dimanche 30 juin 2013

Médias en Amérique Latine :

 comment Sisyphe déplace la montagne


Ce n’est pas seulement par peur d’un procès médiatique en totalitarisme que la gauche qui gouverne en Occident a enterré l’information de peuple à peuple que proposaient dès les années 70 Sartre, Bourdieu ou Mattelart. La démocratisation de la propriété des médias ne l’intéresse plus parce qu’elle s’est convertie au libre marché et a régressé au “sociétal” et au “néo-colonial” sous des masques humanitaire ou laïc.
Ainsi, s’il y a autant, voire davantage, de violations des droits humains en Libye aujourd’hui que sous le gouvernement Kadhafi, le black-out médiatique dispense les socialistes ou les verts, qui ont rejeté la diplomatie des africains et des latino-américains et voté pour la guerre, d’expliquer pourquoi les droits humains de la population libyenne ont cessé de les passionner. Cette “naturalisation” de l’appropriation des médias par les grands groupes économiques et l’asservissement d’une pâle copie appelée service public, condamne ce qui reste de vraie gauche à rouler le rocher de Sisyphe sur la montagne quotidienne de désinformation.
La gauche latino-américaine, elle, déplace la montagne.

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Citoyen(ne)s équatorien(e)s fêtant le vote de la nouvelle Loi Organique de Communication (juin 2013).
Le 14 juin 2013, l’Assemblée Nationale de l’Équateur a approuvé la Loi Organique de la Communication (1). Bien qu’exigé par la Constitution de 2008, ce vote a dû attendre quatre ans faute de majorité parlementaire. La victoire en février 2013 de Rafael Correa et de son parti (Alianza PAIS) a permis, enfin, de faire passer la loi par 108 voix pour, 26 contre et une abstention. L’Equateur réalise ainsi la même révolution démocratique que l’Argentine en redistribuant la propriété des fréquences de radio et de télévision en trois tiers : 33 % pour les entreprises privées, 33 % pour le service public et 34 % pour les médias communautaires (= associatifs).
La loi, qui contient 119 articles et 22 dispositions transitoires, définit la communication sociale comme "un service public qui doit être offert avec responsabilité et qualité" et établit "la non-censure préalable et la responsabilisation a posteriori des médias sur leurs publications" ainsi que la défense des droits des travailleurs de la presse ; l’élimination des monopoles audiovisuels (pas plus d’une concession de fréquence de radio en AM, FM ou de télévision ne peut être attribuée à une personne naturelle ou juridique). En Équateur 85% des fréquences audio-visuelles restent soumises à des concessions commerciales dont l’attribution a été frauduleuse dans beaucoup de cas. L’audit des fréquences réalisé il y a trois ans a montré l’irrégularité d’un tiers environ des concessions, ce qui permettra a l’État de les libérer pour les autres secteurs.



Par ailleurs le texte s’est nourri d’autres propositions des mouvements pour la démocratisation de la communication telles que l’obligation de consacrer 60% de la programmation quotidienne à la diffusion d’oeuvres pour tout public ou de quotas de créations cinématographiques et musicales nationales (articles 102 et 103) pour soutenir la production indépendante hors des circuits commerciaux.

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Le Président Correa à Guayaquil, ouvrant le premier sommet latino-américain sur le journalisme responsable (juin 2013).
Quelques jours plus tard, à Guayaquil, lors du premier sommet latino-américain sur le journalisme responsable, le président Rafael Correa a expliqué que le problème de fond est le modèle de communication capitaliste, l’information comme marchandise. Tout tourne autour du capital : une corporation puissante peut faire croire au public n’importe quoi, la communication ne fait pas exception. Or, si les médias ne sont qu’un commerce, que se passe-t-il dans un marché où il y a peu d’entreprises et où elles se mettent d’accord entre elles ? La communication est un ces champs où apparaît le plus clairement la domination des puissants sur le droit des citoyens, en ce cas, sur le droit d’accéder à l’information. L’information n’est pas une marchandise, c’est un droit. Les biens publics indispensables comme l’information ne sont pas commercialisables. Le bénéfice des médias privés vient de ce qu’ils la vendent non aux citoyens mais aux annonceurs. Ce n’est donc pas la qualité de l’information qui importe mais son caractère de marchandise. La soi-disant liberté d’information n’est que la liberté des entrepreneurs médiatiques, de ceux qui peuvent acquérir un média simplement parce qu’ils ont de l’argent. Aujourd’hui la mauvaise foi d’une certaine presse fait encore des dégâts mais elle ne peut plus faire ou défaire les présidents. Démocratiser la propriété des médias signifie impulser des médias hors de la logique du marché – médias publics et communautaires. Avant notre gouvernement, il n’existait ni presse ni radio ni télévision publiques. Aujourd’hui les trois existent. Il est temps de nous soulever contre les empires médiatiques. L’Amérique Latine vit une époque nouvelle, sans les dictatures que, d’ailleurs ces médias privés appuyaient, mais avec des gouvernements progressistes immensément démocratiques qui changent la réalité de nos peuples et qui continueront à lutter contre tout pouvoir de facto qui tente de nous maintenir dans le passé.”

Comme d’habitude ce nouveau pas vers la révolution du champ symbolique a mis en branle l’appareil médiatique mondial, le département d’État, la CIDH (OEA), certaines ONGs ou la SIP (association de patrons de médias) pour dénoncer à l’unisson l’“atteinte à la liberté d’expression” et le “dictateur Correa”. Lorsqu’en 1973 le gouvernement de l’Unité Populaire chilienne releva les irrégularités fiscales de médias privés comme El Mercurio, la SIP lança une campagne identique pour déstabiliser Salvador Allende.

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            Le président Salvador Allende revenu     parmi les étudiants chiliens, Santiago, juin 2013.
Mais il est plus difficile aujourd’hui à l’internationale du Parti de la Presse et de l’Argent d’interférer dans les votes ou de s’opposer à l’éveil citoyen de l’Amérique Latine. Après l’Argentine et l’Equateur, les mouvements de jeunes, syndicats, paysans sans terre, universitaires du Brésil revendiquent à leur tour la démocratisation des ondes (2).

Même les Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes (FARC) qui négocient la paix depuis huit mois avec le gouvernement de Juan Manuel Santos, viennent d’ajouter un chapitre sur le pluralisme de médias monopolisés par le privé – qui comme au Brésil transmettent une image raciste, socialement dénigrante de la population.

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Dilma Roussef s’adresse au pays, juin 2013.
 
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"Ses idées étaient les mêmes que les nôtres ! Nous voulons que cette Dilma nous revienne !" Photo de Joao Godinho/ Jornal O TEMPO
 
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Sao Paulo, juin 2013. Protestation populaire face au siège du grand groupe privé Globo qui détient le quasi monopole de l’information au Brésil, pour exiger la démocratisation du champ médiatique. 
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Photo : au Brésil, les grands médias criminalisent quotidiennement les mouvements sociaux. Des militants du Mouvement Sans Terre signent la pétition pour la démocratisation des médias dans le campement d’appui à la réforme agraire "Hugo Chavez" à Brasilia, mai 2013.
Au Venezuela la majorité des ondes de radio et de télévision (3), de l’international jusqu’au local, reste elle aussi aux mains de l’entreprise privée. L’histoire d’un pays que le boom pétrolier a fait passer sans transition de la radio rurale à la télévision commerciale comme modèle unique – celui de Cisneros et de Miss Mundo – explique pourquoi les médias publics et communautaires tendent encore à imiter la forme commerciale, ce qui freine la construction populaire des programmes au coeur du projet bolivarien. Certaines lois ont déjà vu le jour pour légaliser les médias citoyens ou soutenir la production indépendante (4). Avant d’être soumise au parlement la Loi de la communication populaire qui vise à équilibrer la propriété des fréquences continue à faire l’objet de débats parmi les mouvements sociaux – certains souhaitant aller plus loin qu’une répartition par tiers. (5)




Ici comme ailleurs la tâche primordiale des mouvement sociaux est d’anticiper le mouvement. Car une fois acquis l’équilibre démocratique de la propriété des médias, il reste à effectuer le saut qualitatif : dépasser le paradigme dominant. Car si au moment où les nouvelles fréquences se libèrent, les mouvements sociaux n’ont pas encore formé des communicateurs d’un type nouveau, familiers de l’héritage mondial des esthétiques révolutionnaires comme celle du Nuevo Cine Latinoamericano et des expériences décolonisatrices de “ télévision hors de la télévision”, formés aux techniques d’enquête participative, à la théorie critique des médias et aux pratiques émancipatrices de la formation de formateurs comme celles de Paulo Freire, alors le potentiel des nouveaux espaces s’étiolerait entre les mains de petits soldats venus d’"écoles de journalisme" pour nous servir “infos”, “news”, “actus” et autres “live” sur un “plateau”.

Thierry Deronne,
Caracas, le 29 juin 2013.

Notes :
1) Texte intégral de la Loi équatorienne (en espagnol) : http://alainet.org/images/Ley%20Org%C3%A1nica%20Comunicaci%C3%B3n.pdf
2) Sur la campagne pour démocratiser les médias au Brésil, voir http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/26/les-centrales-syndicales-et-le-mouvement-des-sans-terre-fixent-au-11-juillet-une-greve-generale-pour-les-droits-des-travailleurs-les-libertes-democratiques-et-la-reforme-agraire-au-bresil/
et http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/05/12/le-mouvement-des-sans-terre-entre-dans-la-campagne-pour-la-democratisation-des-medias-au-bresil/
(3) Sur la domination des médias privés au Venezuela, voir http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela
(4) Sur la loi soutenant la production indépendante au Venezuela, voir http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/06/alvaro-caceres-de-lombre-a-la-lumiere-venezuelienne/
(5) Sur la marche vers la démocratisation des médias au Venezuela : http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/04/au-venezuela-la-marche-vers-la-democratisation-des-medias/


Source : Le Grand Soir

vendredi 28 juin 2013

Le Liban sauvé par son armée



« La crise syrienne n’est pas une guerre civile entre Syriens mais une guerre entre grandes puissances au travers des Syriens. »
C’est ainsi que présentait la crise syrienne de façon magistralement synthétique un homme qui ne peut être accusé d’être un suppôt du régime de Damas, lui qui dénonça en son temps l’occupation militaire  de son pays par Damas. Je veux parler du Patriarche maronite du Liban et de tout l’Orient, Béchara El Raï lors de la venue du pape Benoît XVI à Beyrouth en septembre 2012.
.../...
Paradoxalement, ce sont les états les moins démocratiques au monde qui sont le fer de lance des attaques pour renverser le pouvoir de Damas, états qui se voient encouragés par un Occident semblant avoir perdu ses repères, armant ou facilitant l’armement de djihadistes qu’il combat partout ailleurs dans le monde, notamment au Mali.  Colonel Alain Corvez  pour Mondialisation.ca, 21 juin 2013





Liban / Syrie : Une manoeuvre « secrète » déjouée en moins de 24 heures !



Lorsque le porte-parole des « Ennemis de la Syrie », réunis à Doha, a déclaré que des « décisions secrètes » [1] avaient été prises et qu’elles seraient  rapidement mises à exécution pour le rétablissement de l’« équilibre militaire » [2] entre l’État syrien et ceux qu’ils ont délégués sur le terrain pour concrétiser leurs projets par la violence et le terrorisme, la grande question tournait autour de la nature de ces décisions censées leur permettre d’atteindre leurs objectifs illégaux…

La réponse n’a pas tardé à venir, Ahmad al-Assir [3] s’étant précipité pour exécuter une « opération terroriste » manifestement préparée de longue date et dirigée contre l’Armée libanaise à Saïda. Ainsi, il entamait un processus dont la première étape visait à éloigner l’Armée de cette ville et de ses environs, avant de déployer ses sympathisants terroristes sur l’ensemble de la zone dans l’espoir de la couper de la Résistance et du Sud du Liban à majorité chiite. Une fois ce premier objectif atteint, la Résistance ainsi que la majorité chiite acquise à sa cause auraient été sommées de choisir entre deux maux : accepter le « fait accompli » et se laisser étrangler derrière Saïda cadenassée ou prendre l’initiative de casser le siège. Ce dernier choix aurait immanquablement abouti à déclencher la guerre tant espérée et à semer la discorde [la fitna] qui aurait plongé la Résistance dans une mer de sang l’empêchant de continuer sa lutte contre le projet occidentalo-sioniste dans la région.

Saïda a été choisie comme point de départ de la « fitna » pour trois particularités essentielles : une situation géographique qui en fait « la porte d’entrée du Sud Liban » ; une démographie qui en fait le point de départ idéal d’une guerre sectaire, sa population à majorité sunnite étant entourée d’une population à majorité chiite ; une représentation politique officielle qui en fait le fief du « Courant du futur » opposé à la Résistance.

Par conséquent, toute initiative de la Résistance pour ouvrir une brèche dans cette muraille pouvait allégrement être interprétée comme une guerre menée par les chiites contre les sunnites et le courant politique prédominant à Saïda, la mission d’Al-Assir se résumant à créer l’étincelle qui atteindrait en quelques heures les camps palestiniens prétendument prêts à s’enflammer avant d’atteindre tout le Liban le jour d’après.

Al-Assir a exécuté l’ordre reçu de ses maîtres réunis au Qatar. C’est de sang froid et sans aucune sommation préalable, ni aucune considération pour la loi, la foi ou la morale, qu’il a exécuté des militaires libanais. Ce faisant, il s’est vraiment imaginé qu’il allait pouvoir déstabiliser l’Armée et la pousser à quitter ses positions, conforté en cela par un climat d’illusion étatique la privant de couverture politique pour mener à bien son travail sur le terrain. Calcul erroné, car l’armée n’a pas attendu une telle couverture ! Le sang des soldats tombés fut largement suffisant pour une riposte rapide mais réfléchie contre la terreur d’Al-Assir qui a grandi dans le giron du « Courant du futur » et a fait endurer aux citoyens de Saïda toutes sortes de dégâts et de souffrances.

Cette contre offensive a choqué les patrons internationaux et régionaux d’Al-Assir qui n’ont pas tardé à réclamer un cessez-le-feu ! Il en a été de même de la position officielle du « Courant du futur » qui espérait précipiter l’Armée dans les arcanes de la politique avec la ferme intention de reproduire le processus accusatoire de l’incident du poste de contrôle de Koueikhat en Mai 2012 [4]. Mais l’Armée libanaise a décidé d’aller de l’avant pour sauver le Liban du terrorisme d’Al-Assir et de ses semblables, sans tenir compte du silence pesant des politiciens libanais, notamment  le silence assourdissant du chef du gouvernement qui n’a pris position qu’une fois l’opération terminée.
L’Armée libanaise savait fort bien qu’elle devait régler la situation dans un délai maximum de 24 heures, faute de quoi elle allait au devant de complications qui risquaient de saper sérieusement le moral des troupes et d’essuyer un échec difficilement rattrapable. Ce sont ses soldats d’élite qu’elle a envoyé sur le terrain, et c’est dans le souci d’épargner la vie des civiles et des prisonniers, pris comme boucliers humains par Al-Assir et sa bande, qu’elle les a équipés d’armes individuelles légères et moyennes sans recourir à l’artillerie lourde. Ce faisant, elle a consenti à payer une plus lourde facture [5] !

Finalement aucune des manœuvres ou jérémiades des commanditaires du « néo-phénomène Al-Assir » n’a pu empêcher l’Armée d’éliminer une organisation terroriste forte de 250 individus, pour la plupart non-libanais, qui s’étaient barricadés depuis des mois dans une espèce de château fort fait de tunnels souterrains bourrés d’un impressionnant stock d’armes et de munitions.

Tous ceux qui ont suivi l’opération de près ont été témoins des performances époustouflantes des militaires, mais le plus important est de tirer les conséquences politique, sécuritaire, militaire et stratégique de cette mission qualifiée par certains de « mission de vie ou de mort pour l’Armée libanaise ». En voici quelques unes :

1. Échec d’une première « décision secrète » prise à Doha. Le Liban a échappé à une « fitna » devant mener à une « guerre civile » et au « chaos » voulus par les congressistes pour compenser la victoire de l’Armée arabe syrienne à Al-Qusayr, victoire qui a perturbé l’utilisation du Liban comme tête de pont pour l’expédition de terroristes et d’armes en Syrie.

2. Dissipation des rêves de ceux qui voudraient entrainer la Résistance dans un conflit interne permettant à Israël de compenser sa défaite de 2006. Nous n’avons pas oublié la célèbre recommandation stratégique du commandement militaire israélien de ne jamais plus se lancer dans une guerre contre la Résistance libanaise si elle n’était précédée d’un conflit interne qui la paralyserait. Le Liban a donc échappé à une nouvelle agression israélienne !

3. Destruction des barrières artificielles sur « la porte d’entrée du Sud Liban », barrières qui ont failli séparer les citoyens d’une même région. Saïda est de nouveau une ville ouverte à tous les libanais sans distinctions sectaire ou idéologique. Saïda est redevenue la capitale de la Résistance !

4. Confirmation, pour ceux qui en douteraient, de l’identité de l’Armée libanaise prête à se battre pour le Liban, tout le Liban, quelles que soient les manigances de ceux qui professent le sectarisme, le régionalisme, le factionnalisme…

5. Démonstration incontestable que « les armes de la Résistance sont destinés à la Résistance ». Elle a enduré les insultes et les provocations pendant plus de deux années, sans jamais interférer avec les missions de l’État et a laissé à l’armée nationale le soin de régler cette opération. La Résistance a parié sur l’Armée nationale et elle a gagné son pari !


Finalement, la bataille de Abra [fief du cheikh salafiste Al-Assir] n’a pas seulement abouti à l’élimination d’une organisation terroriste mais elle a aussi contrecarré le projet américano-sioniste ; car là où le camp des agresseurs espérait compenser son échec à Al-Qusayr, il a cumulé les défaites. D’autre part, et contrairement à ce qui s’est passé en 1975 dans cette même ville de Saïda où la défaite de l’Armée a été suivie d’une guerre qui a duré 14 ans, cette année 2013 aura vu l’Armée libanaise en sortir saine et sauve et tout le Liban avec elle !

 Dr Amin Hoteit
26/06/2013
Article original : Al-Tayyar
Article traduit par Mouna Alno-Nakhal pour Mondialisation.ca

jeudi 27 juin 2013

Julien Assange, poète pragmatique

Cessons de fermer les yeux ou de nous dissiper. Depuis quelques temps le turbo du grand capital est à son maximum pour nous mettre à plat, nou,s citoyens lambda sans le moindre pouvoir sinon celui de causer, de nous contredire dans les marges de la communication officielle. Nous sommes censés voter en France pour des Sarkozy/Hollande/LePen, c'est kif kif bouricot, sauf pour pour le pouvoir profond (financier) qui agence le monde à sa guise en nous divisant, en exacerbant les privilèges des uns et les divisions des autres. Quel que soit notre sort,  nous nous faisons complices tant que nous ne reconnaîtrons pas que la disparition des baleines ou des abeilles, que l'exploitation des masses, que les OGM dont on nous gave, que les paradis fiscaux et la crise économique et les bavures de nos hommes/femmes politiques, que les guerres profitant aux marchands d'armes, de pétrole, de gaz ... proviennent d'une même cause : un système caduque qui n'aurait jamais du s'imposer dans les relations humaines. C'était bien la peine d'avoir décapité un roi somme toute sans conscience ni ambition. Où sont-ils nos frères d'armes, nos frères en poésie, nos concitoyens sans frontières ? Il est grand temps de se rassembler pour mettre à bas ce que le poète afghan Sayd Bahodine Majrouhn  nommait l'ego-monstre. Désobeissons, ne payons plus ces sociétés corrompues et corruptrices qui vivent de notre chair, de notre sang et de nos âmes. Refusons de collaborer, une fois pour toutes, et prenons le moindre risque avec la DESOBEISSANCE CIVILE, en dehors des traîtrises syndicales ou intellectuelles. Le géant au pied d'argile s'écrasera sous son propre poids si nous refusons de coopérer, d'autant plus qu'il n'a jamais été aussi fragile en dépit des moyens colossaux dont il dispose. Soyons Julien, Bradley, Edward et tant d'autres qui risquent leur liberté et leur peau pour une véritable justice. Opposons-nous à ce cirque des institutions dévoyées. Risquons, au moins pour les petits enfants, notre rêve de fraternité en renversant les tables du poker menteur.

 André Chenet, citoyen du monde.

 

Déclaration de Julian Assange après un an à l’Ambassade d’Equateur (Wikileaks)

 
 
Cela fait maintenant un an que je suis entré dans cette ambassade pour y chercher refuge et échapper à la persécution.

Cette décision m’a permis de travailler dans une relative sécurité à l’abri d’une enquête américaine pour espionnage.

Mais aujourd’hui, les problèmes d’Edward Snowden ne font que commencer.

Deux processus dangereux ont pris racine dans la dernière décennie avec des conséquences fatales pour la démocratie.

Les manoeuvres secrètes du gouvernement ont connu une expansion terrifiante.

Dans le même temps, le droit à la vie privée a été secrètement éradiqué.

Il ya quelques semaines, Edward Snowden a sonné l’alarme sur un programme en cours - impliquant l’administration Obama, la communauté du renseignement et les géants des services internet - pour espionner tout le monde.

Dans le même temps, il a été accusé d’espionnage par l’administration Obama.

Le gouvernement américain espionne chacun d’entre nous, mais c’est Edward Snowden qui est accusé d’espionnage pour nous avoir avertis.


On est arrivé à un point où la marque de distinction internationale et le service rendu à l’humanité n’est plus le Prix Nobel de la Paix, mais un acte d’accusation d’espionnage du ministère américain de la Justice.

Edward Snowden est le huitième lanceur d’alerte à être accusé d’espionnage par ce président.
Le procès-spectacle de Bradley Manning entre dans sa quatrième semaine, ce lundi.
Après une succession de mauvais traitements, le gouvernement américain tente de le faire condamner pour "aide à l’ennemi."

Le mot « traître » a été jeté en pâture ces derniers jours.

Mais qui est vraiment le traître ici ?

Qui a promis à une génération "espoir" et "changement", pour finalement trahir ses promesses en faisant place à la misère et la stagnation déplorables ?

Qui a fait le serment de défendre la constitution américaine, pour finalement nourrir la bête invisible de lois sur le secret qui la dévorent vivante de l’intérieur ?

Qui a promis de présider l’administration la plus transparente de l’Histoire, pour finalement écraser les dénonciateurs les uns après les autres sous le poids d’accusations d’espionnage ?

Qui a concentré les pouvoirs de juge, de jury et de bourreau dans son exécutif, et abuse de ses pouvoirs sur la terre entière ?

Qui s’octroie le pouvoir d’espionner la terre entière - chacun d’entre nous - et qui, quand il est pris en flagrant délit, nous explique que « nous allons devoir faire un choix ».

Qui est cette personne ?

Soyons très prudents sur ceux que nous qualifions de « traître ».

Edward Snowden est l’un d’entre nous.

Bradley Manning est l’un d’entre nous.

Ils sont jeunes, compétents et de la génération que Barack Obama a trahie.

Ils sont de cette génération qui a grandi avec Internet et qu’Internet a façonnée.

Le gouvernement américain aura toujours besoin d’analystes du renseignement et d’administrateurs de systèmes, et ils devront les embaucher à partir de cette génération et des générations suivantes.


Un jour, leur génération dirigera la NSA, la CIA et le FBI.

Ce n’est pas un phénomène à prendre à la légère.

C’est inévitable.

Et en essayant de détruire ces jeunes dénonciateurs avec des accusations d’espionnage, le gouvernement américain se met à dos une génération et c’est une bataille qu’il perdra.
Ce n’est pas une manière de résoudre le problème.

La seule façon de régler la question est la suivante :

Changer les politiques.

Arrêter d’espionner le monde.

Éradiquer la loi sur le secret.

Cesser la détention illimitée sans procès.

Arrêter les assassinats.

Arrêter d’envahir d’autres pays et d’y envoyer de jeunes Américains s’y faire tuer et y mourir.
Mettre un terme aux occupations et aux guerres secrètes.

Arrêter de dévorer les jeunes : Edward Snowden, Barrett Brown, Jeremy Hammond, Aaron Swartz, Gottfrid Svartholm, Jacob Appelbaum, et Bradley Manning.

L’acte d’accusation d’Edward Snowden est destiné à intimider tout pays qui pourrait envisager de défendre ses droits.

Il faut faire échouer cette tactique.

Il faut intensifier les efforts pour trouver un asile à Edward Snowden.

Quel pays aura le courage de le soutenir et de reconnaître le service qu’il rend à l’humanité ?

Faites pression sur vos gouvernements pour qu’ils prennent position.

Prenez les devants et soutenez Snowden.


Julian Assange.


Traduction : Romane.
* http://wikileaks.org/Statement-by-Julian-Assange-after,249.html
 
 
 
Source : Le Grand Soir

Un monde aussi grand que le coeur

Aujourd'hui, nous proposons à nos quelques fidèles lecteurs une belle parabole pour reconsidérer, en la redécouvrant, l'histoire de l'humanité :


"Si tu le vois d’en haut, le monde est petit et de couleur vert dollar. Il entre parfaitement dans l’indice des prix et cotations de la Bourse, dans le pourcentage de marge d’une multinationale, dans le sondage électoral d’un pays qui a souffert la séquestration de sa dignité, dans la calculatrice cosmopolite qui additionne les capitaux et soustrait les vies, les collines, les rivières, les mers, les sources, les histoires, les civilisations entières, dans le tout petit petit cerveau de George W. Bush, dans l’esprit bouché du capitalisme sauvage mal habillé dans son costume néolibéral. Vu d’en haut, le monde est très petit car il ne tient pas compte des personnes et qu’à leur place il y a un numéro de compte en banque, sans autre mouvement que celui des encaissements.

"Mais si tu le vois d’en bas, le monde a une telle ampleur qu’un seul regard ne suffit pas pour l’envelopper, mais qu’il faut beaucoup de regards pour le compléter. Vu d’en bas, le monde regorge de mondes, presque tous peints de la couleur de l’exploitation, de la misère, du désespoir, de la mort. Le monde en bas s’agrandit sur les côtés, surtout vers le côté gauche, et il est fait de plein de couleurs, presque autant qu’il y a de personnes et d’histoires. Et il grandit en arrière, vers l’histoire qui l’a fait le monde d’en bas ; et il grandit sur lui-même avec les luttes qui l’éclairent bien que la lumière d’en haut s’éteigne, et il rêve même si le silence d’en haut l’écrase, et il grandit en avant devinant dans chaque cœur qui le porte l’aube que feront naître ceux qui en bas sont ceux qu’ils sont. Vu d’en bas, le monde est si grand qu’il contient beaucoup de mondes et malgré ça il reste encore de la place pour, par exemple, une prison.

"C’est-à-dire pour résumer, vu d’en haut le monde rapetisse et il n’y a de la place que pour l’injustice. Et, vu d’en bas, le monde est tellement spacieux qu’il y a de la place pour la joie, la musique, le chant, les danses, le travail dans la dignité, la justice, l’opinion et la façon de penser de tout le monde, peu importe leurs différences si en bas ils sont ce qu’ils sont."




Depuis l’Autre Puebla 
SupMarcos 
Commission Sexta de l’EZLN 
Mexique, février 2006

Traduit par Susana. 
Source : Enlace zapatist

Pour lire l'article d'où est extraite cette histoire : Résistance 71





mardi 25 juin 2013

Imaginons la paix

Discours de Bachar el-Assad à paraître dans "Le Monde" ?

 
" Le peuple Syrien éprouve une haine légitime à l’égard des castes politiques européennes et des impérialistes, mais il n’est animé d’aucun esprit revanchard.

Si tel était le cas, que se passerait-il ?

Les occidentaux présentent les choses comme si demain, une fois constitué un gouvernement alqaïdiste Syrien, soutenu et reconnu par les prédicateurs du droit d’ingérence, une intervention internationale serait impossible.

Il en est même qui vont plus loin, qui prétendent que nous recherchons volontairement des difficultés avec les États-Unis. C’est complètement absurde. Bien au contraire, nous ne désirons rien d’autre que les meilleures relations avec les États-Unis , les Européens sur la base de l’égalité des droits et de l’intérêt réciproque. Nous savons bien, il est vrai, que le mouvement populaire de défense du peuple syrien, n’est pas du goût des impérialistes et qu’ils pratique à notre égard une politique agressive.

L’histoire prouve, que le rapport international change, de jour en jour et n’est pas en faveur des peuples, qui n’ont plus le droit de décider de l’avenir du pays mais sont victimes du choix de l’interventionnisme au nom des droits de l’homme.

Ce qui n’est pas douteux, est que le gouvernement syrien, fait face à bien des problèmes. Les plus graves de tous, sont après les nombreux morts, la situation économique que laissera cette guerre. Le gouvernement ne peut bénéficier d’un meilleur appui que celui du peuple. Notre propos n’est pas de donner ici une image idyllique du futur mais de répondre à des craintes infondées, de combattre une certaine exagération des difficultés.

Que faire cependant au cas où, malgré tous les efforts déployés pour empêcher la sédition réactionnaire, celle ci finirait par éclater ?

L’autodéfense est à l’ordre du jour : l’activité de tueurs , les attaques à main armée contre les locaux des dirigeants, le déchainement de la violence contre le peuple, doit effectivement créer un mouvement unique en Syrie.

Que ce si soit bien clair : nous ne recherchons pas la violence, nous n’en voulons pas et nous ferons tout notre possible pour conduire les événements, sur la voie la moins douloureuse ; mais le peuple est disposé à lutter sur tous les terrains.

Les occidentaux prêchent à tort et à, travers, en dehors de toute réalité, cela démontre clairement que la route suivie est bonne.

Pour qui ? pour quel intérêt ?

Ces gens là, qui déstabilisent la Syrie, servent les intérêts de l’ennemi, le gouvernement israélien."

Ce discours est aussi vrai que le voyage et les accusations du journal "Le Monde" d’utilisation de gaz sarin.

Pour mes conneries, contrairement au journaliste, je donne mes sources :

Ce discours réadapté pour la Syrie est un article publié dans le journal El Siglo( le Siècle) en mars 1964.Il a servi au peuple chilien pour la campagne du président chilien élu le 4 novembre 1970 : Salvador Allende.

Je ne veux pas prouver que le Président Bachar el-Assad est sur le bon chemin, je cherche simplement à déconstruire les préjugés et à prouver que l’histoire se répète et les discours peuvent s’adapter dans un contexte de lutte.


Sayid, un citoyen du monde

dimanche 23 juin 2013

Grèce : la troïka catastrophique

Les Grecs obligés d'abandonner leurs enfants pour qu'ils puissent manger


Par Caroline Albert



Des vies et des familles brisées, voilà la réalité vécue par de nombreux Grecs car la crise économique a des conséquences de plus en plus dramatiques sur leur quotidien. Certains parents se voient dans l'obligation d'abandonner leurs enfants dans des orphelinats afin que ceux-ci puissent manger à leur faim.



Un bâtiment en briques rouges dans une banlieue riche d'Athènes. Ce foyer accueille des enfants qui ne sont pourtant pas orphelins. Ils sont les victimes oubliées de la crise de l'euro, certainement ceux qui payent le plus lourd fardeau, déposés là par leurs parents qui ne parviennent plus à les nourrir. Ils sont des dizaines dans le même cas, placés dans des orphelinats pour des raisons économiques. 

D'après cet organisme de bienfaisance, 80 des 100 enfants qui sont logés et nourris y ont été déposés parce que leurs familles ne peuvent plus subvenir à leurs besoins faute de travail. Du coup, la seule solution qui s'offre à eux est de déposer leur progéniture aux organismes de bienfaisance, le coeur brisé, mais l'estomac rempli. 

Sans le sou.
 Il faut dire que près d'un tiers des adultes sont au chômage dans le pays, mais même ceux qui ont encore du travail ont du mal à survivre. Les salaires du secteur privé ont chuté de 30% en quatre ans et de nouvelles taxes ont été imposées. Une impasse financière pour de nombreuses familles qui ne peuvent plus acheter de nourriture. D'ailleurs, les cours de gymnastique ne se donnent plus car les élèves sont sous-alimentés et ils sont nombreux à chercher dans les poubelles pour trouver de quoi remplir leur ventre affamé."Ces situations sont tellement traumatisantes pour les familles. Nous avions l'habitude d'avoir des gens avec un niveau économique plus faible, mais maintenant nous en voyons arriver d'autres qui ont perdu leur emploi et n'ont nulle part où aller" confie Tania Schiza, travailleuse sociale. "On a pu voir un changement majeur dans la société grecque au cours des trois dernières années", explique Pavlos Salihos, enseignant et psychologue au sein de SOS Village d'Enfants à Vari.

"Nous n'avions jamais de cas comme ça auparavant, c'était juste des problèmes sociaux, mais pas d'une telle ampleur".

Survivre. Certains enfants arrivent en si mauvais état qu'ils peuvent à peine parler. D'après une école, un jeune sur six souffre de malnutrition. Un organisme de santé publique estime que les niveaux de sécurité alimentaire en Grèce ont chuté plus bas que ceux de certains pays africains. Les taux de suicide et les problèmes de santé mentale à tout âge ont fortement augmenté au cours des trois dernières années. Pour compliquer les choses, il est de plus en plus difficile pour les organismes de bienfaisance à court d'argent de garder ces centres ouverts."Les mentalités ont changé et une nouvelle solidarité s'est installée. Mais si cette crise continue encore, comment serons-nous en mesure de prendre soin de tous les Grecs? C'est une question que beaucoup se demandent, en particulier les parents".


Source : 7 sur 7

vendredi 21 juin 2013

Poème-fleur du vide

La grande Voie n’a rien de difficile

par Jean Bouchard d'Orval et Arnaud Desjardins



Indian Percussions.


Un des plus beaux poèmes canoniques du Ch’an, le Hsin Sin Ming (Shin Jin Mei en japonais), mais aussi un des plus difficiles à appréhender pour un esprit occidental . Ce poème exprime la quintessence du zen (Tch'an en chinois). Gaël Hadey



Le Sin Sin Ming est souvent attribué à Seng Ts'an (520-602), le troisième patriarche Tch'an chinois, mais plusieurs experts estiment plutôt qu'il a été écrit au VIIIe siècle. Ce texte est tout empreint de l'esprit du bouddhisme Tch'an, qui a rétabli de manière tout à fait originale le cœur de la grande Tradition, de la voie directe.
La voie enseignée par le Grand Silencieux — le Bouddha — en Inde au VIe siècle av. J.-C., a subi à travers les siècles, comme tout enseignement qui se démocratise, des distorsions et des altérations considérables en devenant du « bouddhisme » : moralisme tatillon du Hinayâna (le Petit Véhicule), sentimentalisme et spéculations inutiles du Mahâyâna (Grand Véhicule), récupération de la figure du Bouddha par l'hindouisme (qui en fait un avatar de Vishnou) et, plus tard, fantaisies réincarnationnistes, encombrements inutiles et ritualisme du bouddhisme tibétain.
Le Tch'an s'en tient à une tranchante et noble verticalité, sans jamais laisser s'émousser la virilité spirituelle, mais sans non plus se raidir comme le fera sa transmission au Japon, le Zen. Bien sûr, le Tch'an chinois émane également le parfum du Taoïsme. Jean Bouchart d'Orval

SIN SIN MING
(Gravé au cœur de la véritable foi)

La grande Voie n’a rien de difficile,
Mais il faut éviter de choisir !
Soyez libéré de la haine et de l’amour :
Elle apparaîtra alors dans toute sa clarté !

S’en éloigne-t-on de l’épaisseur d’un cheveu,
C’est comme un gouffre profond qui sépare le ciel et la terre.
Si vous désirez la trouver,
Ne soyez ni pour ni contre rien !

Le conflit entre le pour et le contre,
Voici la maladie de l’âme !
Si vous ne connaissez pas la profonde signification des choses,
Vous vous fatiguerez en vain à pacifier votre esprit.

Aussi parfaite que le vaste espace,
Rien ne manque à la Voie, rien ne reste hors d’elle.
A accueillir et à repousser les choses,
Nous ne sommes pas comme il faut.

Ne pourchassez pas le monde soumis à la causalité,
Ne vous attardez pas dans une Vacuité excluant les phénomènes !
Si l’esprit demeure en paix dans l’Un,
Ces vues duelles disparaissent d’elles-mêmes.

Quand l’activité cesse et que la passivité prévaut,
Celle-ci à son tour n’en est que plus active.
Demeurant dans le mouvement ou la quiétude,
Comment pourrions-nous connaître l’Un ?

A ne pas comprendre l’unité de la Voie,
Le mouvement et la quiétude conduisent à l’échec.
Si vous vous arrachez au phénomène, celui-ci vous engloutit ;
Si vous poursuivez le vide, vous lui tournez le dos.

Plus nous parlons et plus nous spéculons,
Plus nous nous éloignons de la Voie.
Supprimant tout discours et toute réflexion,
Il n’est point de lieu où nous ne puissions aller.

Retournez à la racine : vous obtiendrez le sens ;
Courez après les apparences vous vous éloignerez du principe.
Si, pour un bref instant, nous retournons notre regard introspectivement,
Nous dépasserons le vide des choses de ce monde.

Si ce monde nous paraît sujet à des transformations,
C’est en raison de nos vues fausses.
Pas besoin de chercher la vérité ;
Il suffit de mettre fin aux vues fausses.

Ne vous attachez pas aux vues duelles ;
Évitez soigneusement de les suivre.
S’il y a la moindre trace de oui ou de non,
L’esprit se perd dans un dédale de complexités.

La dualité existe en raison de l’unité,
Mais ne vous attachez pas à cette unité.
Quand l’esprit s’unifie sans s’attacher à l’un,
Les dix mille choses sont inoffensives.

Si une chose ne nous offense pas, elle est comme inexistante ;
Si rien ne se produit, il n’est point d’esprit.
Le sujet disparaît à la suite de l’objet ;
L’objet s’évanouit avec le sujet.

L’objet, c’est par le sujet qu’il est objet ;
Le sujet, c’est par l’objet qu’il est sujet.
Si vous désirez ce qu’ils sont dans leur dualité illusoire,
Sachez qu’ils ne sont rien d’autre qu’un vide.

Dans ce vide unique, les deux s’identifient ;
Et chacun contient les dix mille choses.
Ne faîtes pas de distinction entre le subtil et le grossier ;
Comment prendre parti pour ceci contre cela ?

L’essence de la grande Voie est vaste ;
En elle rien n’est facile, rien n’est difficile.
Les vues mesquines sont hésitantes et irrésolues :
Plus on pense aller vite, plus on va lentement.

A nous attacher à la grande Voie, nous perdons toute mesure ;
Nous nous engageons sur un chemin sans issue.
Laissez-la aller et les choses suivront leur propre nature ;
Dans l’essence rien ne se meut ni ne demeure en place.

Obéissez à la nature des choses : vous serez en accord avec la Voie,
Libre et délivré de tout tourment.
Lorsque nos pensées sont enchaînées nous tournons le dos à la vérité ;
Nous sombrons dans le malaise.

Le malaise fatigue l’âme :
A quoi bon fuir ceci et accueillir cela ?
Si vous désirez prendre le chemin du Véhicule unique,
N’entretenez aucun préjugé contre les objets des six sens.

Lorsque vous ne les détesterez plus,
Alors vous atteindrez l’illumination.
Le sage est sans rien faire ;
Le fou s’entrave lui-même.

Les choses ne connaissent pas de distinctions ;
Celles-ci naissent de notre attachement.
Prendre son esprit pour s’en servir,
N’est-ce pas là le plus grave de tous les égarements ?

L’illusion produit tantôt le calme, tantôt le trouble ;
L’illumination détruit tout attachement comme toute aversion.
Toutes les oppositions
Sont fruits de nos réflexions.

Visions en rêve, fleurs de l’air :
Pourquoi devrions-nous nous mettre en peine de les saisir ?
Le gain et la perte, le vrai et le faux,
Qu’une fois pour toutes ils disparaissent !

Si l’œil ne dort pas,
Les rêves s’évanouissent d’eux-mêmes.
Si l’esprit ne se perd pas dans les différences,
Les dix mille choses ne sont plus qu’une identité unique.

Quand nous saisissons le mystère des choses en leur identité unique,
Nous oublions le monde de la causalité.
Lorsque l’arrêt se met en mouvement, il n’y a plus de mouvement ;
Lorsque le mouvement s’arrête, il n’y a plus d’arrêt.

Les frontières de l’ultime
Ne sont gardées ni par des lois ni par des règlements.
Si l’esprit est harmonieusement uni à l’identité,
Toute activité s’apaise en lui.

Quand les doutes sont balayés,
La foi véritable réapparaît, confirmée et redressée.
Plus rien ne demeure,
Rien qu’il faille se remémorer.

Tout est vide, rayonnant et lumineux par soi-même :
Ne fatiguez pas vos forces spirituelles !
L’absolu n’est pas un lieu mesurable par la pensée,
La connaissance ne peut la sonder.

Dans le monde de la vraie identité,
Il n’est autrui ni soi-même.
Si vous désirez vous accorder à elle,
Il n’est que de dire : non-dualité.

Dans la non-dualité toutes choses sont identiques,
Il n’est rien qui ne soit contenu en elle.
Les sages en tous lieux
Ont accédé à ce principe cardinal.

Le principe est sans hâte ni retard ;
Un instant est semblable à des milliers d’années :
Ni présent, ni absent
Et cependant partout devant mes yeux.

L’infiniment petit est comme l’infiniment grand,
Dans l’oubli total des objets.
L’infiniment grand est pareil à l’infiniment petit,
Lorsque l’œil n’aperçoit plus de limites.

L’existence est la non-existence,
La non-existence est l’existence.
Aussi longtemps que vous ne l’aurez pas compris,
Votre situation demeurera intenable !

Une chose est à la fois toutes choses,
Toutes choses ne sont qu’une chose.
Si vous pouvez saisir cela,
Il est inutile de vous tourmenter au sujet de la connaissance parfaite.

L’esprit de foi est non-duel,
Ce qui est duel n’est pas l’esprit de foi.
Ici les voies du langage s’arrêtent.
Car il n’est ni passé, ni présent, ni futur.

Traduit du Chinois par L. Wang et J. Masui 
 
 
 
 
 


En lisant, lors de sa parution en 1970, dans la revue Hermès, volume 7, la traduction du Sin-sin-ming écrit par Seng-Ts'an, troisième patriarche du Tch'an après Boddhidharma, je fus frappé par la similitude de cet enseignement avec celui du vedanta tel que je le découvrais à travers un maître bengali, Swâmi Prajnânpad.

1.La grande Voie n’a rien de difficile, mais il faut éviter de choisir! Soyez libéré de la haine et de l’amour : elle apparaîtra alors dans toute sa clarté!

La grande Voie n'a rien de difficile mais il faut éviter de choisir. Signalons tout d'abord que la tradition du Tch'an ou du zen se caractérise par un extrême dépouillement si on la compare aux méthodes beaucoup plus complexes offertes par certaines traditions et qui peuvent paraître d'un abord difficile, comme le bouddhisme tantrique tibétain par exemple avec son symbolisme ardu des différentes divinités. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que la grande voie est parfaitement simple. Elle peut paraître difficile parce que le mental, lui, n'est que complexité. Mais la voie en elle-même, si le mental n'était pas empêtré dans ses contradictions et ne sécrétait pas sans arrêt des doutes, serait aisée.

Or, aussi étrange que cela puisse paraître pour nous qui sommes imprégnés de l'idée du libre arbitre et donc de celle du « choix» qui en découle, le grand facteur de complication du mental, c'est sa capacité à « choisir » en fonction de ses opinions et conceptions subjectives enracinées dans l'inconscient. C'est pourquoi il est dit : Il faut éviter de choisir. Cette formulation ne peut être que déroutante pour les Occidentaux modernes que nous sommes, imbus de leurs opinions, qui ont fondé leur existence sur un prétendu libre choix. « Je choisis le bien contre le mal. » Et, à partir de là, on peut se griser de belles paroles. Lors de la révolution russe, les bolcheviques ont choisi le bien contre le mal, mais les chrétiens orthodoxes dont les conceptions étaient diamétralement opposées choisissaient aussi, de leur côté, le bien contre le mal. La grande Voie consiste en une vision lucide de la réalité telle qu'elle est, sans prendre parti, sans « choisir ». Cela n'exclut pas l'action, la réponse appropriée à la situation, pourvu que cette action libre et spontanée ne découle pas d'opinions, de parti pris et de préjugés qui l'entachent.

On peut donner un sens encore plus précis à cette parole : « Il faut éviter de choisir. » Nous avons pris l'habitude, depuis l'enfance, de choisir la moitié heureuse de l'existence et de refuser la moitié douloureuse, de rechercher ce que nous considérons comme agréable et de fuir ce que nous considérons comme pénible : nous ne connaissons donc qu'une moitié de l'existence, nous n'avons que la moitié des données du problème. Swâmi Prajnânpad disait : « Do you want half life or full life? »voulez-vous la moitié de la vie ou la vie totale ? – et aussi «Can you miss the fullness of life? »,pouvez-vous manquer la plénitude de la vie?

Soyez libéré de la haine et de l'amour et elle apparaîtra dans toute sa clarté. A première vue, cette affirmation n'est pas compréhensible. Nous sommes d'accord pour penser qu'il faut être libéré de la haine mais surtout pas être libéré de l'amour. En vérité, quel sens donnons-nous au mot « amour »? Il s'agit bien sûr ici du dépassement des émotions pour atteindre une vision qui n'a pas de contraire. Le Sin-sin-mingdans son intégralité nous invite à la vérité suprême, une vérité «non duelle » située au-delà de l'amour ordinaire qui n'est que l'opposé de la haine, du bonheur qui est simplement l'inverse de la souffrance. On pourrait traduire par : « Soyez libéré de l'attraction et de la répulsion », restez au centre, dans l'axe, avec cette vision nouvelle, révolutionnaire de la réalité qui n'est plus appréhendée d'un point de vue dualiste.

2.S’en éloigne-t-on de l’épaisseur d’un cheveu, c’est comme un gouffre profond qui sépare le ciel et la terre. Si vous désirez la trouver, ne soyez ni pour ni contre!

Le ciel et la terre, dans toutes les traditions, ont à peu près le même sens symbolique. « Que Ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel. » Les Évangiles sont fondés sur la reconnaissance d'un niveau ciel et d'un niveau terre, tout en proposant que s'efface cette séparation entre le ciel et la terre. Le Royaume des Cieux est« au-dedans de nous », donc est déjà ici-bas, sur cette terre. Et pourtant il existe bien deux niveaux : le niveau terre livré au Prince de ce Monde (ici, je n'utilise plus la formulation chinoise mais le langage évangélique) et le niveau ciel. S'en éloigne-t-on de l'épaisseur d'un cheveu, c'est comme un gouffre profond qui, de nouveau, sépare le ciel et la terre. Si, au lieu d'être libéré de l'attraction et de la répulsion, on réintroduit les polarités « agréable-désagréable », «j'aime-je n'aime pas », un gouffre profond sépare le ciel – la paix, la sérénité, la compréhension, la certitude, l'amour immuable – et la terre – la contradiction, la peur, le désir, la frustration. Autrement dit, l'adhésion à la réalité telle qu'elle est, composée de ce que nous aimons et de ce que nous n'aimons pas, doit être une adhésion à cent pour cent. Une adhésion à quatre-vingt-dix-neuf pour cent laisse « l'épaisseur d'un cheveu »entre la vérité et nous. Et un gouffre profond, de nouveau, sépare le « ciel » auquel nous aspirons et la « terre » avec son cortège de souffrances et son lot d'insécurité.

Si vous désirez la trouver (la grande Voie), ne soyez ni pour ni contre rien! Là encore, je sais bien, en tant qu'Occidental, combien cette proposition est inhabituelle pour la mentalité moderne qui consiste à être toujours pour ou contre quelque chose. Si vous êtes pour la Droite, vous êtes contre la Gauche; si vous êtes pour la liberté des mœurs, vous êtes contre le Vatican. Et l'intelligence, ou plutôt le mental, a, dans ces domaines, des arguments qui nous paraissent tout-puissants, impossibles à mettre en cause. « Je suis médecin, Monsieur, vous me permettrez de mettre l'homéopathie en doute. » « Je suis médecin, Monsieur, bien placé pour savoir l'efficacité de l'homéopathie. » Justement, parce que ces enseignements sont scandaleuse-ment inhabituels, il est intéressant de constater qu'au 7èmesiècle un texte venu jusqu'à nous comme un des plus importants pour tout l'Extrême-Orient (non seulement la Chine mais aussi la Corée et le Japon) disait en chinois ce que le vedanta enseigne aussi : ne soyez ni pour ni contre rien.

De nouveau, nous retrouvons l'attraction et la répulsion, la dualité fondamentale entre ce que j'aime et ce que je n'aime pas, ce que je veux et ce que je refuse. Et c'est vrai que le sage n'est ni pour ni contre rien. S'il est malade, il se soigne, bien sûr, mais à partir de cette neutralité, de cette équanimité, qui nous est tellement incompréhensible dans un monde où la vie consiste à prendre parti– et prendre parti émotionnellement.

Arnaud Desjardins in "Zen et Vedanta"