mardi 3 décembre 2013

Bonnets rouges et blancs bonnets

Bonnets rouges, bonnets blancs, bonnets noirs ? J'ai mis du temps avant de comprendre ce qu'il en était de cette révolte de nos valeureux bretons se réclamant d'une révolution au demeurant autrement sanglante et meurtrière que celle à laquelle nous assistons et qui se traîne en longueur à la Une de nos médias standardisés qui en font leurs choux gras. D'abord, je suis resté perplexe devant l'alliance contre-nature du patronnat et des ouvriers. Sauver l'emploi disent-ils, mais au profit de qui ? Aucune perpective ne ressort de ces grèves et manifestations piétinantes embarricadées derrière des slogans à trouer le c... d'un coq qui n'ont plus rien à voir avec la réalité  globale telle qu'elle est en train de s'effondrer tandis que les non élus du gouvernement autoproclamé d'Europe finissent de brader le pays, avec l'aide des solfériniens traîtres, au tentaculaire marché US. Ensuite j'ai constaté des ralliements douteux, sous la forme de récupération politicienne, de la part de partis, syndicats et autres organismes de la sempiternelle masturbation sociale laquelle consiste à lâcher du lest ou à relâcher la pression avant de mieux réprimer. En voyant sur le quai de la gare de triage arriver en courant les Le Pen de Montretout (le père et la fille) pour attrapper le train en marche, je me suis cassé : c'est pas le bon train me suis-je dit avec dégoût. Les bonnets rouges cachent des bonnets blancs et les bonnets noirs sont singulièrement absents dans ces cortèges bruyants où se côtoient le loup et l'agneau. Désespérante France qui a fini par perdre le fil idéologique de son héritage révolutionnaire sur le métier de la lutte des classes ! Ce mouvement hétérogène ne sert qu'aux nantis assistés par l'Etat qui en ont déjà calculé les bénéfices à tirer et contribue davantage à masquer la pénurie des idées des contribuables encadrant les mouvements sociaux. Que dire de plus ? Le spectacle continue au dépend de la misère authentique, pour dissimuler le deus ex machina. Gaël Hadey
 

Les Bretons vus du large

La révolte “moderne” des bonnets rouges n’est assurément pas le début d’une Révolution. Elle fait du reste plutôt pâle figure face à sa devancière de 1675. Cependant, elle est l’occasion , en maints lieux médiatiques ou par la parole de personnalités s’autorisant à penser, de réactiver les vieux poncifs à l’endroit – à moins que ce soit à l’envers – de la Bretagne et des Bretons.
 
Bien sûr tout n’est pas faux dans la glose déchaînée en la circonstance mais certaines élucubrations qui nous sont infligées valent leur pesant de bécassinades. Sans oublier le mensonge par omission plus ou moins volontaire. Restés au large, à Paris, là où se tient l’importance du monde, des observateurs empressés n’ont pas même pris la peine de se munir d’une longue vue. La conséquence se paie au prix fort : des analyses à courte vue. Rapprochons-nous donc des faits.
 
Commençons par une affirmation qui ne devrait souffrir aucune contestation honnêtement argumentée de la part de ceux qui prennent au sérieux les crises « écologique, sociale et économique nous frappant simultanément aujourd’hui : le modèle agro-industriel breton n’est plus défendable depuis longtemps déjà. Les conditions de productions sur lesquelles il repose, à savoir l’exploitation exacerbée d’une main d’œuvre majoritairement féminine et l’amoindrissement de la qualité des produits par la standardisation afin de tenir les coûts, correspondent au schéma général du capitalisme traditionnel. A ce jeu-là l’agro-alimentaire breton est forcément confronté, dans le cadre de la mondialisation débridée, à la concurrence de ses cousins des pays dits émergents ou à ceux de la « seconde Europe ». La crise de ce secteur qui n’a pas voulu résister à cette menace en élevant le niveau de la qualité de ses productions était donc prévisible. L’idée même de coopératives, fort louable à son origine, a été superbement piétinée : elles ont depuis beau temps adopté tous les canons du capitalisme concurrentiel et enfanté une agriculture aux méfaits écologiques patents. S’attaquer à l’éco taxe au nom de la défense des emplois de ce « modèle » est donc incongru. Le nouvel impôt est suspendue avant même d’avoir été appliquée ; la crise du modèle breton va s’intensifier puisque ses racines sont ailleurs.
 
Assénons une autre vérité : les Bretons sont les premiers à pâtir du désastreux modèle. Alors, pourquoi des milliers d’entre eux, dont nombre de salariés de l’agro-alimentaire, ont-il défilé avec les patrons du secteur le 2 novembre à Quimper ? C’est là qu’entre en scène sous la plume acerbe du commentateur le grandiose et vieux poncif : le Breton manque de finesse, est servilement soumis à celui qui le nourrit, son ancêtre Bécassine nous l’a définitivement prouvé. Les Bretons seraient donc inaptes à la lutte des classes. C’est regrettable, à l’heure où il devient urgent de la réactiver pour faire sauter les verrous des sociétés oligarchiques. Ici, l’on se garde bien de nous expliquer comment les salariés de Bretagne pourraient être moins apathiques que leurs homologues européens. Oui, partout les salariés, guettés par le chômage ou la précarité , sont tenus en respect, au point parfois d’en perdre leur boussole ou de ne plus garder leur rang. Dans l’affaire qui nous occupe, nombre de témoignages attestent que les salariés de diverses entreprises agro-alimentaires ont été manipulés par leurs patrons. Là , le donneur de leçons d’engagement reprend la parole : se laisse manipuler qui veut ! On lui pardonne. Il est ignorant de l’Histoire...
 
L’industrie, pour l’essentiel, s’est développée dans une Bretagne à dominante agraire. Rappelons qu’au moment de l’invention des départements en 1792, des cinq départements bretons le plus peuplé est celui des Côtes-du-Nord, aujourd’hui Côtes d’Armor, et le moins peuplé celui de Loire Inférieure, rebaptisé Loire-Atlantique. La forte industrialisation de ce dernier dès la fin du 19ème siècle en a fait de loin le plus peuplé à partir des années 1960 en même temps que les Côtes d’Armor devenait le moins peuplé. La Loire Inférieure fut le berceau de l’anarcho-syndicalisme et a longtemps entretenue une forte tradition d’engagement syndical quand ailleurs en Bretagne le recrutement de la main d’œuvre industrielle dans les campagnes était peu propice à l’affrontement avec un patronat au demeurant plus modeste que sur les bords de la Loire. Ces clivages d’hier laissent incontestablement des traces aujourd’hui, surtout dans l’agro-alimentaire. Ajoutons que la décision de séparer la Loire Inférieure du reste de la Bretagne prise sous le régime de Vichy ne doit rien à la géographie : il s’agissait bel et bien d’affaiblir une « province » à forte identité culturelle en la privant de sa partie méridionale potentiellement la plus combative.
 
Il faudrait enfin se rendre compte que les Bretons ont commencé à tourner le dos au modèle écologiquement et socialement honni. La Bretagne voit aujourd’hui fleurir ici ou là des alternatives à l’agriculture productiviste et chimique. Le vrai basculement vers un « modèle soutenable » serait grandement facilité, en Bretagne comme ailleurs dans l’hexagone, par le desserrement de l’étau du centralisme bureaucratique français qui bride tellement les énergies créatrices par manque de moyens matériels et par surcroît de réglementations inadaptées aux circonstances régionales. Pourquoi ne pas soutenir cette Bretagne nouvelle contre celle du passé désormais fragilement tenue par le MEDEF et la FNSEA ? La Bretagne, trop souvent présentée comme une assistée, ne l’est-elle pas précisément à cause de son emprisonnement dans un jacobinisme dépassé ? Les Bretons reprendront un jour le large, faisons-en le pari.

Yann Fiévet
Les Zindignés /La vie est à nous - No 4 – Décembre 2013


Source : Le Grand Soir
 

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