lundi 4 mars 2013

Jeffrey Lee, un homme vrai


Plus riche sans les millions d’Areva

Du magazine La Décroissance – mars 2013 –  par Stéphane Lhomme
Jeffrey Lee pourrait être l’homme le plus riche d’Australie. Mais voilà, cela ne l’intéressait tout simplement pas : il avait mieux à faire et, surtout, mieux à être. Pourtant, pendant des années, Areva a proposé à cet aborigène des millions de dollars en échange d’une simple signature.
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S’agissait-il, pour la multinationale de l’atome, de racheter les graves dommages causés à l’environnement par ses activités atomiques un peu partout dans le monde ? Non, l’objectif d’Areva était au contraire d’ouvrir, dans un lieu nommé Koongara, une gigantesque mine d’uranium. Cet uranium indispensable pour faire fonctionner les centrales nucléaires. Cet uranium qui est extrait des mines gigantesques qui détruisent et contaminent l’environnement, et assèchent les nappes phréatiques. Comme par hasard, ce sont la plupart du temps des populations dites « autochtones » qui sont victimes de cette industrie, qu’il s’agisse de populations africaines, amérindiennes… ou aborigènes, comme ce fameux Jeffrey Lee, dont l’accord était nécessaire pour qu’Areva puisse ouvrir sa satanée mine.
Les aborigènes reprennent leur terre
Pour expliquer cette situation, il nous faut faire un peu d’histoire. En 1770, le fameux explorateur James Cook débarque en Australie. Il constate la présence des aborigènes à propos desquels il écrit : « Ils sont bien plus heureux que nous les européens. Ils vivent dans la tranquillité qui n’est pas troublée par l’inégalité de la condition. La terre et la mer leur fournissent toutes les choses nécessaires pour vivre. Ils vivent dans un climat agréable et ont un air très sain (journal de James Cook, 23 août 1770). » Tout ému devant tant d’harmonie, Cook s’empresse néanmoins d’attribuer les deux tiers de l’Australie à la couronne britannique en vertu de la notion dite de la « Terra nullius« , c’est-à-dire une terre « sans propriétaire » que le premier venu peut donc s’accaparer pour rien.
Ce faisant, Cook nie l’existence même des aborigènes et ouvre directement la porte à la colonisation qui va rapidement détruire leur fameuse « tranquillité ». ils sont en effet chassés, déplacés, soumis, meurent en grand nombre du fait des maladies importées par les européens et l’alcool qui leur est généreusement distribué. Par ailleurs, de nombreux enfants aborigènes sont pris à leurs parents pour recevoir une « bonne éducation » européenne. Il faudra environ deux siècles pour que les nouveaux maîtres de l’Australie reconnaissent en partie leurs torts. En 1992, la Haute Cour d’Australie invalide rétroactivement l’argument de la « Terra nullius » et les descendants aborigènes reçoivent alors des droits sur certaines terres.
La mine d’Areva définitivement enterrée
9842_Une-ArevaC’est ainsi que Jeffrey Lee se retrouve au cœur de l’affaire du Koongara. Cette terre devait faire partie du parc national du Kakadu, lui-même classé au patrimoine mondial de l’Unesco, empêchant de fait toute exploitation minière. Mais, sous la pression du lobby de l’atome, les limites du parc ont été trafiquées pour en exclure le Koongara ! Et, comme par hasard, c’est Areva qui détient les droits d’exploitation. Encore faut-il, pour ouvrir la mine, la signature du propriétaire des lieux. Areva se montre généreuse en millions de dollars… sachant que ce sont des milliards qu’elle va ensuite gagner dans l’affaire. Mais voilà, Jeffrey Lee n’avait aucune envie de devenir l(homme le plus riche d’Australie. pour lui, la richesse réside dans le respect de la terre et des générations passées et futures. Et, malgré les millions d’Areva, malgré des pressions terribles y compris de la part de certains aborigènes, il est resté droit.
Mieux : conscient de ne pas être éternel, Jeffrey Lee a aussi mené un long combat pour que la terre de ses ancêtres soit définitivement protégée. il fallait pour cela que l’Unesco intègre la zone du Koongara dans le parc national du Kakadu, ce qui aurait dû être le cas dès le départ. Mais les procédures de l’Unesco sont longues et complexes, et les coups bas toujours possibles : ainsi Areva s’est activée en coulisse pour tenter de faire échouer le processus, par exemple en juin 2011, alors qu’une délégation australienne était reçue à Paris au siège de l’Unesco précisément pour faire avancer ce dossier.
imagesCA330MPGAnne Lauvergeon était encore à la tête d’Areva à cette époque, ce qui en dit long sur les méthodes de cette dame, et qui illustre bien l’indécence du titre de son récent livre La femme qui résiste : elle fait au contraire partie d’un puissant lobby, celui de l’atome, qui impose ses diktats… mais se heurte parfois à de vrais résistants. Jeffrey Lee est l’un d’eux et, par son courage et sa droiture, il a réussi l’impossible : le 7 février 2013, la loi australienne a enfin acé la réintégration du Koongara dans le parc de Kakadu, anéantissant définitivement les projets d’Areva.
L’exemple de Jeffrey Lee est déterminant pour tous les citoyens qui s’engagent contre les multinationales, contre l’arbitraire, pour la solidarité, la démocratie et l’environnement. Moins d’argent, moins de gaspillages, moins de pollutions… il y a beaucoup à faire, mais aussi de belles victoires à remporter.

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