jeudi 15 août 2013

L’Egypte au-delà des périls

Par Mohamed Bouhamidi
 
 
L’Egypte occupera encore le devant de la scène et pas seulement pour les défis politiques immédiats qu’affrontent les forces en présence. Elle l’occupe aussi pour mettre au défi les concepts utilisés soit pour habiller la réalité soit pour la traduire. La destitution de Morsi, son retour ou non dépendent beaucoup de facteurs externes à l’Egypte. De toutes les façons, ces facteurs externes pèsent directement sur ce pays depuis son détachement lointain et soft de la Sublime Porte. Soft, mais reposant sur un rapport de forces qui ne laissait aucune illusion au pouvoir central ottoman. Facteurs économiques, militaires, politiques ont contrarié depuis cette époque le libre choix des Egyptiens de leur destin. L’agression anglo-franco-israélienne de 1956 reste le souvenir le plus spectaculaire de cette suite d’ingérences. Mais d’autres, invisibles pour le grand public, mais tout aussi maléfiques, ont contrecarré tous les projets d’indépendance économique ou simplement d’autonomie.  Bien sûr, des forces internes ont trouvé dans ces pressions extérieures le soutien le plus efficace pour imposer leur dictature de minorité économique et sociale, de secte politico-culturelle, à l’écrasante majorité du peuple égyptien, dans toutes ses composantes et à travers tous les courants qui le traversaient. Au demeurant, connaissez-vous aujourd’hui un seul pays qui ne subirait pas directement et lourdement la pression de facteurs externes qui déterminent sa vie politique, économique et sociale ? De Cuba, pourtant totalement indépendante, mais puissamment étouffée par le blocus US illégal et immoral, aux pays européens encadrés dans le moindre aspect de leurs réglementations financières, en passant par le Grèce ou le Zimbabwe, ou tous ces pays passés par les fourches caudines du FMI. Ajoutez à cela les menées des ONG dont les membres usurpent - de quel droit divin ? - la représentation des organisations sociales et politiques pour imposer à tout le monde les normes édictées par les puissances dominantes. L’action de ces facteurs externes s’est aggravée ces dernières années dans le monde arabe, mais l’Egypte reste, avec le Liban, le pays le plus affecté par ces facteurs externes démultipliés par Camp David. Finissons par rappeler que le mouvement des Frères musulmans naissait sous le signe d’une alliance avec les Anglais, puis avec les USA, et que depuis, leur agenda est supra national, du rêve du khalifat à l’intention d’envoyer des guerriers en Syrie.

En un mot comme en cent, le monde arabe ne s’appartient pas, et dans cet espace, l’Egypte encore moins. Dans ces conditions, il est difficile de parler de démocratie. Quand l’essentiel des décisions de souveraineté vous échappe, que vaut la souveraineté du peuple, postulat primordial de l’exercice de la démocratie qui traduirait en actes et en réalité cette souveraineté ? Parler d’un président démocratiquement élu, comme si les élections pouvaient résumer et fonder la démocratie, est une grande erreur ou un leurre. C’est bien en refusant que les élections soient le seul critère de l’exercice démocratique que les USA et l’Europe ont récusé le gouvernement du Hamas en Palestine occupée et que leurs gouvernements, largement appuyés par les médias dominants, ont traité de dictateur Chavez, l’homme le mieux élu du monde, avec référendum confirmatif, système électronique de vote doublé d’un témoignage par bulletin, en la présence de médias d’opposition à la fois plus nombreux et plus puissants et sous le contrôle international, en présence de l’organisation de Jimmy Carter. Bien sûr, ceux qui font appel à cette notion de démocratie, de vote et de légalité savent très bien que la démocratie est un système dont les élections périodiques ne sont que le calendrier de confirmation de l’ensemble des droits et des libertés de toutes les minorités et dans le respect de toutes les diversités.  

Toute l’action de Morsi a consisté à aggraver le rôle des facteurs externes et des pressions étrangères pour imposer les agendas des puissances étrangères, dont le djihad en
Syrie. Négation des droits des minorités et de la diversité religieuse, concentration de pouvoirs pharaoniques, intelligence avec des puissances étrangères sur le sort du canal de Suez et du
Sinaï, silence face au lynchage de chefs religieux chiites, incendies d’églises coptes, déclaration d’amitié et de fidélité à Shimon Pérès constituent quelques repères clés.  

Et quelques critères pour juger si le gouvernement des Frères a renforcé ou attaqué ces droits et ces libertés, ou si les élections ont été une méthode de prise du pouvoir pour imposer le règne de l’uniformité frériste.  En réalité, et pour une des rares fois où il le fait, le seul acteur non lié aux facteurs externes ni aux puissances étrangères, le peuple égyptien est entré en scène et a tracé la ligne rouge qu’aucune combinaison politique ne doit transgresser : celle de la démolition de l’Etat national et de l’identité nationale égyptienne, fut-ce au profit d’une nouvelle orthodoxie islamique bien en peine de lui ravir sa foi et son histoire.

Il ne reste face au défi théorique que de rejeter la croyance magique d’une révolution par génération spontanée et reprendre la méthode historique pour comprendre en quoi ce présent égyptien est une des formes développées de son passé et que c’est bien et seulement là que nous pouvons retrouver la logique de ce présent.

Source : Reporter.dz

Aucun commentaire: