samedi 8 mars 2014

Le soldat qui rêvait de lys blancs


"Il rêvait de lys blancs,
D’un rameau d’olivier,
Des seins de son aimée épanouis le soir.
Il rêvait, il me l’a dit, d’un oiseau
Et des fleurs de l’oranger."  Mahmoud Darwich





A Tel Aviv, une journée chez les Sands et l’esprit de Mahmoud Darwich

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  • Tiens, avant de dormir, j’avais envie de vous emmener dans l’univers magique de la famille Sand. Une journée, et deux moments inoubliables.

    D’abord, j’ai découvert les paysages dépouillés de Varda Sand, artiste-peintre israélienne née en 1953 dans le Kiboutz de Netzer Sireni au sud de Tel-Aviv. J’ai trouvé par hasard ce soir un catalogue et quelques images de ses tableaux magnifiquement composés, dans lesquels règnent le calme et une certaine forme de silence.

    "Ses paysages doux sont le reflet de sa douceur" disait une de ses amies proches. Moi, ils me font penser à certains tableaux de Lyonel Feininger.


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    J’ai rencontré Varda Sand à Tel-Aviv en 2006, au cours d’un déjeuner très très animé qu’elle a subtilement contribué à apaiser : je dis animé (le mot est faible) et pour cause : avec son époux, nous parlions des territoires occupés et de la destruction d’un village arabe ("pourtant ami") près de l’Université. Son époux, c’est Shlomo. Shlomo Sand, donc, dont le discours révolté enflammait la pièce.


    Shlomo Sand


    On ne présente plus Shlomo Sand, mais, ce jour là, il avait décidé de nous raconter une histoire qui nous replongeait quarante ans en arrière, juste après la fin de la guerre de 1967. Il a depuis publié ce "récit", mais je me souviens à l’époque avoir été presque paralysé par l’émotion. Voici à peu près comment il a raconté l’épisode le plus inouïe de sa vie :

    Après la guerre de 1967, Shlomo Sand, meurtri par cette guerre qu’on lui avait imposé envisageait de quitter Israël. Il s’était auparavant lié d’amitié avec un auteur et poète palestinien, Mahmoud Darwich, qu’il a absolument voulu revoir avant de partir, comme s’il avait eu envie (ou besoin) de témoigner de son profond sentiment de culpabilité comme citoyen d’un pays occupant.


    Mahmoud Darwich


    Il se rend alors à Haïfa où habitait Mahmoud Darwich, et raconte qu’ils passèrent ensemble une soirée - et une nuit blanche - passablement arrosée, buvant et fumant plus que de raison. Shlomo Sand expliquait le dégoût qu’il avait de lui même et son projet de quitter définitivement Israël, ce à quoi Mahmoud Darwich répondit en l’implorant qu’il fallait rester et résister. C’est un Shlomo comateux qui s’est écroulé sur le canapé, et qui s’est réveillé en milieu de journée... retrouvant un Mahmoud Darwich excité qui lui lu le poème qu’il avait écrit pendant la nuit, inspiré par leur conversation de la veille :

    "Le soldat qui rêvait de lys blancs", c’était Shlomo Sand (ici le début, j’ai reproduit le poème complet à la fin de ce billet)

    Il rêvait de lys blancs,
    D’un rameau d’olivier,
    Des seins de son aimée épanouis le soir.
    Il rêvait, il me l’a dit, d’un oiseau
    Et des fleurs de l’oranger.
    Sans compliquer son rêve, il percevait les choses
    Telles qu’il les ressentait... et les sentait.
    Une patrie, il me l’a dit,
    C’est savourer le café de sa mère,
    C’est rentrer à la tombée du jour.
    Et la terre ? Je lui demandai.
    Il répondit : Je ne la connaissais pas.


    Silence, recueillement, retour progressif dans la salle à manger à Tel-Aviv en 2006.

    - Vous reprendrez bien un verre de cognac ? proposa Varda, comme si nous n’étions pas déjà assez imbibés.

    Fin du repas, passage à l’université, escorté par Shlomo, nous avions rendez-vous, pour une interview, avec un prof dont je tairai le nom et qui se trouvait être aussi un des conseillers d’Avigdor Liberman, fondateur du parti d’extrême-droite "Israel Beytenou" (« Israël notre Maison »), lequel proposait - entre autre - de rattacher les populations arabes israéliennes à l’Autorité palestinienne.

    - Il va vous dire des horreurs , nous confie Shlomo en rigolant, mais ne le prenez pas trop au sérieux, je ne suis pas sur qu’il se rende compte lui même de l’énormité de ce qu’il défend. Sa femme me dit parfois : "Ecoute, Je suis désespérée, je couche avec un nazi."




    • le soldat qui rêvait de lys blancs
      par Mahmoud Darwich

      Il rêvait de lys blancs,
      D’un rameau d’olivier,
      Des seins de son aimée épanouis le soir.
      Il rêvait, il me l’a dit, d’un oiseau
      Et des fleurs de l’oranger.
      Sans compliquer son rêve, il percevait les choses
      Telles qu’il les ressentait... et les sentait.
      Une patrie, il me l’a dit,
      C’est savourer le café de sa mère,
      C’est rentrer à la tombée du jour.
      Et la terre ? Je lui demandais.
      Il répondit : Je ne la connaissais pas.
      Je ne sentais pas qu’elle était ma peau et mon coeur,
      Ainsi qu’il est dit dans les poèmes.
      Mais soudain je la vis,
      Comme on voit une boutique... une rue... des journaux
      Je lui demandai : L’aimes-tu ?
      Il répondit : Mon amour est une brève promenade,
      Un verre de vin... une aventure.
      — Donnerais-tu ta vie pour elle ?
      — Non !
      Je ne suis lié à cette terre que par un éditorial... un discours enflammé !
      On m’a enseigné à aimer son amour.
      Mais je n’ai pas senti son coeur se fondre avec le mien.
      Je n’ai pas humé l’herbe, les racines et les branches...
      — À quoi ressemblait son amour ?
      Brûlant comme les soleils... la nostalgie ?
      Il fît front :
      — Ma voie à l’amour est un fusil,
      Des fêtes revenues de vestiges anciens,
      Le silence d’une statue antique
      D’époque et d’origine indéterminées !
      II me parla de l’instant des adieux,
      De sa mère
      Pleurant en silence lorsqu’on l’envoya
      Quelque part sur le front...
      De sa voix éplorée,
      Gravant sous sa peau un souhait nouveau :
      Ah ! si seulement les colombes grandissaient au ministère
      de la défense...
      Ah ! si les colombes !...
      ...Il fuma une cigarette, puis il me dit
      Comme s’il s’échappait d’un marécage de sang :
      J’ai rêvé de lys blancs,
      D’un rameau d’olivier...
      D’un oiseau étreignant le matin
      Sur la branche d’un citronnier...
      — Qu’as-tu vu ?
      — Mes actes,
      Ronces rouges explosées dans le sable... les poitrines...
      et les entrailles.
      — Combien en as-tu tué ?
      — Difficile de les compter...
      Mais je n’ai été décoré qu’une fois.
      Je lui demandais, me faisant violence :
      S’il en est ainsi, décris-moi un seul cadavre.
      Il rectifia sa position, caressa son journal plié
      Et me dit comme s’il me chantait une ritournelle :
      Tente de vent sur les gravats,
      L’homme enlaçait les astres brisés.
      Une couronne de sang ceignait son large front
      Et sa poitrine était sans médailles,
      Puisqu’il s’était mal battu.
      Il avait l’aspect d’un paysan, d’un ouvrier ou d’un marchand ambulant.
      Tente de vent sur les gravats... Il mourut
      Les bras jetés comme deux ruisseaux à sec.
      Et lorsque j’ai cherché son nom dans ses poches,
      J’ai trouvé deux photos,
      L’une... de sa femme,
      L’autre... de sa fille...
      Je lui demandai : En as-tu été attristé ?
      Il m’interrompit : Mahmoud, mon ami,
      La tristesse est un oiseau blanc
      Étranger aux champs de bataille. Et les soldats
      Commettent un péché, s’ils s’affligent.
      Je n’étais, là-bas, qu’une machine crachant un feu rouge
      Et changeant l’espace en un oiseau noir.
      Plus tard,
      II me parla de son premier amour,
      De rues lointaines,
      Des réactions après la guerre,
      Des fanfaronnades à la radio et dans les journaux.
      Et lorsqu’il dissimula sa toux dans son mouchoir,
      Je lui demandai : Nous reverrons-nous ?
      Il me répondit : Dans une ville lointaine.
      Au quatrième verre,
      J’ai dit, taquin : Ainsi tu partirais... Et la patrie ?
      Il me répondit : Laisse tomber...
      Je rêve de lys blancs,
      D’une rue qui gazouille et d’une maison éclairée.
      Je quête un coeur bon, non des munitions,
      Un jour ensoleillé, non un instant de folle victoire... fasciste.
      Je quête un enfant souriant au jour,
      Non une place dans la machine de guerre.
      Je suis venu ici vivre le lever des soleils,
      Non leur coucher.
      Il me fit ses adieux... Il était à la recherche de lys blancs,
      D’un oiseau accueillant le matin
      Sur un rameau d’olivier.
      Il percevait les choses
      Telles qu’il les ressentait... et les sentait.
      La patrie, il me l’a dit,
      C’est boire le café de sa mère
      Et rentrer, à la tombée du jour, rassuré.


      Mahmoud Darwich dans « la terre nous est étroite et autres poèmes », poésie gallimard, 2000, traduction d’Elias Sanbar.


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