samedi 12 avril 2014

Pascale Cormier, poète vraie


Merci à Jean-Marc La Frenière, poète québecois, qui m'a fait découvrir la poésie de Pascale Cormier, Une auteure totalement inconnue en France. Le blog lafreniere&poesie est une mine d'or dont je ne conseillerais jamais assez aux poètes et à leurs lecteurs d'aller y séjourner. 
André Chenet





    Poème-manifeste


Nous ne voulons plus de leçons de morale

de pas cadencés de bals décadents

de mascarades de la Saint-Jean

de drapeaux qui flottent joyeusement sur la flicaille

de populace acclamant ses exploiteurs

d’exploiteurs qui triomphent devant la populace

nous ne voulons plus de toi Louis XVI

nous te l’avons déjà signifié très clairement

en des termes plutôt tranchants
de toi non plus pape nous ne voulons plus

vieille baderne vieil épouvantail d’un autre temps

vieux crabe qui brandis le jugement de Dieu

tremble qu’il ne s’abatte sur ta tiare de riche

pour ces millions d’enfants qui crèvent de ta bêtise

parce que des malheureux te prennent pour un dieu

nous ne voulons plus de lois de contraintes de règlements

nous n’avons pas besoin de cloisons pour survivre

seulement du respect de la vie de la mort

toute loi uniformise tout uniforme est roi

assez de lois de flics de gratte-papiers de soldats

nous ne voulons plus de vous législateurs

renvoyez vos exécuteurs et vos jurismenteurs

à présent nous avons des montres nous savons l’heure

nous ne voulons plus des dynasties des grandes fortunes

des privilèges de l’or des surjouissances de naissance

nous ne tolérons plus que les uns se privent pour que d’autres se gavent

nous ne voulons plus d’emplois nous ne voulons plus d’argent

l’or n’est plus qu’un métal le papier du papier

et tout redevient cendre épée cuiller ou clé

nous voulons notre temps nous voulons notre espace

nous voulons avancer vouloir savoir aimer

nous ne voulons plus de pensées profondes d’idées creuses

de mots qui font le vide

de slogans de publicités d’élections

de promesses d’avenirs meilleurs de bonheurs de paradis d’amour infini

c’est maintenant que nous sommes c’est aujourd’hui que nous voulons

assez de chefs de curés de leaders de guides de patrons

assez de dictateurs de tireurs embusqués d’attentions empressées

assez de sang de rêves préfabriqués de songes et de mensonges

nous ne voulons plus de vous conquérants de nos tombes

héroïques bouchers médaillés et maculés de gloire

vampires enivrés d’une planète exsangue qui meurt sous nos pieds

nous ne voulons plus de pays de patries de nations

nous n’avons plus foi en la démesure nous voulons

des quartiers des villages des communes des îles

nous ne voulons plus de vous pantins de la démence

présidents ministres planificateurs cadres encadrés banquiers

que de temps d’énergie de vies perdues brûlées pour le progrès des ventes

valeurs fictives conventions unanimes

nous ne voulons plus vivre dépossédés de nos vies mêmes

toujours contraints de reporter de différer d’attendre

nous ne voulons plus être raisonnables dans la déraison

compréhensifs devant l’incompréhension

nous voulons notre part de soleil et d’eau douce

d’amours de vins de nourritures de saisons
nous ne voulons plus de toi démocratie traîtresse

gouvernement du peuple exploité par le peuple

condamné qu’on enivre et qui choisit ses bourreaux

gouverner c’est dominer diriger c’est mener
cette folie nous mène tout droit en enfer

nous ne voulons plus de députés de délégués de décideurs

nous voulons décider nous-mêmes de notre sort

nous voulons notre temps nous voulons notre espace

nous voulons nous trouver nous prendre nous donner

nous ne voulons plus apprendre les bonnes manières

comment s’habiller manger maigrir s’entraîner jouir réussir

nous savons nos limites nous les revendiquons

nous ne voulons plus nous astreindre aux tâches inutiles
qui flattent l’orgueil de sous-chefs imbéciles

nous refusons de gaspiller nos vies si courtes pour des futilités

nous avons déjà tant semé tant et tant espéré

nous ne regardons plus le parquet d’une bourse sans rire de tous ces agités

nous ne voulons plus de ce théâtre de la cruauté où les victimes sont bien réelles

assez de savants procédés pour nous piller nous enchaîner
on n’a jamais vu le mortel à qui la terre fut donnée

la planète ne vit que par la vie des êtres qui l’habitent

nous ne voulons plus de ceux qui l’assassinent

nous voulons de l’espoir pour nos enfants à naître.


                    © Pascale (Alain) Cormier, septembre 1996



Poésie et transsexualité : Pascale Cormier

(d'après un interview de Pascale Cormier réalisé par la revue en ligne Nocturnades, devenue "lune fumnambule" - voir source en fin d'article)






Éléments de biographie :

J’ai appris à écrire à six ans et je n’ai jamais arrêté depuis. Enfant, je me valorisais beaucoup par mes succès scolaires; le français était ma matière forte et j’adorais inventer des histoires. Dès l’âge de 10 ou 11 ans, je savais que ma vocation était d’écrire, que ce soit des romans, des poèmes, des récits ou des articles de journaux; la chanson et le théâtre m’attiraient aussi. Je ne savais pas encore quelle forme ça allait prendre, mais je savais que je voulais écrire.

De 13 à 16 ans, j’ai subi une extrême violence raciste et homophobe à la polyvalente, et c’est la poésie qui m’a empêché de sombrer tout à fait et de m’enlever la vie. Deux rencontres ont été particulièrement déterminantes : Nelligan, dont le chagrin donnait un sens au mien, et Rimbaud, qui m’a appris que « la vie est ailleurs » et que « je est un autre ». À partir de ce moment, la poésie a joué un rôle prépondérant dans ma vie. J’ai cherché à imiter mes modèles et j’ai mis longtemps à me dégager de leur influence, mais c’était devenu pour moi une sorte d’obsession : je voulais être poète et rien d’autre.

.../...

Il m’a fallu encore plusieurs années, et quelques rencontres déterminantes, pour surmonter mes peurs et mes appréhensions, et pour trouver enfin le courage de « sortir du placard » et de m’assumer pleinement comme transsexuelle. Mais au moins, je savais désormais que je n’étais ni malade ni psychotique. En effet, il faut savoir que les causes de la dysphorie de genre sont génétiques. C’est une particularité que l’on possède à la naissance, et il serait vain et même dangereux de chercher à la combattre; j’en sais quelque chose! Combien de malheureux ont sombré dans l’alcoolisme, la toxicomanie, les comportements autodestructeurs ou la folie parce que ni eux ni leur entourage n’avaient pu comprendre et accepter leur dysphorie de genre?

Influences : 

En plus de Rimbaud et Nelligan, je dois citer Saint-Denys Garneau, qui m’a permis d’entrer dans la modernité et qui reste à ce jour l’un de mes poètes préférés, et Prévert, dont l’œuvre tout entière est une leçon de grâce et de simplicité. Il y en a d’autres, bien sûr : Roland Giguère et Gaston Miron sont des poètes que j’ai découverts plus tard, à l’âge adulte, et qui ont laissé sur moi une empreinte durable. Gilbert Langevin également, sans aucun doute, et Henri Michaux, jusqu’à un certain point; plus récemment, je suis tombée en amour avec la poésie de Patrice Desbiens, qui m’inspire aussi beaucoup. J’ai écouté énormément de musique et certains poètes du rock comme Bob Dylan, Ian Curtis, Jim Morrison, Patti Smith et Neil Young ont été marquants dans mon évolution, de même que des géants de la chanson d’expression française comme Vigneault, Desjardins, Brel, Ferré et Gainsbourg. Finalement, je ne peux pas dire que la poésie de Claude Gauvreau m’a influencée à proprement parler, mais son œuvre a exercé sur moi une si forte impression que j’ai bien failli abandonner la poésie après l’avoir découverte, tellement j’étais impressionnée et intimidée par ce souffle créateur, par cette absolue liberté. Cela dit, je ne me sens pas du tout à la hauteur de ces grands modèles, et je m’efforce à présent de me dégager de ces influences pour laisser ma propre voix s’exprimer.

La poésie :

Pour moi, la poésie rend supportable une vie qui ne le serait guère autrement. C’est comme une brèche qui permet de voir à travers les murs, d’entrevoir la lumière au-delà de toute cette violence; de trouver, peut-être pas un sens, mais au moins une certaine beauté dans l’absurde chaos du monde. Quand elle transcende vraiment son sujet, je crois que la poésie permet d’appréhender une vérité que le langage ordinaire est impuissant à décrire. La poésie, c’est l’oxygène de mon âme; sans elle, je me dessècherais et je deviendrais dure et froide comme une pierre. Aucun auteur ne m’a touchée davantage que les poètes de ma vie. Un seul poème ou même un seul vers, parfois, peuvent m’en apprendre plus long sur le monde où je vis et sur l’âme humaine qu’un brillant roman d’apprentissage ou un savant traité de philosophie.
La poésie, c’est le langage du cœur mis à nu. Elle est d’une haute exigence parce qu’elle ne tolère pas l’imposture. Pour être poète, d’abord et avant tout, il faut être vrai.


Quelques poèmes récents de Pascale Cormier :


Mes tenues


Je suis une fille débrouillarde

je finis toujours par m’habiller
un ruban me comble

un froufrou m’enchante
j’ai le cœur bordé de dentelle

j’ai l’âme au bois dormant
dans la rue il y a des silences

dans des gorges d’enfants
là où ma tête et mes bras passent

je peux me glisser
je suis lisse entre les cuisses

lisse et sans tac…






Les grands départs


Quand je partirai pour de bon

je serai déjà partie si souvent

qu’on le remarquera à peine
j’aurai vu mourir des êtres

des villes

et des pays entiers
j’aurai vu apparaître des traces

et d’autres s’effacer

entendu des serments que les années auront trahis

plus sûrement que l’inconstance

des gens

et longtemps

très longtemps

je me serai menti
je suis née dans un corps sans issue

j’en sortirai par la grand’ porte

j’aurai réussi

ma métamorphose
le jour viendra

où je n’aurai plus rien à faire ici

je m’en irai sur la pointe des pieds

je refermerai tout doucement la fente

d’où je serai sortie
alors

il n’y aura plus ni présent ni passé

ni souffrance ni joie

ni d’elle ni de lui

les gens vaqueront à leurs affaires

et puis quelqu’un dira

tiens

elle n’est plus là

et ce sera fini.





La clé


Monsieur, madame

je ne sais pas qui vous êtes

c’est votre tour

voici la clé
je ne sais pas ce qu’elle ouvre

je ne sais pas où vous allez

je ne vais jamais dans ces lieux d’incertitude

dont on ne sait pas s’ils sont habités

ou hantés
monsieur dame

vous avez l’air de tout

et de rien

de vous être trompé de porte

d’avoir perdu quelque chose en chemin

un peu de vous peut-être

ou quelqu’un d’autre qui n’était pas vous

et qui l’était pourtant

et je devine qu’il n’y a personne

qui vous attend
madame, monsieur

il faut que j’y aille à présent

mais avant de partir

permettez-moi de vous dire que vous sentez bien bon

et que vous me semblez bien seule

je ne sais pas d’où vous venez

je ne vais jamais dans ces lieux lointains

dont on n’est jamais assuré de revenir

mais vous me paraissez revenue de tout

y compris de vous-même

et je tenais encore à vous dire

n’oubliez pas de rendre la clé

en sortant.




Fail


Now…
FAIL

je renverse mon verre de bière sur mon clavier

j’ai mis mon rouge à lèvres dans ma trousse sans son capuchon

il a tout barbouillé

et je réponds à un homme qui cherche l’âme sœur

et qui croit l’avoir trouvée en moi

et qui s’est visiblement trompé

il y a de ces jours où on se demande

si c’est bien la peine d’être au monde

au moment où des loups s’étreignent

et nous couvrent de honte
une idée

qui n’était qu’un semblant de promesse

un parcours

aussi lourd qu’un discours plombé qu’on matraque

aussi long que l’attente pour la liberté

la file d’attente

de tant de vies
j’ai une voix

un corps une consistance un commencement

de réalité
j’ai un cœur

imprégné de tout ce qui palpite

une crapule au foie

qui me dévore

je suis à la fois

festin et supplice

sacrifiée de l’aurore

sans aurore
FAIL FOREVER

barrages
je vous hais

de tout mon sexe

de toute mon âme

tachée
I’M A FAIL

je suis ratée

vivante
une grotte une fente

encore debout

vivante.


                    © Pascale (Alain) Cormier




Source : lune funambule


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