mardi 15 avril 2014

Sortir de la grande nuit


«ce qui fait question, c’est le racisme ; c’est la recrudescence du racisme dans le monde entier ; ce sont les foyers de racisme qui, ça et là, se rallument. C’est cela qui fait question. C’est cela qui doit nous préoccuper. Alors, est-ce bien le moment, pour nous, de baisser la garde et de nous désarmer nous-mêmes ?»  Aimé Césaire, In Discours sur la négritude, 1987)

"Après la décolonisation et surtout la perte de l'Algérie, la France a eu tendance à se recroqueviller sur elle-même et à se recentrer sur l'Europe. Ce mouvement s'est accéléré au cours du dernier quart du XXe siècle. Résultat de l'assèchement de son imagination : la France est aujourd'hui rongée de l'intérieur par un conservatisme bigot, obsédée par un désir brûlant d'apartheid et par le rêve passablement surréaliste d'une communauté sans étrangers." Achille Mbembé




Qui est Achille Mbembé ?


Achille Mbembé est né au Cameroun. Il est aujourd'hui Professeur d'histoire et de sciences politiques à l'Université de Witvatersrand (Johannesbourg) et directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER) à Johannesburg.
En publiant De la postcolonie (Editions Karthala 2000, nouvelle édition revue et augmentée 2005), Achille Mbembe s'est affirmé comme un des penseurs les plus féconds dans des domaines qui relèvent de l'histoire, de la sociologie et de la philosophie politique. Bien qu'édité d'abord en France, cet ouvrage a surtout fait l'objet de débats passionnés dans les universités anglo-saxonnes. L'auteur est conduit à développer une double critique dont l'actualité est évidente : celle de l'universalisme abstrait (qu'il analyse comme une nationalisation de l'universel) mais aussi celle d'un certain usage des postcolonial studies qui, à trop mettre l'accent sur les différences, se détournent de la recherche du semblable. Il cite également les traits qui font la force des "démocraties occidentales" : le compromis sur lequel est fondé l'Etat Providence, la capacité de légitimer les antagonismes sociaux à travers des formes d'affrontements politiques plus ou moins pacifiques et la constitution à travers ces antagonismes mêmes d'un monde commun. Si ces atouts aujourd'hui se délitent, sa réflexion sur l'éthique du prochain est bien de nature à renouveler la réflexion politique contemporaine.

 Membre du comité scientifique et de rédaction de plusieurs revues internationales, Achille Mbembe est auteur de nombreux articles et ouvrages de référence. En dehors de "Sortir de la grande nuit - Essai sur l'Afrique décolonisée" (La Découverte, Paris, 2010), il a publié, entre autres :

- Johannesburg : The Elusive Metropolis (avec Sarah NUTTALL), Duke University Press, Durham, 2008

- On the Postcolony, Berkeley, University of California Press, 2001

- De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, Karthala, Paris, 2000 (réédité en 2005)

- On Private indirect Government, Dakar, Codesria, 2000

- La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun. 1920-1960 : histoire des usages de la raison en colonie, Karthala, Paris, 1996.

- Le Politique par le bas en Afrique noire. Contributions à une problématique de la démocratie (avec Jean-François BAYART et Comi TOULABOR), Karthala, Paris, 1992

- Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et État en société postcoloniale, Karthala, Paris, 1988

- Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire, L'Harmattan, Paris, 1986

Jeune Afrique : Le président français, François Hollande, a évoqué l'idée de supprimer le mot "race" de la Constitution française pour lutter contre le racisme. Qu'en pensez-vous ?

Achille Mbembé : Mais c'est quand même incroyable ! Cela suppose que s'il y a un problème il suffit d'éliminer le mot. Donc si tous les pays africains suppriment le mot "pauvreté", celle-ci va disparaître ? Il y a quelque chose de spécieux dans ce type de raisonnement. Je crois que le président ferait mieux de réfléchir davantage aux formes renouvelées du racisme en France et à la manière dont il pourrait être mieux combattu." Achille Mbembé



"On est passé à un autre combat, encore qu’on entraîne avec nous l’héritage qu’il nous a laissé, cette espèce de rêve d’humanité ouverte à tous, sans frontières, une humanité au-delà de la différence raciale. Cela est quelque chose qui mérite encore qu’on y investisse du temps, du savoir-faire et de l’intelligence." Achille Mbembe

"Je voulais tout simplement être un homme parmi d'autres hommes... être homme, rien qu'homme" Frantz Fanon

"Ce que l'on appelle le Nègre est une invention du capitalisme à l'époque où ce système économique et cette forme d'exploitation de la nature et des êtres humains se mettent en place sur les pourtours de l'Atlantique, au XVe siècle. Dans ce contexte, le Nègre est le nom d'une humanité dont on pense qu'elle n'en est pas une ou, si elle en est une, ce ne peut être que sur le mode de la chose, de l'objet ou de la marchandise. La "raison nègre" renvoie à l'ensemble des discours qui disent qui est cet homme-objet, homme-marchandise et homme-chose, comment le traiter, le gouverner, dans quelles conditions le mettre au travail et au profit de qui. Puis la "raison nègre" désigne la reprise de ce discours par ceux qui en ont été affublés (Africains, Antillais, Africains-Américains, Afro-Caribéens) et qui, tout en l'endossant et en le retournant contre son fabricant, cherchent à réaffirmer leur humanité pleine et entière." Achille Mbembe


Colonialisme, post-colonialisme, recolonialisme…


"L’afrique peut-elle sortir de la grande nuit ?Achille Mbembe

par Khalifa Touré

le 12 Avril 2014


« Un énorme travail de réassemblage est en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses coûts humains sont élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » Achille Mbembe.


Le soleil de l’Afrique est peut-être en train de poindre ! C’est le sentiment que l’on éprouve au sortir du livre d’Achille Mbembe, « Sortir de la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée ». Au moment où l’on commémore dans la polémique, les 20 ans du génocide rwandais, la lecture de ce livre est comme un heureux hasard, une lumière qui vient éclairer les zones d’ombre d’une histoire de la modernité africaine pas suffisamment cernée et documentée. On ne le dit jamais assez, mais certaines grandes tragédies du monde participent de notre modernité. Elles relèvent plutôt d’un phénomène de réassemblage, un douloureux travail de procréation.
« Sortir de la grande nuit » est paradoxalement une volonté et même un désir  de s’extirper de la mort lorsque le monde est entre chien et loup, lorsque la vie et la mort participent de la même substance comme nous l’avons constaté dans les moments les plus hallucinants de la tragédie rwandaise. Ce qui fait dire d’emblée à Norman Ajari la chose suivante dans un article scientifique intitulé, De la montée en humanité. Violence et responsabilité chez Achille Mbembe : «(…) il s’est agi pour Achille Mbembe de faire jouer, contre l’humanisme ranci du sujet libéral, une pensée de la montée en humanité, c’est-à-dire du mouvement interminable d’arrachement à la violence comme fabrication de l’homme. »

Au reste, il existe d’une part une actualité du monde tout court, rapportée quotidiennement  par les media et dont le public est friand et d’autre part une actualité du savoir qui échappe souvent à notre intérêt. Elle nous arrive de façon parcimonieuse à travers des revues scientifiques, des livres « trop sérieux » et enfin des émissions radiophoniques et télévisuelles qui tentent vaille que vaille d’offrir une place aux choses de l’esprit. Cette dernière actualité est tellement noyée dans  la vague déferlante de la religion médiatique, qu’elle nous cache la grande histoire du monde. Des révolutions silencieuses se déroulent de façon insidieuse sous nos yeux rivés ailleurs. L’actualité du monde ne nous montre que les situations de mise à  mort  au moment où se déroule à l’ombre une grande bataille pour la vie. C’est la découverte, l’analyse et le constat de l’historien camerounais Achille Mbembe qui raconte l’histoire moderne de l’Afrique à partir d’un récit quasi-autobiographique.

Tout est partie du crâne d’un mort, celui de Ruben Um Nyobé, ce héros oublié et à qui on refuse une sépulture digne de son œuvre.  Récit autobiographique puisque la région d’origine de l’auteur est le bastion du mouvement nationaliste au Cameroun, sa pensée est particulièrement ouverte à l’idée de résistance. C’est la raison pour laquelle le martyr du résistant anticolonial Camerounais Um Nyobé est particulièrement présent dans ses écrits. Il y a une mystique de la résistance chez Mbembe : « Interprétation de la vie et préparation à la mort, la lutte pour la décolonisation revêtit, en maintes occasion, l’allure d’une procréation poétique. Chez les héros de la lutte, elle exigea le dessaisissement de soi, une étonnante capacité d’ascèse, et dans certains cas, le tressaillement de l’ivresse » P.19.

La tante d’Achille Mbembe fut l’épouse de Pierre Yém Mback qui a été assassiné en même temps qu’Um Nyobé dans le maquis. Les assassinats de tous ces  martyrs de la lutte pour l’indépendance, Osendé Ofana, Ernest Ouandié, Félix Moumié et leur effacement de l’histoire officielle du Cameroun ne cessent de hanter la pensée et l’œuvre d’Achille. Cela explique peut-être la fascination que la mort et le symbolisme de la nuit exerce sur l’auteur. Achille Mbembe est peut-être un romantique. Il invoque Martin Heidegger dont le commentaire du poète romantique allemand Hölderlin dénote une profonde blessure. La mort, la perte  et le gain appartiennent à la thématique romantique. Achille Mbembe a peut-être et certainement à juste raison une conception nécropolitique du pouvoir. Le pouvoir politique en Afrique contemporaine, c’est le désir de donner la mort, le pouvoir de tout posséder : La vie, les biens, l’argent, le corps, les femmes etc. « Le potentat est donc, par définition sexuel. Le potentat sexuel repose sur une praxis de la jouissance. Le pouvoir postcolonial, en particulier, s’imagine littéralement comme une machine à jouir. Ici, être souverain, c’est pouvoir jouir absolument, sans retenue ni entrave. La gamme des plaisirs est étendue » P. 217

A coté de cette image de l’Afrique qui sombre, il y a cette Afrique qui vient ! Rien à voir avec l’incantation ou l’onirisme : « Un énorme travail de réassemblage est en cours, vaille que vaille, sur le continent africain. Ses coûts humains sont élevés. Il touche jusqu’aux structures de la pensée » écrit Achille Mbembe à la page 13. Cette révolution culturelle silencieuse qui n’est pas suffisamment documentée procède par destruction et réassemblage :« A coté du monde des ruines et de ce qu’on a appelé la case sans clés( chap.5) s’esquisse une Afrique qui est en train de faire sa synthèse sur le mode de la disjonction et de la redistribution des différences ». Le monde africain qui vient se forgera à partir de la force de ses différences et sa matière indocile. C’est un mélange, une créolité dont l’épicentre est Johannesburg et que l’on sent aussi dans les grandes métropoles africaines comme Dakar, Abidjan, Nairobi, Abuja, Lagos  etc.

Cette modernité africaine dénommée Afropolitanisme par Achille est déroutante parce qu’elle est une mixture, une matière dont la forme est en cours. Elle a été « miraculeusement » annoncée par des démiurges comme Edouard Glissant et Franz Fanon dont la pensée irradie de façon constante la marche d’Achille Mbembe. A travers l’Afropolitanisme l’historien nous révèle comment on s’arrache de la mort, de qu’elle manière on fabrique la vie en Afrique. Après  la mort, quelles sont les réserves de vie qui fertilisent notre être dans le monde en tant sujet ?

On s’éloigne ici des idées communes sur la jeunesse africaine et les taux de croissances, c’est davantage la grande révolution sociale des rapports humains qui est constatée dans cette  révolution africaine qui est en cours : « (…) De ce commerce émergent des formations culturelles hybrides et en voie de créolisation accélérée. C’est en particulier le cas de l’Afrique musulmane soudano-sahélienne, où les migrations et le commerce à longue distance vont de pair avec le colportage des identités et une utilisation habile des nouvelles technologies » P.208

Cette Afrique-là qui vient, défie paradoxalement la race. Il n’est pas question ici de nier la race en tant que facteur biologique mais « liquider l’impensé de la race ». Achille Mbembe déconstruit toute forme de pensée qui part de la race comme facteur heuristique, qu’elle soit africaine ou européenne. Pour lui, le racisme est une variante de la démence et de la folie. La psychiatrie est ici convoquée pour expliquer les comportements racistes. « Le nègre n’est pas, pas plus que le blanc » a écrit Franz Fanon. Au-delà de l’universalisme décoloré à la française l’Afrique devra regarder ailleurs. « Sortir de la grande nuit » est d’abord une entreprise critique, une refondation de la critique à l’égard de l’Europe et de nous-mêmes, une éthique de la responsabilité.

L’Afrique devra construire son propre temps. Il faut « provincialiser l’Europe » dit Achille Mbembe. «Nos gouvernants continuent d’agir comme si l’Europe est toujours le centre du monde. Ils agissent comme s’ils vivaient au 19ème siècle. L’Afrique devra sortir de l’Europe. Le temps de l’Europe n’est plus » renchérit-il. De longues pages sont consacrées à la critique et la déconstruction à l’universalisme de type français, « un universalisme ignorant la couleur » et la différence. Un universalisme qui produit un républicanisme dogmatique et une conception répressive et policière de la laïcité. « La France est une nation figée » dit-il sans ambages. Un moment important est consacré à la french Theory et à cette tentative parisienne d’arraisonnement de la pensée sous prétexte de lutte contre le totalitarisme oubliant délibérément le colonialisme.

La France ne veut pas décoloniser malgré les indépendances de forme. En témoignent le néo-révisionnisme de droite et même celui de gauche qui tente de légitimer sournoisement le fait colonial par le refus de la repentance. « La tyrannie de la pénitence» de Pascal Bruckner et « Fier d’être français » de Max Gallo en sont les exemples les plus communs. Ce néo-révisionnisme est un loup qui se drape souvent de la peau de l’agneau. Il a gagné même  l’Afrique ou certains historiens et écrivains prêtent le flanc et ouvrent des brèches en défendant des thèses hâtives et extrêmement faibles sur le plan théorique. Ils ne savent pas que les racistes font feu de tout bois. La formule « Sortir de la grande nuit » ne fait pas référence à la vieille thématique de la renaissance mais à la problématique de la décolonisation de l’Afrique, une tâche qui incombe à la fois aux africains « proprement dit » mais qui appelle aussi à une décolonisation des élites françaises. Achille Mbembe a une conception singulière et inédite de la décolonisation. Il écrit : « La décolonisation est un événement dont la signification politique essentielle résida dans la volonté active de communauté, comme d’autres parlaient autrefois de volonté de puissance(…) elle avait pour but la réalisation d’une œuvre partagée : se tenir debout  par soi-moi-même et constituer un héritage » P.10.

On ne le dit pas suffisamment mais la décolonisation qui reste inachevée est un moment important de la modernité africaine  « la  décolonisation a fini par devenir un concept  de juristes et d’historiens. Ce ne fut pas toujours le cas. Aux mains de ses derniers, cette notion s’est appauvrie. Ses multiples généalogies ont été occultées, et le concept a perdu de la teneur incendiaire qui marqua pourtant ses origines. » P.55.

La décolonisation telle qu’elle a été vécue et professée par les anciennes colonies est une tentative de déclosion du monde, une volonté de vivre en commun dans le monde, c’est une forme de transnationalisation des problèmes et de la vie des anciennes colonies. Telle est l’idée essentielle de « Sortir de la grande nuit » qui appelle les africains à observer une grève morale. « La grève morale est une forme d’insurrection. Son objectif est de briser les forces mortes qui limitent les capacités de vie. Réveiller le potentiel de grève exige aussi que nous réfléchissions simultanément sur la question de la violence révolutionnaire(…) car tout sans versé ne produit pas nécessairement la vie, la liberté, la communauté. Si les africains veulent se mettre debout et marcher, il faudra tôt ou tard regarder ailleurs qu’en Europe » conclut Achille Mbembe.



Source : Résistance 71



A lire :

Les sociétés contemporaines rêvent d'apartheid, sur Jeune Afrique

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