lundi 21 avril 2014

La rage du poète

« Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furia philosophique. » Pier Paolo Pasolini



 Comment l'ennui engendre la haine

 (« La Rabbia » (titre original) - 1963)
par Pier Paolo Pasolini









Que s’est-il passé dans le monde, après la guerre et l’après-guerre ? La normalité.

La normalité, parlons-en. Dans l’état de normalité, on ne regarde pas autour de soi : tout, autour, se présente comme « normal », privé de l’excitation et de l’émotion des années d’urgence. L’homme tend à s’endormir dans sa propre normalité, il oublie de se penser, il perd l’habitude de se juger, il ne sait plus se demander qui il est.

C’est alors qu’il faut créer, artificiellement, l’état d’urgence : ce sont les poètes qui s’en chargent. Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furia philosophique. Des événements ont marqué la fin de l’après-guerre : disons, pour l’Italie, la mort de De Gasperi. La rage commence là, avec ces funérailles, grandes, grises.

L’homme d’état antifasciste et reconstructeur a « disparu » : l’Italie se conforme au deuil de la disparition, et s’apprête, donc, à retrouver la normalité des temps de paix, de vraie, d’oublieuse paix. Quelqu’un, le poète, au contraire, se refuse à cette adaptation.

Il observe avec détachement – le détachement du mécontentement, de la rage – les derniers actes de l’après-guerre : le retour des dentiers prisonniers, souvenez-vous, dans des trains sordides, le retour des cendres des morts… Et… le ministre Pella qui, triomphalement, scelle la volonté de l’Italie de participer à l’Europe Unie. C’est ainsi que recommence, dans la paix, le mécanisme des rapports internationaux. Les cabinets succèdent aux cabinets, les aéroports sont un continuel va-et-vient de ministres, d’ambassadeurs, de plénipotentiaires, qui descendent des passerelles d’avion, sourient, disent des mots vides, stupides, vains, menteurs.

Notre monde, en paix, déborde d’une haine violente, l’anticommunisme. Et sur le fond oppressant et déprimant de la guerre froide et de l’Allemagne divisée se profilent les personnages nouveaux des protagonistes de la nouvelle histoire. Krouchtchev, Kennedy, Nehru, Tito, Nasser, De Gaulle, Castro, Ben Bella.

Jusqu’à Genève, la rencontre des quatre Grands : et la paix, encore troublée, va vers sa stabilisation définitive. Et la rage du poète, envers cette normalisation qui est consécration de la puissance et du conformisme, ne peut que croître encore. Qu’est-ce qui rend le poète mécontent ?

Une infinité de problèmes qui existent, que personne n’est capable de résoudre, et qui, s’ils ne sont pas résolus, rendent la paix, la paix vraie, la paix du poète, irréalisable. Par exemple, le colonialisme. Cette violence anachronique d’une nation sur une autre nation, avec son cortège de martyrs et de morts.
Ou : la faim, pour des millions et des millions de sous-prolétaires.

Ou : le racisme. Le racisme comme cancer moral de l’homme moderne, et qui, justement comme le cancer, a une infinité de formes. C’est la haine qui naît du conformisme, du culte de l’institution, de la violence arrogante de la majorité. C’est la haine pour tout ce qui est différent, pour tout ce qui n’entre pas dans la norme, et qui donc trouble l’ordre bourgeois. Malheur à qui est différent ! Voilà le cri, la formule, le slogan du monde moderne. Donc, haine des nègres, des jaunes, des hommes de couleur : haine contre les juifs, haine des fils rebelles, haine des poètes. Lynchages à Little Rock, lynchages à Londres, lynchages en Afrique du Nord. Insultes fascistes aux juifs. C’est ainsi que la crise éclate à nouveau, l’éternelle crise latente.

Les événements de Hongrie, Suez. Et l’Algérie qui peu à peu se remplit de morts. Le monde ressemble, pendant quelques semaines, à celui d’il y a quelques années. Canons qui tirent, ruines et décombres, cadavres dans les rues, files de réfugiés en haillons ; les paysages incrustés de neige. Morts éventrés sous la canicule du désert.

La crise se résout, encore une fois, dans le monde : les nouveaux morts sont pleurés et honorés, et recommence, toujours plus totale et profonde, l’illusion de la paix et de la normalité. Mais tandis que la vieille Europe se réinstalle dans ses solennelles marques, naît l’Europe moderne :
- le néocapitalisme ;
- le Marché commun, les Etats-Unis d’Europe, les industriels éclairés et « fraternels », les problèmes des relations humaines, du temps libre, de l’aliénation.

La culture occupe de nouveaux terrains : un nouveau souffle d’énergie créatrice dans les lettres, le cinéma, la peinture. Un énorme service rendu aux grands détenteurs du Capital. Le poète servile s’annihile, vidant les problèmes de sens et réduisant tout à la forme.

Le monde puissant du Capital a pour impudent drapeau un tableau abstrait. Et ainsi, tandis que d’un côté la culture à haut niveau se fait toujours plus raffinée et destinée à « peu de gens », ce « peu » devient, fictivement, beaucoup : il devient « masse ». C’est le triomphe du « digest », du magazine illustré, et, surtout, de la télévision. Le monde, déformé par ces moyens de diffusion, de culture, de propagande, se fait toujours plus irréel : la production en série, y compris des idées, le rend monstrueux.

Le monde des magazines, du lancement à échelle mondiale des produits mêmes humains, est un monde qui tue. Pauvre, douce Marylin, petite sœur obéissante, chargée de ta beauté comme d’une fatalité qui réjouit et tue. Peut-être as-tu pris le juste chemin, tu nous l’as enseigné. Ton blanc, ton or, ton sourire impudique par gentillesse, passif par timidité, par respect des grands qui te voulaient ainsi, toi, restée enfant, sont quelque chose qui nous invite à apaiser la rage dans les pleurs, à tourner le dos à cette réalité damnée, à la fatalité du mal.

Parce que tant que l’homme exploitera l’homme, tant que l’humanité sera partagée entre maîtres et serviteurs, il n’y aura ni normalité ni paix. La raison de tout le mal de notre temps est là. Vous voyez ces gens ? Hommes sévères, en costumes croisés, élégants, qui montent dans des avions et en descendent, qui roulent à toute allure dans de puissantes automobiles, qui s’asseyent à des bureaux grandioses comme des trônes, qui se réunissent dans de solennels hémicycles, dans des sièges splendides et sévères : ces hommes aux visages de chiens ou de saints, de hyènes ou d’aigles, ceux-là sont les maîtres.

Et vous voyez ceux-là ? Hommes humbles, vêtus de haillons ou d’habits confectionnés en série, misérables, qui vont et viennent dans des rues grouillantes et sordides, qui passent des heures et des heures à un travail sans espérance, qui se réunissent humblement dans des stades ou des auberges, dans des masures misérables ou de tragiques gratte-ciel : ces hommes aux visages semblables à ceux des morts, sans signalement et sans autre lumière que celle de la vie, ceux-là sont les serviteurs.
C’est de cette division que naissent la tragédie et la mort.

La bombe atomique avec son funèbre capuchon qui s’élargit dans des cieux d’apocalypse est le fruit de cette division. Il semble qu’il n’y ait pas de solution à cette impasse dans laquelle s’agite le monde de la paix et du bien-être. Peut-être seul un retournement imprévu, inimaginable… une solution qu’aucun prophète ne peut deviner… une de ces surprises qu’a la vie quand elle veut continuer… peut-être…

Peut-être le sourire des astronautes : lui, peut-être, est le sourire de la véritable espérance, de la vraie paix. Interrompus, ou fermés, ou ensanglantés les chemins de la terre, voici que s’ouvre, timidement, le chemin du cosmos.


Source : Ragmag


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