jeudi 28 mars 2013

Tanja Nijmeijer, des FARC-EP, s’adresse à l’Europe



Le 20 mars 2013 


Par Eliécer Jiménez Julio, Exclusif pour Oulala.net


tanja nijmeijer Ché Tanja Nijmeijer, la combattante internationaliste hollandaise qui fait partie des insurgés des FARC-EP en Colombie est également connue comme « Eillen » ou « Alexandra ». Faisant partie depuis plus de 11 ans de la guérilla la plus ancienne du continent américain, elle est membre aujourd’hui de la commission de paix des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie qui mène des dialogues avec le gouvernement colombien.  Elle s’adresse au peuple européen depuis La Havane, à Cuba.



Habituée à porter son fusil et l’uniforme vert olive dans les forêts colombiennes, Tanja, dans son nouveau rôle à La Havane, aux côtés de ses camarades de la délégation de paix des FARC-EP au sein de laquelle ils se répartissent les tâches, nous a accordé un entretien en exclusivité pour l’Europe. A cette occasion, elle nous a fait part de ses points de vue sur la crise économique que traverse le vieux continent, sur son avenir personnel en cas d’accord de paix en Colombie, et délivre un message pour les femmes et la communauté européenne appauvrie.


Nous reproduisons ici les termes de l’entretien exclusif qu’elle a accordé pour Oulala.info

Eliécer Jiménez Julio – Tanja, comme Européenne qui a décidé de s’intégrer à l’insurgence colombienne des FARC-EP,  tu as participé à deux facettes de cette vie, d’abord guérillera de base, en combattant dans la jungle et les montagnes colombiennes, et maintenant, comme intégrante du groupe de dialogue à La Havane. Quelle expérience tu en retires alors que les Européens pensent que c’est un problème qui ne concerne que les Colombiens ?

 Tanja Nijmeijer - Je pense que n’importe quel citoyen du monde a le droit et le devoir d’exprimer sa solidarité avec  la lutte des peuples. Les Etats Unis d’Amérique du Nord ont  toujours montré une grande « solidarité » de classe, même avec  des criminels de guerre comme Alvaro Uribe, et cela, sans que personne ne se scandalise. Il faut rééquilibrer la balance avec une véritable solidarité : celle qui ne peut pas s’exprimer avec des dollars ou une technologie de pointe, la solidarité morale et éthique avec  la souffrance des autres.

Eliécer Jiménez JulioComment les Européens peuvent-ils contribuer à « sauver » ces actuels dialogues de paix  qui ont tant d’ennemis?

 Tanja Nijmeijer – Pendant les longues années du « Plan Patriote », l’espace médiatique a été complètement fermé pour nous. Ils nous faisaient la guerre sur tous les fronts, non seulement avec bombes et mitraille, mais aussi à travers des médias. C’est une politique d’Etat d’endoctrinement massif ; peu à peu beaucoup de gens, surtout en zone urbaine où ils n’ont pas beaucoup de contact avec nous, ont fini par croire que nous, les guérilleros, nous sommes de terribles machines de guerre ; que nous attaquons et massacrons les civile sans respecter a personne ; que nous agissons par intérêt personnels et sans idéaux. En somme, une caricature de terroristes au cœur de pierre.

Dans le fond, les ennemis des dialogues sont peu nombreux ; la grande majorité des Colombiens sont fatigués du conflit et cherchent la paix, mais avec justice sociale. Les ennemis du dialogue sont ceux qui, d’une manière ou d’une autre, tirent un juteux profit de la guerre. Nous devons leur montrer que ceux qui, comme nous, cherchent la paix, sont beaucoup plus nombreux, et cela dans tous les espaces possibles. Je crois qu’il  est important de réaliser un processus de sensibilisation en Europe, dirigé en premier lieu, vers une meilleure compréhension du conflit et des causes de la lutte armée en Colombie. Et en second lieu, à sensibiliser les gens sur le fait que la paix en Colombie nous concerne tous.

Eliécer Jiménez JulioL’Union Européenne maintient  le statut d’ « organisation terroriste » aux FARC-EP. Comment obtenir que cela change, pour faciliter le chemin de la paix en Colombie ?

Tanja Nijmeijer2 Tanja Nijmeijer – Parfois je pense que la mémoire historique du vieux continent est une mémoire RAM (volatile). Pendant la deuxième guerre mondiale, les nazis appelaient « terroristes » ceux qui avait le courage de se rebeller contre eux. En fait, c’est de là que vient réellement l’usage moderne du terme « terroriste ».  Les individus qui, comme nous, luttent  contre la politique (économique) dominante, ont toujours été stigmatisés : auparavant ils parlaient de communistes, de rouges, de bandits, de racailles… Les qualificatifs ne manquent pas. Et, dans la majorité des cas, l’histoire même s’est chargée de révéler les véritables intentions derrière ces campagnes. Le seul fait que le gouvernement colombien vienne s’assoir, à La Havane, pour dialoguer avec nous, ne démontre-t-il pas notre condition d’organisation politique ? Un dialogue de cette nature n’est possible qu’avec une organisation politique, avec des idées et des plans ; une organisation unifiée qui lutte pour un objectif politique commun.

Il est clair que cette liste noire d’organisations terroristes répond beaucoup plus aux intérêts économiques, géopolitiques des États et des transnationales (qui sont celles qui détiennent aujourd’hui le véritable pouvoir), qu’à la préoccupation humanitaire de maintenir la paix dans le monde. C’est  donc au peuple organisé et conscient de la juste cause qui nous motive à exercer les pressions et gestions nécessaires pour que ses dirigeants, enfin leur obéissent.

Eliécer Jiménez JulioLes Européens pensent en général  que la lutte armée fait partie du passé, spécialement dans le cas d’une Européenne. Quel message veux-tu  donner aux personnes qui ressentent cela ?


Tanja Nijmeijer1 Tanja Nijmeijer – A partir du le contexte européen il est très difficile de s’imprégner de conflit en Colombie et  de comprendre la nécessité de la lutte armée. Il faut savoir que la classe politique, la classe dirigeante, n’a pas le même comportement  dans tous les pays. En Colombie, le régime a été exceptionnellement sanglant et cruel, depuis sa création. L’époque de la violence qui donne naissance à des groupes d’autodéfense paysans par exemple, les constantes – et toujours d’actualité – exécutions de dirigeants politiques démocrates ou de la gauche,  le génocide politique  de plus de 5 000 membres de l’Union Patriotique dans les années 80, etc… Les FARC sont une organisation politique qui est née de ces groupes d’autodéfense paysans qui n’ont pas eu d’autre option que de prendre les armes pour préserver la vie et la dignité. C’est le premier point de notre plateforme de lutte : une solution politique au grave conflit que vit le pays. Les fusils sont notre garantie pour sauvegarder nos vies, mais dès l’instant où nous confirmons qu’il existe de réelles garanties pour notre participation politique, économique et sociale, ceux-ci perdent leur fonction.


Quand à ma participation dans cette lutte, il est plutôt étonnant  que l’implication massive des  Etast-Unis dans cette guerre ne réveille pas autant de jugements de la part des médias, alors qu’ils se préoccupent tant du fait de que quelques internationalistes aient  décidé de prendre parti  pour les gens du peuple dans n’importe quel coin du monde, contre l’agression des forces dominantes. Car je ne suis pas la seule, ni parmi les FARC ni dans le monde. Pour moi c’est un devoir moral, ce qui n’est pas normal c’est de rester assis sans rien faire.

Eliécer Jiménez JulioQuel est réellement ton travail dans la commission de paix des FARC-EP à la Havane ?

Tanja Nijmeijer – Étrangement, on ne pose jamais cette question aux autres membre de la Délégation de Paix. Nous sommes une équipe réellement trop petite pour réaliser toutes les tâches qui incombent á une mission comme la nôtre. Par conséquent, nous devons nous occuper de tout.  Les fonctions sont très variées, depuis participer aux discussions de la Table de Conversations jusqu’aux différentes tâches d’ordre technique. Nous apportons absolument tous des idées, destinées à trouver le chemin de la Paix avec Justice Sociale.

Eliécer Jiménez JulioDans l’hypothèse où il te faudrait retourner au combat dans les montagnes colombiennes, cette expérience changerait-elle ta forme d’agir? Et si c’était le cas, quel serait le changement?

 Tanja Nijmeijer – Pour moi, pour paradoxal que cela puisse être, il n’y a pas tant de différence entre le combat physique dans la jungle et le processus de dialogues de La Havane. Nous, Les guérilleros, recevons une formation politico – militaire, dans notre vie quotidienne il existe toujours ces deux facettes. Il y a une chanson de las FARC qui dit : « Avec fusil ou sans fusil/ comme ils veulent, nous nous battons/ Nous sommes capacités/ pour dialoguer ou  combattre « . Et c’est ainsi : dans le débat politique et dans le combat il y a des embuscades de part et d’autre, il y a des francs-tireurs, parfois une grenade tombe tout près, et tu dois réagir rapidement pour ne pas être blessé.

Eliécer Jiménez JulioQuelle vision as-tu sur la crise sociale, économique et politique que vit l’Europe?

 Tanja Nijmeijer – La crise était inévitable. C’est l’évolution d’un système qui se trouve déjà sur l’échafaud, condamné à une mort certaine.  Nous devrions tous prendre conscience de celà avant qu’il ne soit trop tard. C’est, sans doute,  l’opportunité pour le peuple de réinventer une société plus juste et équitable. Je sais que les plus pauvres, en Europe sont ceux qui payent les pots cassés, mais  ils sont la majorité, et ce sont eux qui pourront changer le système s’ils arrivent à comprendre qu’ils ne sont pas différents des peuples du mal nommé « tiers monde », sur le dos desquels ils vivent depuis trop longtemps.

Eliécer Jiménez JulioQuelle est la sortie cette crise? Quel message envois-tu à toutes les organisations, les dirigeants et le peuple en général, engagés dans la lutte pour améliorer le système de vie en Europe?

Tanja Nijmeijer Tanja Nijmeijer – Qu’ils ne se laissent jamais absorber ou aliéner par le système. Vous faites partie de ce grand groupe qui s’appelle  citoyens du monde, et  nous devons lutter  tous ensemble. La crise ne peut ni ne doit se résoudre par des politiques expansionnistes qui tendent  à améliorer de manière passagère, le niveau de vie de la population d’un seul pays ou continent, aux dépens du pillage et de la soumission des autres. La seule solution durable c’est d’instaurer un autre système, basé sur la solidarité et l’égalité de conditions de vie pour tous les peuples.

Eliécer Jiménez JulioSi ces dialogues aboutissaient de manière positive, que feras-tu ? Tu resteras en Colombie pour avoir une vie politique légale ? Tu reviendras en Europe pour faire de la politique ?  Ou bien tu iras vivre tranquillement dans ton pays et tu oublierais toute ton histoire en Colombie?

 Tanja Nijmeijer – Réellement cette décision ne me correspond pas. Je considère que si nous signons un Accord de Paix, si nous obtenons quelques garanties réelles pour donner du sens à une action politique, le véritable travail commencera pour nous,en tant que mouvement politique. Et je serai là, disponible pour n’importe quelle tâche dont aurait besoin la Colombie. Mon engagement est avec le peuple colombien, il est inconditionnel et pour un temps indéfini.

Eliécer Jiménez JulioQuel message donnes-tu aux femmes européennes qui luttent dans ce continent ?

 Tanja Nijmeijer – En  avant ! ça vaut la peine. Vous n’êtes pas seules, nous vous  appuyons et nous admirons vos efforts et votre courage. Les femmes ont beaucoup á apporté. Elles ont tout á gagner, quelque soit le niveau de la lutte, au sein des peuples. Cela  m’enchante toujours quand je vois, dans le monde entier, tant de femmes combatives, résolues, qui osent rompre les schémas. Leur lutte n’est pas dirigée contre les hommes, mais avec eux, en toute égalité de condition.  J’ai toujours voulu être à la hauteur de ces femmes courageuses qui provoquent, chez moi, une grande admiration et me donnent  la force de continuer la lutte. Je citerai, par exemple : Policarpa Salavarrieta, Manuelita Sáenz, Maria Cano, Olga Benario, les nombreuses résistantes de la seconde guerre mondiale, les internationalistes de la guerre civile espagnole, toutes les guérilleras des FARC, et tant autre…

Eliécer Jiménez JulioY a-t-il quelque chose que tu désirerais exprimer au peuple colombien et au monde en général ?


 Tanja Nijmeijer -Avec  la crise globale qui s’étend à toute l’humanité, nous sommes devant une menace éminente et grave. Le capitalisme est en déclin. Une bête, blessée à mort, est très dangereuse. Le seul moyen de se sauver c’est de  lui faire face, tous ensemble, pour lui donner le coup de grâce. Il y a presque  deux siècles Simon Bolívar disait: “ Unis, nous serons invincibles et nous mériterons le respect ; divisés et isolés nous périrons.


Et, ce qu’il avait alors compris, devient aujourd’hui une urgente nécessité.


Photos : Eliécer Jiménez Julio – 

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