d’hier, mais encore il n’a cessé, dans les vingt années qu’il a
derrière lui en France, de marquer sa dissidence par rapport
aux pouvoirs établis."


"L’originalité en art, peut être tenue pour le principal facteur
de portée. L’originalité, contrairement à ce que pense le
profane, est en général bien loin de reposer sur un don inné.
Beaucoup plus souvent, elle est un produit de culture. Pour
s’élever à l’originalité : 1° il faut que l’artiste dispose d’un
sens exceptionnel de la qualité grâce auquel il commence
par faire un choix rigoureux et électif dans les oeuvres de ses
prédécesseurs […] ; 2° il faut que l’artiste dispose d’une
énergie exceptionnelle de refus : quitte à passer pour
difficile, il doit impitoyablement rejeter ce qui se présente à
lui comme déjà vu, déjà senti, déjà exprimé sous une forme
approchante. Il faut braver à tout prix la crainte de
l’incompréhension qui n’est jamais que provisoire."







A lire : 

Intellectuel surréaliste (après 1945) - Centre de Recherche ...


melusine.univ-paris3.fr/Association/IntellectuelBAT15avril.pdf
INTELLECTUEL. SURRÉALISTE. (après 1945). Actes du séminaire du. Centre de Recherches sur le Surréalisme, dirigé par. Nathalie LIMAT-LETELLIER.








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