mardi 29 avril 2014

France, Syrie, Ukraine ...etc ...



"On a aujourd’hui affaire dans les pays occidentaux à des hommes politiques qui n’ont aucune vision de l’avenir, qui gèrent la situation uniquement au jour le jour. De la même façon qu’ils ont allumé l’incendie dans les pays du Moyen-Orient et surtout en Syrie en soutenant tous ces soi-disant djihadistes dont ils vont devoir assumer le retour parce que certains viennent d’Occident, voilà qu’ils font à présent la même chose en Ukraine sans se rendre compte de ce qui va se passer ultérieurement. En somme, cette politique à courte vue est l’état révélateur d’une classe politique en décrépitude totale, qu’elle soit de droite ou de gauche parce qu’il n’y a aucune différence entre les gouvernements de ces dernières années pour ce qui est de la France. En plus, bien malheureusement, les hauts fonctionnaires français qui les informent ne sont en général jamais écoutés d’où le résultat lamentable que l’on relève sur le plan international ".   Bruno Drwski 



FRANCE :


Moi président (normal), si l’Ukraine installe au pouvoir par la force des ministres nazis, j’enverrai 4 navires de guerre au large de la Crimée, quatre de nos avions de chasse patrouilleront dans l’espace aérien des pays baltes pour impressionner Poutine.

Moi président (socialiste) je me battrai pour qu’un président ukrainien sans morale soit remplacé par pas mieux ou pire avec, en plus, la soumission à l’OTAN et la perspective de bases militaires commandées par les USA sous les fenêtres des Russes.

Moi, roi sans couronne, je relirai Rousseau en barrant un mot : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. »

Théophraste R. (Pacifiste et votutilophobe).

PS. Pour faire rire en société. Si quelqu’un parle du « Parti socialiste » dites avec sérieux : « Mon adversaire c’est la finance, le changement c’est maintenant ».

Source : Le grand soir




Un ex-ambassadeur français explique les dérives dangeureuses de la politique française soumise aux diktats de l'Empire de la finance US :


Pierre CHARASSE, diplomate de carrière de1972 à 2009; né en 1948.
Il a occupé différents postes dans les Ambassades de France en Union Soviétique, à
Guatemala, à Cuba (1973-1983), au Mexique (1989-1993). Conseiller technique au
cabinet de Claude Cheysson, Ministre des Relations Extérieures et Pierre Joxe,
Ministre de l’Intérieur (1984-86). Consul Général à Naples (1986-1989), Barcelone
(1996-2000). Ambassadeur en Uruguay (1993-1996), au Pakistan (2003-2005) et au
Pérou (2005-2008). Ambassadeur Itinérant chargé de la coopération Internationale
contre la criminalité organisée et la corruption (2000-2003). Chef de la délégation
française à la Conférence des Nations Unies sur le commerce illicite des armes
légères (2000-2001), au Xème Congrès des Nations Unies pour la prévention du crime
et la justice pénale (2001), à la Commission des Stupéfiants (2001-2002). Secrétaire
Général de la Conférence ministérielle “Les routes de la drogue de l’Asie centrale à
l’Europe” (2003). Observateur du Gouvernement français au 1er et 2ème “Forum
Social Mondial” (Porto Alegre). Membre du Conseil des Affaires Etrangères (2008-
2009)
A effectué de nombreuses missions officielles en Europe, Asie, Afrique et Amérique
latine.

Activités privées:
Membre du Conseil d’administration de la Maison de l’Amérique Latine (Paris)
Vice-président de l’Observatoire Géopolitique des criminalités (Paris)
Membre-associé du Consejo Mexicano de Asuntos Internacionales-COMEXI (Mexico)


Syrie, etc ...




La lettre d'un ancien ambassadeur de France à François Hollande


Mexico, le 2 septembre 2013


Monsieur le Président de la République,


Dans l’épreuve que subit actuellement l’humanité du fait de la présence d’armes chimiques en Syrie, vous avez pris la tête d’un grand mouvement mondial au nom de « l’obligation de protéger » les populations civiles menacées. Vous avez très bien expliqué dans votre discours du 27 août devant vos Ambassadeurs que c’était là la vocation de la France, comme elle l’a fait en Libye récemment, et qu’elle ne manquerait pas à son devoir. Votre détermination exemplaire devrait rapidement convaincre vos partenaires européens flageolants et les opinions publiques pleutres, en France, en Grande Bretagne, aux Etats-Unis et partout dans le monde, du bien-fondé d’une  intervention militaire chirurgicale en Syrie.

Naturellement, comme vous l’avez rappelé le 27 août, « l’obligation de protéger » s’inscrit dans une démarche très réglementée par les Nations Unies et incombe en premier lieu aux Etats concernés : protéger leur propre population. En cas de défaillance de leur part, c’est au Conseil de Sécurité qu’il appartient de décider des modalités de mise en œuvre de ce principe. Sous votre conduite, la France s’honorera si elle fait respecter à la lettre cette avancée importante du droit international. Je suis sûr que le Président Poutine sera sensible à vos arguments tout comme le Président Xi Jiping et qu’ils ne feront pas obstacle à vos projets en opposant un veto au Conseil de Sécurité. Peu importe que l’objectif final soit encore un peu flou, ce qui compte c’est la défense énergique de principes clairs.

De même, je suis sûr que d’autres pays suivront la France dans son intention de livrer des armes aux rebelles syriens, malgré les risques que cela comporte. M. Laurent Fabius, Ministre des Affaires Etrangères, a annoncé qu’il exigerait des destinataires des armes françaises qu'ils signent un « certificat d’utilisateur final ». Avec une telle fermeté nous aurons l’assurance que nos armes ne tomberont pas entre les mains des combattants Jihadistes du Front Al Nusra-Al Qaeda, qui font partie de la Coalition rebelle (encore très hétéroclite mais que avez le mérite de vouloir unifier, bon courage !) et ne se retourneront pas contre les pays occidentaux qui les ont aidé ou leurs rivaux au sein de la Coalition, voire des populations civiles.

Nous voilà rassurés. Al Qaeda devrait comprendre le message fort que vous lui envoyez. Il est important de bien expliquer que notre ennemi reste le Terrorisme International, même si de temps en temps il faut se montrer pragmatique, comme disent nos amis anglo-saxons, et tendre la main à ceux qui veulent notre perte. Ceux-ci  ne devraient pas être insensibles à nos gestes amicaux. Vos services devraient pouvoir sans peine démentir l’information diffusée par l’agence Associated Press selon laquelle des armes chimiques livrées par notre allié l’Arabie Saoudite (le Prince Bandar Bin Sultan, chef des services saoudiens de renseignement) au Front Al Nusra-Al Qaeda auraient été manipulées maladroitement par ces apprentis-sorciers.

Une fois ce point éclairci vous aurez les mains libres pour agir sur la base des informations fournies par les Etats-Unis et Israël qui ont toute votre confiance. Toutefois il ne serait pas inutile d’éviter que se reproduise le scénario de 2003 aux Nations Unies lorsque Colin Powell a exhibé des photos truquées et un flacon de poudre de perlimpinpin comme preuves irréfutables de la présence d’armes de destruction massive en Irak ! Principe de précaution élémentaire. On vous fait confiance, c’est la crédibilité de la France qui est en jeu.

Quand aux objectifs militaires de cette opération, il paraît évident qu’ils doivent être en priorité de détruire par des moyens aériens les dépôts d’armes chimiques sans les faire exploser au nez de la population civile, ce qui serait un véritable désastre,  et de neutraliser tous les engins qui permettent leur utilisation (missiles, chars, lance-roquettes etc.), sans mettre en péril la vie de nos soldats sur un terrain incertain. Si les Américains ont du mal à identifier les cibles, les services français de renseignement se feront un plaisir de leur fournir toutes les informations dont ils disposent, de telle sorte que l’opération soit courte et cinglante et que grâce à vous les armes chimiques soient définitivement éradiquées de la planète.

Les populations que nous allons protéger auront un prix à payer pour le service rendu et doivent accepter d’avance les quelques centaines ou milliers de morts que peuvent provoquer les effets collatéraux de cette opération et leurs conséquences en cascade. Mais c’est pour leur bien. Si vous prenez la tête de la manœuvre à la place de vos collègues Obama et Cameron, qui semblent rétropédaler avant même que le coup d’envoi ait été donné, Bashar Al Assad comprendra très vite à qui il a affaire. L’Occident ne doit pas de mollir, ce serait un mauvais signal au reste du monde, on compte sur vous pour tenir la barre fermement.

Lorsque cette mission humanitaire sera terminée et que Bashar Al Assad aura fait amende honorable après la tripotée qu’on va lui mettre tout en le laissant au pouvoir, vous aurez la satisfaction d’avoir contribué à appliquer en Syrie la théorie du « chaos constructif » élaborée par des « think tanks » américains à l’époque de George Bush, en espérant que les grandes entreprises américaines, principales bénéficiaires du chaos, auront  la bonté de laisser  aux entreprises françaises la possibilité de tirer quelques avantages du désordre institutionnalisé qui a désormais vocation à se substituer à des Etats forts comme c’est le cas en Irak ou en Libye. Quelques contrats pétroliers feraient bien l’affaire de nos grands groupes.

Après cette victoire  pratiquement acquise d’avance, il vous appartiendra de porter ailleurs le message humanitaire universel de la France. Les crises sont nombreuses dans le monde, la liste des dictateurs sanguinaires est longue, et des millions d’hommes, de femmes et d’enfants attendent avec joie que la France puisse les protéger comme elle s’en est donnée la mission. On pense toujours à l’Afrique qui arrive au premier rang de nos préoccupations. Mais il y a le feu dans de nombreuses régions du monde. Une intervention humanitaire en Palestine serait la bienvenue, vous y songez certainement.

Au Mexique, on estime à 70.000 les morts provoqués par  la violence des groupes criminels et des forces de sécurité et 26.000 disparus durant de sexennat du Président Calderón (2006-2012). Après la première année  du mandat du Président Peña Nieto, on dénombre déjà 13.000 morts. En toute logique avec de tels chiffres la population civile mexicaine devrait être éligible aux bénéfices du programme  « obligation de protéger » concocté par la « communauté internationale », même si celle-ci se réduit aujourd’hui à la France seule. Au point où nous en sommes, il faut bien qu’un pays  se dévoue pour être l’avant-garde agissante d’une communauté internationale amorphe et irresponsable, « ensemble gazeux et incertain » comme a dit Hubert Védrine à propos de l’Union Européenne. Mieux vaut être seul que mal accompagné. S’agissant du Mexique, on pourra tirer les leçons de l’intervention militaire française de 1862 et ne pas répéter l’erreur qui a conduit à la déconfiture les armées de Napoléon III : déclencher des opérations militaires injustifiées et lointaines qui dépassent nos forces.

Pour cela il faudra, mais vous l’avez évidement prévu, programmer davantage de  moyens budgétaires, par exemple pour la construction de nouveaux porte-avions nucléaires, les avions et missiles qui vont avec. Le « Charles de Gaulle » rend de brillants services lorsqu’il n’est pas immobilisé dans nos arsenaux pour de trop longues périodes de révision, mais il aura du mal à répondre seul à toutes les demandes d’intervention surtout lorsqu’il devra croiser dans des mers lointaines, exotiques et dangereuses.  Je suis sûr que vous saurez persuader nos compatriotes que dans les circonstances actuelles, le monde occidental, pour poursuivre sa mission civilisatrice, pilier de la globalisation, devra s’en donner les moyens budgétaires.

On se souvient des contraintes qui ont empêché les forces françaises de frapper encore plus massivement la Libye. Leurs stocks de missiles se sont rapidement épuisés et le budget de la Défense n’avait pas prévu que l’abominable Khadafi, pourtant ami intime de votre prédécesseur,  serait aussi peu sensible à nos problèmes budgétaires en opposant une résistance aussi farouche qu’inutile. La population, si elle est  bien informée, acceptera certainement de bon gré l’augmentation des impôts et les coupes dans les dépenses publiques, notamment sociales, comme les bourses scolaires pour les français de l’étranger, ainsi que la réduction  des moyens  du réseau diplomatique, consulaire, éducatif et culturel français dans le monde si c’est le prix à payer pour que la France garde son statut de grande puissance mondiale. Tout est question de pédagogie.

Monsieur le Président, vous n’êtes pas sans savoir que nos amis et alliés américains n’ont pas toujours une très bonne image dans le monde. La France, avec les Présidents De Gaulle, Mitterrand et Chirac, a joui d’un grand prestige international, justement parce ce qu’elle parlait d’une voix différente de celle de ses alliés occidentaux. Le Président Sarkozy a mis fin à cette tradition diplomatique, pensant que la France avait tout intérêt, dans le contexte de la mondialisation et face à la montée en puissance de nouveaux acteurs, à se fondre dans « la famille occidentale » et à réintégrer l’appareil militaire de l’OTAN, c’est à dire à mettre ses forces conventionnelles sous le commandement américain.

« O tempora ! O mores ! » comme a dit Ciceron en son temps. Mais vos Ambassadeurs ont déjà du vous signaler  que dans de nombreux pays la France est désormais perçue comme un relais servile de la politique américaine. Des épisodes récents, comme l’affaire Snowden avec l’interception du Président Evo Morales lors de son survol de l’Europe, ont pu donner cette impression fâcheuse, mais je suis convaincu que vous n’aurez  aucun mal à persuader vos interlocuteurs du monde entier que cette perception est erronée, car c’est en toute indépendance que vous avez confirmé l’ancrage de la France dans sa « famille occidentale ».

Enfin, je pense que vous avez réfléchi à la meilleure manière de protéger les populations mondiales des catastrophes humanitaires provoquées  par le capitalisme mafieux et prédateur à l’origine des dernières crises économiques et financières. Il est probablement dans vos intentions de proposer à vos collègues du G7 et du G20 que vous allez rencontrer au Sommet de Saint Pétersbourg de changer de cap pour  mettre fin à l’économie-casino et à l’empire de la finance sans contrôle. L’opinion publique mondiale, les chômeurs en Grèce, au Portugal, en Espagne, en France et ailleurs, apprécieraient vraisemblablement des frappes chirurgicales sur le FMI, la Banque Centrale européenne, la City de Londres, quelques paradis fiscaux « non-coopératifs » ou d’improbables agences de notation qui font plier les gouvernements.

Une telle cohérence dans l’application de « l’obligation de protéger » honorera la France et son Président. En continuant sans relâche sur cette voie et en défendant comme vous le faites le droit international et les normes fixées par les Nations Unies, il ne fait aucun doute qu’avant la fin de votre mandat vous rejoindrez votre collègue et ami Barack Obama dans le club très sélect des Prix Nobel de la Paix. Vous l’aurez bien mérité.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de ma très haute et respectueuse considération.

Pierre Charasse
, Français de l'étranger, contribuable et électeur

Source : Mediapart



UKRAINE :


"Le réseau de chaines publiques régionales allemande ARD a mené son enquête sur ces morts (de la place Maïden) . Les conclusions sont accablantes : les tirs de snipers venaient des étages de l’hôtel Ukrainia, tenu par les manifestants, et les mêmes balles ont été extraites des corps des civils et des policiers." Agora Vox  

"Si, en effet , aujourd'hui, le régime à Kiev a commencé à utiliser l'armée dans le pays, c'est sans aucun doute un crime très grave contre son propre peuple".
Il a ajouté que "si le gouvernement actuel a fait (cela), alors c'est une junte, une clique. Ils n'ont pas de mandat du peuple, ils n'ont que des éléments de légitimité.
C'est tout simplement une opération punitive et cela aura des conséquences pour les personnes qui ont pris des décisions de ce genre et au niveau des relations entre États.
Nous allons tirer des conclusions à partir des réalités qui se dessinent sur le terrain. »
Vladimir Poutine

La crise ukrainienne accélère la recomposition du monde

Par Pierre Charasse


La crise ukrainienne a mis en évidence la magnitude de la manipulation des opinions publiques occidentales par les grands media, les chaines de TV comme CNN, Foxnews, Euronews et tant d’autres ainsi que par l’ensemble de la presse écrite alimentée par les agences de presse occidentales. La manière dont le public occidental est désinformé est impressionnante, et pourtant il est facile d’avoir accès à une masse d’informations de tous bords. Il est très préoccupant de voir comment de très nombreux citoyens du monde se laissent entraîner dans une russophobie jamais vue même aux pires moments de la guerre froide. L’image que nous donne le puissant appareil médiatique occidental et qui pénètre dans l’inconscient collectif, est que les russes sont des « barbares attardés » face au monde occidental « civilisé ». Le discours très important que Vladimir Poutine a prononcé le 18 mars au lendemain du référendum en Crimée a été littéralement boycotté par les medias occidentaux, alors qu’ils consacrent une large place aux réactions occidentales, toutes négatives naturellement. Pourtant, dans son intervention Poutine a expliqué que la crise en Ukraine n’avait pas été déclenchée par la Russie et présenté avec beaucoup de rationalité la position russe et les intérêts stratégiques légitimes de son pays dans l’ère post-conflit idéologique.

Humiliée par le traitement que lui a réservé l’Occident depuis 1989 la Russie s’est réveillée avec Poutine et a commencé à renouer avec une politique de grande puissance en cherchant à reconstruire les lignes de force historiques traditionnelles de la Russie tsariste puis de l’Union Soviétique. La géographie commande souvent la stratégie. Après avoir perdu une grande partie de ses « territoires historiques » selon la formule de Poutine et de sa population russe et non russe, la Russie s’est donné comme grand projet national et patriotique la récupération de son statut de superpuissance, d’acteur « global », en assurant en premier lieu la sécurité de ses frontières terrestres et maritimes. C’est précisément ce que veut lui interdire l’Occident dans sa vision unipolaire du monde. Mais en bon joueur d’échecs Poutine a plusieurs coups d’avance grâce à une connaissance profonde de l’histoire, de la réalité du monde, des aspirations d’une grande partie des populations des territoires antérieurement contrôlés par l’Union Soviétique. Il connaît à la perfection l’Union Européenne et ses divisions, ses faiblesses, la capacité militaire réelle de l’OTAN et l’état des opinions publiques occidentales peu enclines à voir augmenter les budgets militaires en période de récession économique. A la différence de la Commission Européenne dont le projet coïncide avec celui des Etats-Unis pour consolider un bloc politico-economico-militaire euro-atlantique, les citoyens européens dans leur majorité ne veulent plus d’élargissement à l’Est de l’UE, ni avec l’Ukraine, ni avec la Géorgie, ni avec aucun autre pays de l’ex Union Soviétique.

Avec ses gesticulations et ses menaces de sanctions l’UE, servilement alignée sur Washington, montre en fait qu’elle est impuissante pour « punir » sérieusement la Russie. Son poids réel n’est pas à la hauteur de ses ambitions toujours proclamées de façonner le monde à son image. Le gouvernement russe, très réactif et malicieux, applique des « ripostes graduelles », tournant en dérision les mesures punitives occidentales. Poutine, hautain, se paye même le luxe d’annoncer qu’il va ouvrir un compte à la Rossyia Bank de New-York pour y déposer son salaire ! Il n’a pas encore fait mention de limitation dans la fourniture de gaz à l’Ukraine et l’Europe de l’Ouest, mais tout le monde sait qu’il a cette carte dans la manche, ce qui contraint déjà les européens à penser à une réorganisation complète de leur approvisionnement en énergie, ce qui mettra des années à se concrétiser.

Les erreurs et les divisions des occidentaux mettent la Russie en position de force. Poutine jouit d’une popularité exceptionnelle dans son pays et auprès des communautés russes des pays voisins, et on peut être sûr que ses services de renseignement ont pénétré en profondeur les pays auparavant contrôlés par l’URSS et lui donnent des informations de première main sur les rapports de force internes. Son appareil diplomatique lui donne de solides arguments pour retirer à l’Occident le monopole de l’interprétation du droit international, en particulier sur l’épineuse question de l’autodétermination des peuples. Comme on pouvait s’y attendre, Poutine ne se prive pas de citer le précédent du Kosovo pour vilipender le double langage de l’Occident, ses incohérences, et le rôle déstabilisateur qu’il a joué dans les Balkans.

Alors que la propagande médiatique occidentale battait son plein après le référendum du 16 mars en Crimée, les vociférations occidentales ont subitement baissé d’un ton et le G7 lors de son sommet à la Haye en marge de la conférence sur la sécurité nucléaire n’a plus menacé d’exclure la Russie du G8 comme il l’avait claironné quelques jours plus tôt mais simplement a annoncé « qu’il ne participerait pas au sommet de Sotchi ». Ceci lui laisse la possibilité de réactiver à tout moment ce forum privilégié de dialogue avec la Russie, crée en 1994 à sa demande expresse. Première reculade du G7. Obama de son côté s’est empressé d’annoncer qu’il n’y aurait aucune intervention militaire de l’OTAN pour aider l’Ukraine, mais seulement une promesse de coopération pour reconstruire le potentiel militaire de l’Ukraine, composé en grande partie de matériel soviétique obsolète. Seconde reculade. Il faudra des années pour mettre sur pieds une armée ukrainienne digne de ce nom et on se demande bien qui va payer compte tenu de la situation catastrophique des finances du pays. De plus, on ne sait plus exactement quel est l’état des forces armées ukrainiennes après que Moscou a invité, avec un certain succès semble-t-il, les militaires ukrainiens héritiers de l’Armée rouge, à rejoindre l’armée russe en respectant leurs grades. La flotte ukrainienne est déjà entièrement passée sous contrôle russe. Enfin, autre marche arrière spectaculaire des Etats-Unis : il y aurait des conversations secrètes très avancées entre Moscou et Washington pour faire adopter une nouvelle constitution à l’Ukraine, installer à Kiev à l’occasion des élections du 25 mai un gouvernement de coalition dont les extrémistes néo-nazi seraient exclus, et surtout pour imposer un statut de neutralité à l’Ukraine, sa « finlandisation » (recommandée par Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinsky), ce qui interdirait son entrée dans l’OTAN, mais permettrait des accords économiques tant avec l’UE qu’avec l’Union douanière eurasiatique (Russie, Biélorussie, Kazakhstan). Si un tel accord est conclu, l’UE sera mise devant le fait accompli et devra se résigner à payer la facture du tête-à-tête russo-américain. Avec de telles garanties Moscou pourra considérer comme satisfaites ses exigences de sécurité, aura repris pied dans son ancienne zone d’influence avec l’accord de Washington et pourra s’abstenir de fomenter le séparatisme d’autres provinces ukrainiennes ou de la Transnistrie (province de Moldavie peuplée de russes) en réaffirmant très fort son respect des frontières européennes. Le Kremlin offrira par la même occasion une porte de sortie honorable à Obama. Un coup de maître pour Poutine.


Conséquences géopolitiques de la crise ukrainienne

Le G7 n’a pas calculé qu’en prenant des mesures pour isoler la Russie, outre le fait qu’il s’appliquait à lui-même une « punition sado-masochiste » selon la formule d’Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires Etrangères, il précipitait malgré lui un processus déjà bien engagé de profonde recomposition du monde au bénéfice d’un groupe non occidental dirigé par la Chine et la Russie réunies au sein des BRICS. En réaction au communiqué du G7 du 24 mars, les ministres des Affaires étrangères des BRICS ont fait connaître immédiatement leur rejet de toute mesures visant à isoler la Russie et ils en ont profité pour dénoncer les pratiques d’espionnage américain tournées contre leurs dirigeants et pour faire bonne mesure ils ont exigé des Etats-Unis qu’ils ratifient la nouvelle répartition des droits de vote au FMI et à la Banque Mondiale, comme premier pas vers un « ordre mondial plus équitable ». Le G7 ne s’attendait pas à une réplique aussi virulente et rapide des BRICS. Cet épisode peut donner à penser que le G20 dont le G7 et les BRICS sont les deux principaux piliers, pourrait traverser une crise sérieuse avant son prochain sommet à Brisbane (Australie) les 15 et 16 novembre, surtout si le G7 persiste à vouloir marginaliser et sanctionner la Russie. Il est à peu à peu près sûr qu’il y aura une majorité au sein du G20 pour condamner les sanctions à la Russie, ce qui de fait reviendra à isoler le G7. Dans leur communiqué les ministres des BRICS ont estimé que décider qui est membre du groupe et quelle est sa vocation revient à mettre tous ses membres « sur un pied d’égalité » et qu’aucun de ses membres « ne peut unilatéralement déterminer sa nature et son caractère ». Les ministres appellent à résoudre la crise actuelle dans le cadre des Nations Unies « avec calme, hauteur de vue, en renonçant à un langage hostile, aux sanctions et contre-sanctions ». Un camouflet pour le G7 et l’UE ! Le G7, qui s’est mis tout seul dans uneimpasse, est prévenu qu’il devra faire d’importantes concessions s’il veut continuer à exercer une certaine influence au sein du G20.

En outre, deux événements importants s’annoncent dans les prochaines semaines.
D’une part Vladimir Poutine se rendra en visite officielle en Chine en mai. Les deux géants sont sur le point de signer un accord énergétique d’envergure qui affectera sensiblement le marché mondial de l’énergie, tant sur le plan stratégique que financier. Les transactions ne se feraient plus en dollar mais dans les monnaies nationales des deux pays. En se tournant vers la Chine, la Russie n’aura aucun problème pour écouler sa production gazière au cas où l’Europe de l’Ouest déciderait de changer de fournisseur. Et dans le même mouvement de rapprochement la Chine et la Russie pourraient signer un accord de partenariat industriel pour la fabrication du chasseur Sukhoï 25, fait hautement symbolique.

D’autre part lors du sommet des BRICS au Brésil en juillet prochain, la Banque de Développement de ce groupe dont la création a été annoncée en 2012 pourrait prendre forme et offrir une alternative aux financements du FMI et de la Banque Mondiale, toujours réticents à modifier leurs règles de fonctionnement, pour donner plus de poids aux pays émergents et à leurs monnaies à côté du dollar.

Enfin il y a un aspect important de la relation entre la Russie et l’OTAN peu commenté dans les média mais très révélateur de la situation de dépendance dans laquelle se trouve l’Occident au moment où il procède au retrait se des trouves d’Afghanistan. Depuis 2002 la Russie a accepté de coopérer avec les pays occidentaux pour faciliter la logistique des troupes sur le théâtre afghan. A la demande de l’OTAN Moscou a autorisé le transit de matériel non létal destiné à l’ISAF (International Security Assistance Force) par voie aérienne ou terrestre, entre Douchambé (Tadjikistan), l’Ouzbekistan et l’Estonie, via une plateforme multimodale à Oulianovk en Sibérie. Il s’agit rien moins que d’acheminer toute l’intendance pour des milliers d’hommes opérant en Afghanistan, entre autre des tonnes de bière, de vin, de camemberts, de hamburgers, de laitues fraîches, le tout transporté par des avions civiles russes, puisque les forces occidentales ne disposent pas de moyens aériens suffisants pour soutenir un déploiement militaire de cette envergure. L’accord Russie-OTAN d’octobre 2012 élargi cette coopération à l’installation d’une base aérienne russe en Afghanistan dotée de 40 hélicoptères où les personnels afghans sont formés à la lutte anti-drogue à laquelle les occidentaux ont renoncé. La Russie s’est toujours refusée à autoriser le transit sur son territoire de matériel lourd, ce qui pose un sérieux problème à l’OTAN à l’heure du retrait de ses troupes. En effet celles-ci ne peuvent emprunter la voie terrestre Kaboul-Karachi en raison des attaques dont les convois sont l’objet de la part des talibans. La voie du Nord (la Russie) étant impossible, les matériels lourds sont transportés par avion de Kaboul aux Emirats Arabes Unis, puis embarqués vers les ports européens, ce qui multiplie par quatre le coût du repli. Pour le gouvernement russe l’intervention de l’OTAN en Afghanistan a été un échec, mais son retrait « précipité » avant la fin de 2014 va accroître le chaos et affecter la sécurité de la Russie et risque de provoquer un regain de terrorisme.

La Russie a aussi d’importants accords avec l’Occident dans le domaine de l’armement. Le plus important est sans doute celui signé avec la France pour la fabrication dans les arsenaux français de deux porte-hélicoptères pour un montant de 1,3 milliards d’euros. Si le contrat est annulé dans le cadre des sanctions, la France devra rembourser les montants déjà payés plus les pénalités contractuelles et devra supprimer plusieurs milliers d’emplois. Le plus grave sera sans doute la perte de confiance du marché de l’armement dans l’industrie française comme l’a souligné le ministre russe de la défense.

Il ne faut pas oublier non plus que sans l’intervention de la Russie les pays occidentaux n’auraient jamais pu aboutir à un accord avec l’Iran sur la non prolifération nucléaire, ni avec la Syrie sur le désarmement chimique.

Ce sont des faits que les media occidentaux passent sous silence. La réalité est qu’en raison de son arrogance, de sa méconnaissance de l’histoire, de ses maladresses, le bloc occidental précipite la déconstruction systémique de l’ordre mondial unipolaire et offre sur un plateau à la Russie et à la Chine, appuyée par l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et bien d’autres pays, une « fenêtre d’opportunité » unique pour renforcer l’unité d’un bloc alternatif. L’évolution était en marche mais lentement et graduellement (personne en veut donner un coup de pied dans la fourmilière et déstabiliser brusquement le système mondial), mais d’un seul coup tout s’accélère et l’interdépendance change les règles du jeu.

En ce qui concerne le G20 de Brisbane il sera intéressant de voir comment se positionne le Mexique, après les sommets du G7 à Bruxelles en juin et des BRICS au Brésil en juillet. La situation est très fluide et va évoluer rapidement, ce qui va demander une grande souplesse diplomatique. Si le G7 persiste dans son intention de marginaliser ou exclure la Russie, le G20 pourrait se désintégrer. Le Mexique, pris dans les filets du TLCAN et du futur TPP devra choisir entre sombrer avec le Titanic occidental ou adopter une ligne autonome plus conforme à ses intérêts de puissance régionale à vocation mondiale en se rapprochant des BRICS.

Pierre Charasse
, ancien Ambassadeur de France


Source : Le Grand Soir

lundi 28 avril 2014

Jean Moulin, le Petit Poucet du Panthéon


Jean Moulin (20/06/1899 - 08/07/1943)




    "...Mais qui pourrait aujourd'hui empêcher Pierre Cot de nous redire ce qu'il écrivait en 1943, c'est-à-dire tout juste au moment où Jean Moulin était déjà pris dans la nasse que lui avait préparée la dite Cagoule : "La liste des 'hommes politiques à faire disparaître en premier', en cas de succès du fascisme, avait été dressée par les auteurs de ce fameux complot des 'Cagoulards' sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. La liste comprenait les noms de ceux qu'on tenait pour spécialement dangereux, c'est-à-dire pour capables d'organiser la résistance populaire contre le fascisme, ceux dont on avait juré - je dis bien juré - de tirer vengeance, parce qu'ils avaient été les plus ardents dans la bataille contre le fascisme."
     Croit-on pas qu'avec la souveraineté conférée au Conseil Politique de la Résistance, Jean Moulin ne s'était pas suffisamment désigné à la fin de 1942 et au début de 1943 comme l'un de ceux-là : un homme à abattre, et le plus tôt serait le mieux? Evidemment que si! ..."
 (Lire l'ensemble des recherches historiques de Michel J. Cuny sur : Un mot perdu de Jean Moulin )



Jean Moulin ?


Par Michel J. Cuny

À sa naissance, le futur créateur et premier président du Conseil National de la Résistance fut accueilli par un poème de son père, Antonin, l'incorrigible littérateur : 

Un rayon de soleil sur tout son corps se joue, 
Dorant sa chair ; 
Une fossette s’ouvre et rit à chaque joue, 
D’un si doux air. 
Rire délicieux d’une âme qui ignore 
Et ne sait rien. 
Et ne soupçonne point dans cette vie encore 
Ni mal ni bien. 

C'était donc bien un petit Poucet... Et l'Ogre? s'inquiétera-t-on... Patience, longue patience, pour une si brève vie : 44 ans, et déjà voici venir la mort héroïque. 

Certes, il n'y a de héros que par la trahison des plus proches. Qui étaient donc les plus proches? Qui sont-ils aujourd'hui? Toujours les mêmes, et nous avec eux, c'est-à-dire toutes celles et tous ceux qui, en 2010 comme en 1943, ne se sont toujours pas aperçus de ceci que Jean Moulin avait bel et bien été dévoré par un Ogre, et qu'entre les divers cailloux blancs qu'il avait délicatement disposés pour nous avec la force des Titans de la vraie Résistance (et Guy Môquet, petit Poucet à tout jamais), il y avait quelque chose d'aussi peu visible qu'un énorme rocher. 

Or, l'Ogre était, avant tout, un escamoteur. Abracadabra!... Et envolé, le rocher!...

Mais, comme les paroles, les rochers volent. C'est bien connu. Lorsque passe dans les nuages de l'histoire récente le rocher incomparable de Jean Moulin (chargé, au temps du Front Populaire, de développer l'aviation... populaire), il tire derrière lui une longue banderole où l'on peut lire ce mot : "souverainement"

« Il n'y a pas d'idéal plus noble que celui d'une société où le travail sera souverain, où il n'y aura ni exploitation ni oppression, où les efforts de tous seront librement harmonisés, où la propriété sociale sera la base et la garantie des développements individuels. » (Jean Jaurès)

Enfanté dans les pires douleurs qu'ait connues la France moderne, le programme établi en mars 1944 par le Conseil National de la Résistance, défunt, depuis neuf mois, de son premier président Jean Moulin, aurait pu sembler tout droit sorti de cette citation de celui qui avait été la première victime de la guerre mondialement massacrante de 1914-1918. 

Travail "souverain"... Certainement... Quoique pas très facile à établir en régime capital... iste, où le capital ne doit d'exister que parce qu'il se soumet... le travail. 

Mais, d'ailleurs, souverain ou pas, le travail était-il lui-même présent ès-qualités dans le Conseil National de la Résistance voulu par Jean Moulin? La réponse est oui : sur 17 membres, dont son président, le Conseil rassemblait huit mouvements de résistance, six partis politiques et... les syndicats C.G.T. (Confédération Générale du Travail) et C.F.T.C. (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens). 

Souverain, alors?... Peut-être... Imperceptiblement, sans doute... En tout cas, selon les apparences, beaucoup, beaucoup moins souverain que Louis XVI, qui, pour perdre définitivement la souveraineté, a dû bénéficier, lui, des clameurs d'une Révolution qui a bouleversé l'histoire mondiale, avant de lui couper la tête sur la place publique... 

Par contraste, faudrait-il aller jusqu'à dire que le Conseil National de la Résistance serait sorti de l'Histoire par une porte dérobée?... Réponse : une chose est sûre, Jean Moulin est domicilié au Panthéon, tandis que son nom retentit un peu partout au coin des rues et sur une multitude de bâtiments publics..., de sorte qu'un peu partout en France retentit comme un murmure qui s'en va répétant : "souverainement, souverainement, souverainement...

C'est par trois fois qu'à l'occasion de la création du futur Conseil National de la Résistance, l'adverbe "souverainement" apparaît sous la plume de Jean Moulin. 

D'abord, dans une note qu'il rédige fin 1942 - début 1943 : "Ses membres ne doivent pas siéger par délégation d'un parti ou d'un groupe et être pourvus de mandats impératifs, les décisions devant être prises souverainement."

Puis, dans un texte qu'il élabore en février 1943, au moment de se rendre pour la seconde et dernière fois à Londres : "Nous ajoutons que, pour être efficace, le Conseil Politique de la Résistance doit être composé de membres ayant la confiance absolue de leurs mandants et pouvant décider souverainement et sur l'heure." 

Et enfin, dans le texte définitivement fondateur, au bas duquel le petit Poucet obtiendra que vienne se déposer, le 21 février 1943 à Londres, la signature de l'Ogre : "Afin que le Conseil de la Résistance ait le prestige et l'efficacité souhaitables, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu'ils représentent et pouvoir statuer souverainement et sur l'heure au nom de leurs mandants." 

Mais, alors, cet Ogre... qui était-ce? Evidemment pas le général de Gaulle. Cet homme-là était tout ce qu'il y a de plus humain, de plus honnête, de plus vertueux... Qui alors?... Nous l'avons dit plus haut, l'Ogre, c'est celui qui, recevant Jean Moulin à Londres en février 1943, a, dans un premier temps, déposé sa signature déjà légendaire au bas d'un texte où pour la troisième fois - le coq n'aura pas fini de chanter pour la troisième fois que, déjà, tu m'auras trahi - la main ferme de Jean Moulin avait inscrit un mot jailli à la lèvre des révolutionnaires de 1789-1793 : "souverainement"!... 

L'Ogre, c'est celui qui, dans un second temps et quelques années plus tard, publiant le même texte dans ses célèbres "Contes à dormir debout" aura tout bonnement remplacé ce mot, au nom duquel il arrive parfois que l'on meure héroïquement, par... trois points de suspension. 

Rendez-vous à tous et à chacun à la page 445 des "Mémoires de Guerre" d'un dénommé de Gaulle (L'unité 1942-1944, Plon 1956). Cela vaut le détour... et cela remet quelques idées en place, un tout petit peu, façon petit Poucet du Panthéon... 

À la page 445 du tome des "Contes à dormir debout" qui donne le texte fondateur du Conseil National de la Résistance, on rencontre cette curieuse phrase "trouée" : "Afin que le Conseil de la résistance ait le prestige et l'efficacité nécessaires, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu'ils représentent et pouvoir statuer ... sur l'heure au nom de leurs mandants." 

La "correction" perpétrée par l'Ogre est intervenue quelques années après la disparition du petit Poucet. Elle a donc été mûrement réfléchie, méditée, voire ruminée. Etait-ce une façon détournée d'authentifier rétrospectivement ce qui s'était produit le 21 juin 1943 à Caluire? Une façon d'ajouter, à la trahison qui donna la mort à Jean Moulin, la forfaiture qui prétendait réduire à trois points de suspension l'essentiel de ce que celui-ci a déposé dans le patrimoine politique des enfants de France d'après la seconde guerre mondiale?... 

S'agissait-il, plus prosaïquement, de se remettre, après coup, d'une discussion où le petit Poucet avait réussi à imposer "souverainement" à un Ogre qui ne pouvait ignorer qu'à laisser faire, du futur C.N.R., l'organe souverain du temps de la Libération, il ne lui resterait plus à lui, le Général, qu'un rôle second, ou même tout à fait secondaire?... 

Quoi qu'il en soit, la discussion a certainement été assez rude, et l'âpreté s'en laisse deviner à lire l'Ogre qui s'étonne de voir son interlocuteur "devenu impressionnant de conviction et d'autorité". (page 91 du même ouvrage) C'est l'endroit de rappeler que, dans la note rédigée fin 1942 - début 1943, Jean Moulin avait écrit à propos de la future autorité souveraine : "Il ne saurait y avoir de place dans ledit Conseil ni pour les ouvriers de la dernière heure ni pour ceux qui hésiteraient devant les solutions révolutionnaires qui s'imposent." 

À quoi s'ajoute le ton dont, rentré en France, il usera dans son message adressé à de Gaulle le 7 mai 1943 (20 jours avant la première réunion du C.N.R. - souverain en gestation - dont il sera le président). En vrac : "Si j'insiste sur l'attitude de l'O.C.M. [Organisation Civile et Militaire], c'est moins pour dénoncer ses méthodes, bien connues ici, que pour noter combien vos services ont agi avec légèreté en essayant de faire de cet organisme l'élément principal de la Résistance en Z.N. [Zone Nord] auquel devaient se subordonner les autres formations"; "Une fois de plus je suis amené à appeler votre attention sur le danger qu'il y a à faire régler par une mission d'un mois ou deux des problèmes complexes demandant une longue habitude du milieu"; "Il est absolument nécessaire d'envoyer des missions en France; mais ces missions ne peuvent être que de deux ordres : missions permanentes pour un travail précis ou missions d'information et de contrôle. Quelle que soit la qualité des gens envoyés, les missions d'organisation qui ne comportent pas la permanence ne peuvent donner de bons résultats." 

Voilà qui est bien ferme pour un petit Poucet. Ne peut-on pas penser que, du point de vue de l'Ogre et depuis un certain temps déjà, une sorte de fatal compte à rebours avait commencé?... 

Nous voici donc en présence d'un petit Poucet qui a décidément le verbe haut. Ce qui laisse à penser qu'à Londres, en face de lui, il est fort probable que l'Ogre n'en menait pas large... le temps de lui voir le dos tourné... le temps pour Klaus Barbie de s'acoquiner, directement ou indirectement, avec une balance suffisamment précise pour aider à mitonner le bon petit guet-apens du 21 juin 1943 qui allait couper la tête pensante du futur organe souverain en anéantissant celui qui, depuis le 27 mai précédent, en était le président en exercice... 

Mais on admettra qu'un seul petit caillou blanc, fût-ce même un rocher, ne peut suffire à tracer, derrière le petit Poucet, la voie où s'engagerait le peuple souverain. De plus, le tour de passe-passe réussi par l'Ogre fait naître le soupçon que, peut-être, le mot disparu, trop énorme pour être vrai, n'avait été qu'un rêve, une illusion, voire la conséquence d'un délire momentané chez un homme usé par les angoisses et les fatigues de la résistance sur le sol français... 

Certes, Jean Moulin avait été, au temps du Front Populaire, chef de cabinet du ministre de l'Air, Pierre Cot. Certes, cela lui avait valu d'être épinglé par L'Action Française du 26 août 1936 pour l'aide apportée aux républicains espagnols dans leur lutte contre le putsch du général Franco : "Nous savons qu'on s'affaire beaucoup en ce moment dans les hangars Bloch de Villacoublay pour mettre au point les deux Bloch 200 destinés au Frente Popular. L'affaire, préparée par M. Moulin,  l'un des hommes de Pierre Cot, se poursuit en dépit des belles déclarations de neutralité." Mais, en 1943, Pierre Cot était réfugié aux Etats-Unis. 



Pierre Cot (20/11/1895 - 21/08/1977)




On remarquera encore que la première réunion du Conseil National de la Résistance a eu lieu au numéro 48 de la rue du Four à Paris, c'est-à-dire chez des amis personnels de Pierre Cot, les époux Corbin. On remarquera de plus que, comme Jean Moulin, les deux secrétaires du C.N.R., Pierre Meunier et Robert Chambeiron, étaient issus du cabinet ministériel de Pierre Cot. Mais Pierre Cot, en 1943, était si loin du sol de France... 

Si loin, que c'est à n'y pas croire : les autres petits cailloux blancs qui viennent se conjoindre à "souverainement" pour composer avec lui le beau collier d'une possible France réellement démocratique, c'est chez lui qu'il faut venir les chercher... Car ils y sont bel et bien, et si pertinemment enchaînés qu'il n'est plus possible d'en douter : il y avait deux petits Poucets sur ce coup-là... 


Michel J. Cuny - 4 avril 2010 

N.B. Pour en savoir beaucoup plus, il suffira de se reporter à l’ouvrage : 
Michel J. CUNYFrançoise PETITDEMANGEFallait-il laisser mourir Jean Moulin ?” Éditions Paroles Vives, etc. 





dimanche 27 avril 2014

"Imposer sa langue, c'est imposer sa pensée"

Claude Hagège


Claude Hagège vu par Sophie Bassouls
né le 1er janvier 1936 à Carthage, est un linguiste français d'origine tunisienne. Ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé des lettres, directeur d'études en linguistique structurale à l'École pratique des hautes études, il est titulaire de la chaire de théorie linguistique au Collège de France. Claude Hagège est polyglotte, ayant des connaissances éparses dans une cinquantaine de langues, parmi lesquelles l'italien, l'anglais, l'arabe, le mandarin, l'hébreu, le russe, le guarani, le hongrois, le navajo, le nocte, le pendjabi, le persan, le malais, l'hindi, le malgache, le peul, le quecha, le tamoul, le tetela, le turc et le japonais.





En amoureux des langues, Claude Hagège défend la diversité et s'oppose fermemement à la domination de l'anglais. Photo Yann Rabarier/L'Express

 
Claude Hagège en 5 dates :
1955 Entrée à l'Ecole normale supérieure
1966 Première enquête linguistique de terrain, au Cameroun
Depuis 1988 Professeur au Collège de France
2009 Dictionnaire amoureux des langues (Plon).
2012 Contre la pensée unique (Odile Jacob)




Faut-il s'inquiéter de la domination de la langue anglaise? Les langues nationales vont-elles disparaître? Sans chauvinisme ni ringardise, le linguiste Claude Hagège dresse un constat lucide de la situation. Rencontre.






Par Michel Feltin-Palas



La Semaine de la langue française, qui vient de s'achever, n'aura pas suffi à mettre du baume au coeur de Claude Hagège. Car le constat du grand linguiste est sans appel : jamais, dans l'histoire de l'humanité, une langue n'a été "comparable en extension dans le monde à ce qu'est aujourd'hui l'anglais". Oh ! il sait bien ce que l'on va dire. Que la défense du français est un combat ranci, franchouillard, passéiste. Une lubie de vieux ronchon réfractaire à la modernité. Il n'en a cure. Car, à ses yeux, cette domination constitue une menace pour le patrimoine de l'humanité. Et fait peser sur elle un risque plus grave encore : voir cette "langue unique" déboucher sur une "pensée unique" obsédée par l'argent et le consumérisme. Que l'on se rassure, cependant : si Hagège est inquiet, il n'est pas défaitiste. La preuve, avec cet entretien où chacun en prend pour son grade...


Comment décide-t-on, comme vous, de consacrer sa vie aux langues?

Je l'ignore. Je suis né et j'ai grandi à Tunis, une ville polyglotte. Mais je ne crois pas que ce soit là une explication suffisante : mes frères, eux, n'ont pas du tout emprunté cette voie. 

 
Enfant, quelles langues avez-vous apprises?

A la maison, nous utilisions le français. Mais mes parents m'ont fait suivre une partie de ma scolarité en arabe - ce qui montre leur ouverture d'esprit, car l'arabe était alors considéré comme une langue de colonisés. J'ai également appris l'hébreu sous ses deux formes, biblique et israélienne. Et je connaissais l'italien, qu'employaient notamment plusieurs de mes maîtres de musique.

Combien de langues parlez-vous?

S'il s'agit de dénombrer les idiomes dont je connais les règles, je puis en mentionner plusieurs centaines, comme la plupart de mes confrères linguistes. S'il s'agit de recenser ceux dans lesquels je sais m'exprimer aisément, la réponse sera plus proche de 10.

Beaucoup de Français pensent que la langue française compte parmi les plus difficiles, et, pour cette raison, qu'elle serait "supérieure" aux autres. Est-ce vraiment le cas?

Pas du tout. En premier lieu, il n'existe pas de langue "supérieure". Le français ne s'est pas imposé au détriment du breton ou du gascon en raison de ses supposées qualités linguistiques, mais parce qu'il s'agissait de la langue du roi, puis de celle de la République. C'est toujours comme cela, d'ailleurs : un parler ne se développe jamais en raison de la richesse de son vocabulaire ou de la complexité de sa grammaire, mais parce que l'Etat qui l'utilise est puissant militairement - ce fut, entre autres choses, la colonisation - ou économiquement - c'est la "mondialisation". En second lieu, le français est un idiome moins difficile que le russe, l'arabe, le géorgien, le peul ou, surtout, l'anglais.  

L'anglais ? Mais tout le monde, ou presque, l'utilise!

Beaucoup parlent un anglais d'aéroport, ce qui est très différent ! Mais l'anglais des autochtones reste un idiome redoutable. Son orthographe, notamment, est terriblement ardue : songez que ce qui s'écrit "ou" se prononce, par exemple, de cinq manières différentes dans through, rough, bough, four et tour! De plus, il s'agit d'une langue imprécise, qui rend d'autant moins acceptable sa prétention à l'universalité.
 
Imprécise?

Parfaitement. Prenez la sécurité aérienne. Le 29 décembre 1972, un avion s'est écrasé en Floride. La tour de contrôle avait ordonné : "Turn left, right now", c'est-à-dire "Tournez à gauche, immédiatement !" Mais le pilote avait traduit "right now" par "à droite maintenant", ce qui a provoqué la catastrophe. Voyez la diplomatie, avec la version anglaise de la fameuse résolution 242 de l'ONU de 1967, qui recommande le "withdrawal of Israel armed forces from territories occupied in the recent conflict". Les pays arabes estiment qu'Israël doit se retirer "des" territoires occupés - sous-entendu : de tous. Tandis qu'Israël considère qu'il lui suffit de se retirer "de" territoires occupés, c'est-à-dire d'une partie d'entre eux seulement.  

Est-ce une raison pour partir si violemment en guerre contre l'anglais ?

Je ne pars pas en guerre contre l'anglais. Je pars en guerre contre ceux qui prétendent faire de l'anglais une langue universelle, car cette domination risque d'entraîner la disparition d'autres idiomes. Je combattrais avec autant d' énergie le japonais, le chinois ou encore le français s'ils avaient la même ambition. Il se trouve que c'est aujourd'hui l'anglais qui menace les autres, puisque jamais, dans l'Histoire, une langue n'a été en usage dans une telle proportion sur les cinq continents.

En quoi est-ce gênant ? La rencontre des cultures n'est-elle pas toujours enrichissante ?

La rencontre des cultures, oui. Le problème est que la plupart des gens qui affirment "Il faut apprendre des langues étrangères" n'en apprennent qu'une : l'anglais. Ce qui fait peser une menace pour l'humanité tout entière.

A ce point ?

Seuls les gens mal informés pensent qu'une langue sert seulement à communiquer. Une langue constitue aussi une manière de penser, une façon de voir le monde, une culture. En hindi, par exemple, on utilise le même mot pour "hier" et "demain". Cela nous étonne, mais cette population distingue entre ce qui est - aujourd'hui - et ce qui n'est pas : hier et demain, selon cette conception, appartiennent à la même catégorie. Tout idiome qui disparaît représente une perte inestimable, au même titre qu'un monument ou une oeuvre d'art.

Avec 27 pays dans l'Union européenne, n'est-il pas bien utile d'avoir l'anglais pour converser ? Nous dépensons des fortunes en traduction!

Cette idée est stupide ! La richesse de l'Europe réside précisément dans sa diversité. Comme le dit l'écrivain Umberto Eco, "la langue de l'Europe, c'est la traduction". Car la traduction - qui coûte moins cher qu'on ne le prétend - met en relief les différences entre les cultures, les exalte, permet de comprendre la richesse de l'autre.

Mais une langue commune est bien pratique quand on voyage. Et cela ne conduit en rien à éliminer les autres!

Détrompez-vous. Toute l'Histoire le montre : les idiomes des Etats dominants conduisent souvent à la disparition de ceux des Etats dominés. Le grec a englouti le phrygien. Le latin a tué l'ibère et le gaulois. A l'heure actuelle, 25 langues disparaissent chaque année ! Comprenez bien une chose : je ne me bats pas contre l'anglais ; je me bats pour la diversité. Un proverbe arménien résume merveilleusement ma pensée : "Autant tu connais de langues, autant de fois tu es un homme."
  
Vous allez plus loin, en affirmant qu'une langue unique aboutirait à une "pensée unique"...

Ce point est fondamental. Il faut bien comprendre que la langue structure la pensée d'un individu. Certains croient qu'on peut promouvoir une pensée française en anglais : ils ont tort. Imposer sa langue, c'est aussi imposer sa manière de penser. Comme l'explique le grand mathématicien Laurent Lafforgue : ce n'est pas parce que l'école de mathématiques française est influente qu'elle peut encore publier en français ; c'est parce qu'elle publie en français qu'elle est puissante, car cela la conduit à emprunter des chemins de réflexion différents.  

 
Vous estimez aussi que l'anglais est porteur d'une certaine idéologie néolibérale...

Oui. Et celle-ci menace de détruire nos cultures dans la mesure où elle est axée essentiellement sur le profit.  

Je ne vous suis pas...

Prenez le débat sur l'exception culturelle. Les Américains ont voulu imposer l'idée selon laquelle un livre ou un film devaient être considérés comme n'importe quel objet commercial. Car eux ont compris qu'à côté de l'armée, de la diplomatie et du commerce il existe aussi une guerre culturelle. Un combat qu'ils entendent gagner à la fois pour des raisons nobles - les Etats-Unis ont toujours estimé que leurs valeurs sont universelles - et moins nobles : le formatage des esprits est le meilleur moyen d'écouler les produits américains. Songez que le cinéma représente leur poste d'exportation le plus important, bien avant les armes, l'aéronautique ou l'informatique ! D'où leur volonté d'imposer l'anglais comme langue mondiale. Même si l'on note depuis deux décennies un certain recul de leur influence.  

Pour quelles raisons?

D'abord, parce que les Américains ont connu une série d'échecs, en Irak et en Afghanistan, qui leur a fait prendre conscience que certaines guerres se perdaient aussi faute de compréhension des autres cultures. Ensuite, parce qu'Internet favorise la diversité : dans les dix dernières années, les langues qui ont connu la croissance la plus rapide sur la Toile sont l'arabe, le chinois, le portugais, l'espagnol et le français. Enfin, parce que les peuples se montrent attachés à leurs idiomes maternels et se révoltent peu à peu contre cette politique.

Pas en France, à vous lire... Vous vous en prenez même de manière violente aux "élites vassalisées" qui mèneraient un travail de sape contre le français.

Je maintiens. C'est d'ailleurs un invariant de l'Histoire. Le gaulois a disparu parce que les élites gauloises se sont empressées d'envoyer leurs enfants à l'école romaine. Tout comme les élites provinciales, plus tard, ont appris à leur progéniture le français au détriment des langues régionales. Les classes dominantes sont souvent les premières à adopter le parler de l'envahisseur. Elles font de même aujourd'hui avec l'anglais. 

Comment l'expliquez-vous?

En adoptant la langue de l'ennemi, elles espèrent en tirer parti sur le plan matériel, ou s'assimiler à lui pour bénéficier symboliquement de son prestige. La situation devient grave quand certains se convainquent de l'infériorité de leur propre culture. Or nous en sommes là. Dans certains milieux sensibles à la mode - la publicité, notamment, mais aussi, pardonnez-moi de vous le dire, le journalisme - on recourt aux anglicismes sans aucune raison. Pourquoi dire "planning" au lieu d'"emploi du temps" ? "Coach" au lieu d'"entraîneur" ? "Lifestyle" au lieu de "mode de vie" ? "Challenge" au lieu de "défi" ?

Pour se distinguer du peuple?

Sans doute. Mais ceux qui s'adonnent à ces petits jeux se donnent l'illusion d'être modernes, alors qu'ils ne sont qu'américanisés. Et l'on en arrive à ce paradoxe : ce sont souvent les immigrés qui se disent les plus fiers de la culture française ! Il est vrai qu'eux se sont battus pour l'acquérir : ils en mesurent apparemment mieux la valeur que ceux qui se sont contentés d'en hériter.

Mais que dites-vous aux parents qui pensent bien faire en envoyant leurs enfants suivre un séjour linguistique en Angleterre ou aux Etats-Unis?

Je leur réponds : "Pourquoi pas la Russie ou l'Allemagne ? Ce sont des marchés porteurs et beaucoup moins concurrentiels, où vos enfants trouveront plus facilement de l'emploi."

Ne craignez-vous pas d'être taxé de ringardise, voire de pétainisme?

Mais en quoi est-il ringard d'employer les mots de sa propre langue ? Et en quoi le fait de défendre la diversité devrait-il être assimilé à une idéologie fascisante ? Le français est à la base même de notre Révolution et de notre République ! 
 
Pourquoi les Québécois défendent-ils le français avec plus d'acharnement que nous-mêmes?

Parce qu'ils sont davantage conscients de la menace : ils forment un îlot de 6 millions de francophones au milieu d'un océan de 260 millions d'anglophones ! D'où leur activité néologique extraordinaire. Ce sont eux qui, par exemple, ont inventé le terme "courriel", que j'invite les lecteurs de L'Express à adopter !

La victoire de l'anglais est-elle irréversible?

Pas du tout. Des mesures positives ont d'ailleurs déjà été prises : les quotas de musique française sur les radios et les télévisions, les aides au cinéma français, etc. Hélas, l'Etat ne joue pas toujours son rôle. Il complique l'accès au marché du travail des diplômés étrangers formés chez nous, il soutient insuffisamment la francophonie, il ferme des Alliances françaises... Les Chinois, eux, ont ouvert 1 100 instituts Confucius à travers le monde. Il y en a même un à Arras !

Si une seule mesure était à prendre, quelle serait-elle?

Tout commence à l'école primaire, où il faut enseigner non pas une, mais deux langues vivantes. Car, si on n'en propose qu'une, tout le monde se ruera sur l'anglais et nous aggraverons le problème. En offrir deux, c'est s'ouvrir à la diversité.  


Nicolas Sarkozy est coutumier des fautes de syntaxe : "On se demande c'est à quoi ça leur a servi..." ou encore "J'écoute, mais je tiens pas compte". Est-ce grave, de la part d'un chef d'Etat?

Peut-être moins qu'on ne le croit. Regardez : il a relancé les ventes de La Princesse de Clèves depuis qu'il a critiqué ce livre de Mme de La Fayette ! Mais il est certain que de Gaulle et Mitterrand étaient plus cultivés et avaient un plus grand respect pour la langue.

Le français pourrait-il être le porte-étendard de la diversité culturelle dans le monde?

J'en suis persuadé, car il dispose de tous les atouts d'une grande langue internationale. Par sa diffusion sur les cinq continents, par le prestige de sa culture, par son statut de langue officielle à l'ONU, à la Commission européenne ou aux Jeux olympiques. Et aussi par la voix singulière de la France. Songez qu'après le discours de M. de Villepin à l'ONU, s'opposant à la guerre en Irak, on a assisté à un afflux d'inscriptions dans les Alliances françaises.

N'est-il pas contradictoire de vouloir promouvoir le français à l'international et de laisser mourir les langues régionales?

Vous avez raison. On ne peut pas défendre la diversité dans le monde et l'uniformité en France ! Depuis peu, notre pays a commencé d'accorder aux langues régionales la reconnaissance qu'elles méritent. Mais il aura fallu attendre qu'elles soient moribondes et ne représentent plus aucun danger pour l'unité nationale.

Il est donc bien tard...

Il est bien tard, mais il n'est pas trop tard. Il faut augmenter les moyens qui sont consacrés à ces langues, les sauver, avant que l'on ne s'aperçoive que nous avons laissé sombrer l'une des grandes richesses culturelles de la France.


Source : Tlaxcala

vendredi 25 avril 2014

Les perroquets de l'info



L’information vaudou. Information en continu, journalisme introuvable

par Hassina Mechaï, le 18 avril 2014



Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune [1], un texte qu’une correspondante nous a fait parvenir. L’auteure y fait part de ses observations (qui offrent amplement matière à discussion) devant une information défigurée par les logiques de production et de diffusion pour et par internet. (Acrimed)

Ici, des ordinateurs aux multi-écrans sagement alignés. Pas de livres, peu de journaux, sinon les incontournables Financial Times ou Wall Street Journal, bréviaires du capitalisme moins lus qu’arborés en bandoulière. Sur les écrans, se déversent les chiffres bien ordonnés de la spéculation, ordres d’achats ou de ventes se faisant sur des productions dont on ne sait rien si ce n’est la valeur au moment choisi pour les échanger. La mise en circulation comme seule valeur ajoutée, rien de produit concrètement, la finance faussement rationnelle pour une économie rendue folle. Des traders aux points nodaux de la planète finance immatérielle, l’économie virtuelle au bout du clic.

Là, des ordinateurs aux multi-écrans sagement alignés. Peu de livres, peu de journaux, ou alors seulement ceux qui comptent parmi les « faiseurs (ou faisandeurs) d’opinion ». Et, dans un coin, toujours une télévision allumée sur la chaine d’information continue du moment. Sur les écrans, se déversent les informations pré-formatées de l’actualité du jour : dépêches prêtes à l’assemblage et autre « bâtonnages », mais aussi sites d’actualité en temps réel, et plus récemment encore tweets et réseaux sociaux. La mise ou remise en circulation d’« informations » produites par d’autres, avec comme seule valeur ajoutée leur mise à disposition, au bout du clic.

Des journalistes zombies

Le métier de journaliste, à l’heure d’internet, voit ses règles de base lentement se perdre : l’information n’a plus à être cherchée, vérifiée, recoupée. Elle a simplement à être reprise et intégrée sur des interfaces. Le système de production de l’information avec ses livraisons de dépêches sous vide s’apparente de plus en plus à un fastfood où l’on ne demande pas ou peu de cuisiner mais d’assembler le plus rapidement possible les ingrédients, en mille-feuilles indigestes.

Le problème avec certains sites d’information, ce n’est pas tant que les journalistes soient couchés devant les pouvoirs, mais qu’ils sont tout simplement assis, physiquement assis, constamment assis. On assiste ainsi à la naissance d’un nouveau métier qui serait moins celui de journaliste que technicien de l’information. Car les sites internet d’information se contentent le plus souvent de publier une dépêche, l’accompagnant du titre et de la photo les plus accrocheurs possible. Et si cela ne suffit pas à remplir l’espace, on pourra toujours ajouter des lignes entières de réactions sur twitter, des tendances de réseaux sociaux, comme si la réaction sur l’information était en soi nécessairement une information, dans une mise en abîme sans fin. Il s’agit tout simplement pour ces journalistes 2.0 d’intégrer les liens hypertextes piochés ici et là tout en donnant l’illusion d’avoir réalisé un authentique travail journalistique.

Mais déjà l’AFP a créé un service spécifique qui propose à ses clients d’assurer eux-mêmes le bâtonnage (ou la réécriture) des dépêches selon leur ligne éditoriale. C’est donc une sorte de service qui va prendre en compte les désirs des clients sur les titres, l’iconographie, les liens insérés. Une illusion de journalisme que le technicien de l’information du site en question se contentera, sans rien d’autre à faire, d’intégrer dans l’interface. Un seul lien à recopier tout simplement.

Le tourbillon du vide

À l’heure d’internet, la circulation de l’information que Bourdieu qualifiait de circulaire, tant les médias se nourrissent avant tout des autres médias, s’est follement accélérée. Elle se traduit par un mimétisme quasi universel des sites d’information en ligne qui reproduisent des informations identiques et interchangeables. Rien ne doit dépasser et rien ne peut dépasser. Nulle volonté humaine d’uniformisation, seulement la logique d’un système qui veut que tous s’abreuvent à la même source.

Plus encore, certaines rédactions web achètent des solutions de détection de tendance afin de figurer dans le nouveau temple sacré du journalisme qu’est devenu Google news. Cela revient tout simplement à (tenter de) donner aux lecteurs ce qu’ils souhaitent lire en confiant à des algorithmes le soin de le découvrir et de créer une ligne éditoriale en conséquence.

Outre la ligne éditoriale, le journaliste se voit aussi disputer par ces algorithmes l’écriture de certains articles, selon la dernière tendance venue de la presse anglo-saxonne. Ainsi le Los Angeles Times utilise déjà des formules mathématiques élaborées pour couvrir les faits divers. Selon le site du Monde Big Browser (18 mars 2014) : « Il arrive aussi au quotidien américain d’utiliser des algorithmes pour couvrir les faits divers. Ainsi les journalistes reçoivent-ils quotidiennement un fichier recensant toutes les arrestations de la police de Los Angeles. Un algorithme est ensuite chargé d’identifier les professions des personnes arrêtées — y a-t-il des hommes politiques ou des célébrités ? —, il peut regarder aussi qui a commis l’infraction la plus grave en fonction du montant de la caution et, sur cette base, décider selon les règles établies par le programmeur d’en faire un article ou non. Les premières lignes de l’article sont ainsi rédigées par un robot. Charge ensuite au journaliste de l’enrichir. »

La folle circulation circulaire de l’information renvoie aussi sur les bas-côtés de l’actualité toutes les informations qui ne remontent pas à la surface de la toile – les condamnant de fait à l’inexistence médiatique, autant dire à l’inexistence publique et politique. D’où cette impression de lire constamment les mêmes choses sur tous les sites d’actualité que l’on visite. Le journalisme zombie participera dès lors davantage d’un rituel d’entre-dévoration, tous se nourrissant de tous, ce qui débouche sur une vaste mais creuse actualité cooptative. La vérité de l’information n’est donc plus dans la vérification et le recoupement des faits mais dans la seule répétition ou reprise de l’information [2]. Souvent le premier geste des journalistes de sites n’est pas de vérifier une information mais de s’assurer que le concurrent direct ou le média dominant prescripteur en a bien traité. La simple déontologie n’existe plus, chaque média pouvant se défausser sur l’autre, en cas d’erreur, en alléguant que « de toute façon, l’information était partout ».

Réalité médiatique et présent perpétuel

Avant l’information vaudou, il y eu le concept de l’économie vaudou, cette économie folle qui prétendait façonner la réalité des échanges humains. Avec l’économie vaudou, le monde n’est réduit qu’à être financier, la finance étant l’économie saisie par le virtuel et la spéculation. Selon les mots de Viviane Forrester dans son essai, L’Horreur économique, l’économie vaudou aboutit à une civilisation qui nie le monde réel et « le fameux monde tel qu’il est » ; c’est un artefact total qui impose son pourvoir déréalisant : « Issu d’une idéologie, l’empire spéculatif domine, qui destitue l’économie ».

Si l’économie est devenue spéculative sous le joug de la finance, l’information est quant à elle devenue incantatoire, tirant sa réalité de la répétition sans fin que permet la toile. Mais économie et information ont en commun d’être virtuelles et d’imposer à la réalité leur pouvoir, de telle sorte qu’elles prétendent toutes deux la façonner. De fait, toutes deux créé par la parole magique, le « abra ka dabra » hébraïque (je crée en parlant), une autre réalité. Il s’agit là par les mots, par le verbe répété, insistant, totalitaire, de transgresser, de changer, d’influer sur les lois de la réalité, donc de la vérité. Par la magie du dispositif médiatique viennent à la vie des faits qui ne correspondent pourtant parfois pas tout à fait à la réalité. Tout comme le sorcier vaudou prétend, à coup d’incantations magiques, maîtriser la réalité biologique, tout comme l’économie vaudou prétend, à coup d’incantations économiques, façonner la réalité sociale, l’information vaudou prétend, à coup d’incantations médiatiques, façonner la réalité tout court [3].

Car au bout du compte, les médias confèrent à tout évènement – par le seul fait de le traiter – la qualité d’information. Les faits qui existent en tant que tels, hors de la conscience des gens de médias, ne peuvent dès lors être pris en compte que par leur mise au monde médiatique, qu’en devenant « événement » médiatique. On n’est alors jamais loin de l’inversion qui poserait que la réalité se ramène à la réalité médiatique, c’est-à-dire à ce qu’en perçoivent les grands médias : l’actualité procède-t-elle de la réalité ou la réalité procède-t-elle de l’actualité servie par les médias ?

Voilà peut-être pourquoi ceux qui interrogent la vérité de cette réalité médiatique prennent aussitôt le risque de se voir taxés de « complotisme » : en dehors du point de vue médiatique, qui prétend épuiser le réel, point de vérité. Et comme on a pu parler d’ « économie réelle » par opposition à la finance ou à l’économie spéculative, pourra-ton un jour parler de « réalité réelle » par rapport à la « réalité médiatique » ?

Le dispositif médiatique impose également un aplanissement des faits, tout se valant dans une information médiatique qui nie toute profondeur historique et toute temporalité excédant celle du « scoop » et de l’actualité immédiate. Tout se valant, plus rien n’a donc d’importance. Une bimbo mimant une interaction téléphonique pouvant aisément détrôner la crise en Syrie ou une lutte de milliers de salariés contre un plan de licenciement.

Cette réalité médiatique puise sa force dans la quasi-immédiateté qu’impose l’information en continu, qui efface toute frontière, tout retour réflexif, toute remise en cause, toute historicité. Après n’existe pas, avant n’existe plus, seul compte le présent immédiat tel qu’il est perçu par l’œil médiatique, qui segmente le temps en séquences autonomes, sans mémoire et sans lien. Car si hier n’a jamais existé, ce système médiatique est sans responsabilité et a toujours raison, dans ce présent perpétuel. Et si demain n’existe pas, tout est permis…


Hassina Mechaï




Notes

[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’association Acrimed, mais seulement leurs auteurs.

[2] Le précédent le plus fameux est évidemment la fameuse affaire des faux charniers de Timisoara. Un journaliste français envoyé spécial en Roumanie qui opposera à son rédacteur en chef à Paris qu’il n’avait vu aucun de ces charniers à Bucarest, se verra répondre de mieux chercher puisque tous les médias français en avaient parlé.

[3] Les exemples abondent dont le plus dramatique aura peut-être été la seconde guerre d’Irak, à coup d’armes de destructions massives introuvables et de prétendue implication de Saddam Hussein dans les attentats du 11 septembre. 11 ans après, bilan d’une irresponsabilité médiatique collective : 700 000 à 1 500 000 morts, exode de 2 millions d’Irakiens et un pays en proie aux tensions religieuses et ethniques.




Source : Acrimed