mardi 5 février 2013

Retouches


Par Panagiotis Grigoriou







Athéna... retouchée - Athènes 02/2013
« L'homme retouche la création parfois en bien, parfois en mal », écrivait en son temps Victor Hugo dans « L'Homme qui rit ». Depuis, les allégories (ou les vérités) de nos mutilations « instituantes », le monstrueux et le grotesque, n’ont cessé de croître et de se sophistiquer. Sauf que désormais... notre homme rit jaune, et que les procédés techniques de la « retouche » ont atteint des sommets car cette dernière devient gouvernance. Il y a deux jours, la police grecque a publié sur son site officiel, des photos retouchées des quatre « combattants anarchistes » (selon leurs dires, dont l'un Nikos Romanos, 20 ans, s'est déclaré « prisonnier de guerre » et non pas victime, d’après son avocat Frangiskos Ragoussis), ou « terroristes » (suivant la terminologie officielle et d’usage). Certes, les faits sont en partie en tout cas avérés, les quatre jeunes âgés de 20 à 25 ans, ont été arrêtés vendredi au cours d'un double hold-up dans des banques de la commune de Velvedos, près de la ville de Kozani (Nord-Ouest). Dans leur véhicule, les policiers ont découvert deux fusils d'assaut kalachnikov, une mitraillette Scorpion et deux autres revolvers, et depuis, ils sont soupçonnés de liens avec le groupe extrémiste d'obédience anarchiste « Conspiration des Cellules de feu » (voir également le reportage sur okeanews  ). Voilà que la guerre sociale en Grèce relève désormais … de la retouche, ce qui n’arrange plus grand-chose, de très éclairant en tout cas.

"La police grecque a publié sur son site officiel, des photos retouchées..." - Elefterotypia 04/02
Le député Nouvelle démocratie Adonis Georgiadis (ancien député de la formation d’extrême-droite Laos), évoque « l’exercice de la violence légale de l’Etat » (radio Real-Fm, 05/02), tandis que les parents et les avocats des jeunes arrêtées estiment que les photos publiées dimanche par la police, avaient été retouchées pour dissimuler les traces sur leurs visages de mauvais traitements subis par les policiers, après leur arrestation : « Mon fils, ainsi que les autres détenus, n’ont pas connu le traitement habituel réservé aux criminels présumés coupables, au contraire, à cause de leurs engagement anarchiste, ils ont connu la haine des leurs tortionnaires [policiers], ces derniers étaient d’ailleurs cagoulés, donc intouchables, jusqu’à quand ? », a déclaré la mère de d’Andreas-Dimitris Bourzoukos (quotidien Elefterotypia, 04/02), tandis que The Guardian  , évoque les pratiques de la police grecque, ce qui rappellerait « le style Guantanamo » (l’article est signé par Helena Smith).
Yannis Michailidis, « l’archer » des « Indignés » Place de la Constitution 2011 - Epikaira.gr
Je remarque que contrairement à la presse anglo-saxonne, la presse française reste à ce jour (05/02), pratiquement muette, pourtant, même Amnistie Internationale estime  que « les autorités grecques ne peuvent pas régler les problèmes par… Photoshop. La culture de l’impunité doit cesser » ! Pour la petite histoire... ethnographique, Yannis Michailidis, 25 ans, et qui est le plus âgé des auteurs présumés des faits, fut « l’archer » des « Indignés » de la Place de la Constitution durant l’année 2011. Selon le reportage de l’hebdomadaire politique Epikaira  , Yannis, a été un bachelier primé pour ses résultats par le ministre de l’Éducation à l’époque, avant de décrocher son diplôme universitaire à Thessalonique se spécialisant dans l’ingénierie environnementale. D’après sa mère, la position de Yannis Michailidis est la suivante : « Je n’ai pas l’attention de porter plainte pour ce qui est de mon passage à tabac. Je ne me considère pas comme étant une victime. Ma position est politique, je suis un combattant et je résiste, tel est mon choix » (Epikaira). Son père, Charalambos Michailidis est musicien et chef d’orchestre d’ailleurs assez connu. 
"Unités antiterroristes [EKAM] " Elefteotypia - 05/02
De même, la mère de Nikos Romanos (ami d’Alexandros Grigoropoulos, ce jeune tué par un policier en décembre 2008), Pavlina Nasioutzik écrivaine à succès  , s’est exprimée lundi soir à la télévision (Alpha-TV) : « Je suis très fière de mon fils. Il mène la lutte contre une société gangrénée, anomique et illégale (sic). Je le défendrai jusqu’à la dernière goutte de mon sang » (quotidien Proto Thema  , 05/01). Et en Grèce, la famille Nasioutzik est presque célèbre. Athanassios Nasioutzik, grand-père de Nikos, écrivain également et ancien Président de l’Union des écrivains de Grèce, issu d’une famille bourgeoise très aisée, s’était engagé durant la Guerre de 1940 et la Guerre civile dans l’armée communiste. Il a été condamné en 1993 et après quatre procès (acquitté en troisième instance), pour le meurtre de l’écrivain Athanassios Diamantopoulos (communiste également) alors commis en 1984. L’affaire fut portée jusqu’à la Cour suprême du pays, et Nasioutzik a toujours prétendu être innocent. Il a été finalement remis en liberté en 1995, après avoir purgé les deux cinquièmes de sa peine, et il mourut ensuite en 2005. 
Pour la micro-histoire (…de la petite histoire), dans l’affaire Nasioutzik- Diamantopoulos, l’avocat de la famille Nasioutzik était Alexandros Lykourezos, fils de Pausanias Lykourezos, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Papagos (1952-1955) et lui-même, ancien député Nouvelle Démocratie (2000-2003). Et pour la grande histoire… contenue dans la petite, le Marechal Papagos, fut Ministre de la guerre dans le gouvernement du dictateur Ioannis Metaxas dans les années 1930, et c’est sous son commandement que l'armée grecque réussit à stopper l'avance italienne en 1940. Après l’invasion de l'armée allemande en Grèce en avril 1941, Papagos capitule, avant d’être arrêté et envoyé dans un camp de concentration en Allemagne. Il prit le commandement de l’armée régulière grecque durant la Guerre Civile (1946-1949) d’où son titre honorifique de Maréchal. 
"Luttez - Resistez - ne râlez pas" - Athènes 02/2013
Alexandros Lykourezos, alors fils du ministre du vainqueur de la Guerre Civile, fut entre autres, l’avocat de la société Siemens en Grèce ; et récemment (mars 2012) il a été condamné à une peine d’emprisonnement de cinq ans avec sursis, dans une affaire liée à un scandale immobilier et de spoliation d’une forêt près d’Athènes (quotidien Ethnos  21/03/2012). Notons que l’avocat de la famille Diamantopoulos (au procès d’Athanassios Nasioutzik), était Nikos Konstantopoulos, ancien chef du parti de Synaspismos (en 1993), un parti de gauche qui est à l’origine de Syriza. Sa fille, Zoé Konstantopoulou, députée Syriza et elle-même avocate, s’est récemment illustrée lors du débat autour de l’affaire de la « liste Lagarde ». 
On comprendra sinon, combien la Grèce est un si petit pays, au point de mêler les petites histoires à la grande et le destin de certains acteurs (illustres ou pas) avec. Ceci explique sans doute cela. L’Aube dorée par exemple, qui a toujours honoré la mémoire du Marechal Papagos, dans un communiqué (05/02) estime que « les politiciens [de gauche] qui évoquent le problème des droits de l’homme des bandits, devraient aller expliquer leur argumentaire à la famille du conducteur de taxi de Paros, assassiné par les terroristes-braqueurs de cette même association de malfaiteurs. Tout ce bruit fait autour d’un œil crevé, n’a pas eu lieu lorsque ces mêmes bandits étaient en train de commettre des assassinats ». 
"Demain, c’était hier" - Pièce de théâtre (Athènes 02/2013)
Hier, dans un lieu de travail encore (relativement préservé de la crise), de petits employés avaient «spontanément » adopté l’argumentaire aubedorien : « Les flics… devraient même trucider ces jeunes des beaux quartiers, ces bourgeois-anarchistes, basta… Et nous alors, pourquoi nous subissons tout cela sans jamais nous dérober de notre travail eh ? Et par les temps qui courent en plus ». Parmi eux, seul Georges a tenté d’y répondre, mais il renonça. Sa collègue Efterpi, aubedorienne déclarée, et dont le mari est officier chez les MAT (CRS), avait sa langue toute prête et le moral aux sommets, surtout après la manifestation relativement massive de l’Aube dorée dans la capitale samedi (02/02), la discussion entre collègues fut alors bien courte. Chez les militants de gauche par contre, il y a de la « compréhension » pour les détenus de Kozani, déjà transférés à Athènes. « On comprend ces gens, mais ils se trompent, ils agissent dans le vide, leurs armes sont nuisibles pour le mouvement social, pour toutes nos luttes en ce moment… cela donnera des arguments à nos adversaires, nous n’avions pas besoin de cela. Ceci-dit, la torture, toute cette violence exercée sur ces détenus après leur arrestation doit cesser. Elle participe d’ailleurs à cette violence de l’Etat, liée à la criminalisation de toute résistance, ce qui n’est plus disons... l’ancien ordre démocratique », me disait M. ce matin, un militant engagé d’un parti de la gauche parlementaire. 
"J'ai besoin d'un médecin" - "Des idioties. T'as seulement besoin d'un peu de Photoshop" ( Elefterotypia 04/02)
L’ordre démocratique, dont il était justement question (quel hasard !) dans un récent billet  de Jacques Sapir : « L’ordre démocratique permet de penser les formes nouvelles de la tyrannie (les agences indépendantes), de leur donner un nom précis (le BCE, la « Troïka », la dévolution des principes de l’État à l’Union Européenne sans respect pour les règles de dévolution), mais aussi de montrer ce que pourraient être des cheminements différents qui n’aboutissent pas à des usurpations de souveraineté. » C’est en quelque sorte là, le cœur du problème et du… réacteur nucléaire, générateur des violences actuelles. Il est probable que la société grecque déjà « retouché » de fond en comble par la tyrannie des marchés et par son (nouveau ?) totalitarisme de l’U.E. finira par retrouver le chemin de ses… violences ou de ses apaisements, c’est selon. 
Car la violence (et la pulsion de la mort) en Grèce ne sont plus considérées comme illégitimes dans un système politico-étatique qui par contre lui, l’est, et de plus en plus. Stathis, rencontré hier, retraité et ancien cadre de l’administration ne se fait guère d’illusions : « J’ai toujours voté à droite, mon grand-père a été torturé par les communistes durant la Guerre Civile. Aux dernières élections je n’ai pas voté. C’est désormais une bonne partie de l’ancien Pasok qui vote en faveur de Samaras, l’autre partie s’est rangée aux côtés de Tsipras. Nous réalisons alors qu’il n’y a plus aucun espoir, le FMI et l’U.E. sont en train de nous génocider, Samaras ne raconte que des c… Les électeurs patriotes de la vieille droite soutiennent désormais l’Aube dorée. D’autres ne voteront plus jamais, comme mon épouse et moi. Dans l’immeuble, il n’y a qu’un seul appartement occupé par des gens qui travaillent…. Petros, le voisin retraité accueille désormais ses deux fils et leurs épouses, tous chômeurs. Le retour à la croissance dont parle Samaras c’est faire gagner 300 euros par mois à la moitié de la population et laisser mourir tous les autres. C’est la fin. Nous sommes gouvernés par une junte et nous le savons fort bien. Ces activistes anarchistes m’horripilent, mais je ne dirais pas non par contre à l’exécution des politiciens traîtres par des patriotes… Mais il ne se passera rien je crois ». 
Manifestation Aube dorée - Athènes 02/02 - Elefterotypia 04/02
Ce soir (05/02), Yannis Panoussis, criminologue, universitaire et député de la « Gauche démocratique» (parti soutenant le gouvernement Samaras), a estimé (sur les ondes de la radio Vima-FM) « que lorsque dix jeunes garçons s’unissent pour commettre de tels actes, on ne doit pas rechercher à (en) déterminer les facteurs psychologiques et les antécédents familiaux (…) lorsqu’enfin, leurs colères ont pu trouver leur point commun (…) Cette affaire rappelle les tragédies antiques, j’ai peur que probablement du sang politique [des politiques] puisse bientôt couler. Les petites bombes, les cocktails Molotov et les braquages sont pour l’instant des éléments éparses mais la situation n’en restera pas là, c’est difficile. Soit par erreur, soit de manière délibérée, cette situation ira jusqu’à son apogée » (également sur le site de l’hebdomadaire Epikaira  05/02). 
Hier lundi (04/02), des inconnus ont envoyé depuis la Crète, un petit colis à destination du ministre des Finances Yannis Stournaras ; il contenait un message menaçant et une balle (reportage du jour, par exemple du quotidien économique Imerisia  ). Je remarque que tous les commentaires laissés par certains lecteurs à la suite de cet article (Imerisia) ne font pas dans la nuance : « La prochaine fois, pas qu’une balle. [Signé sous pseudonyme] Un officier de la Marine Nationale qui a passé sa vie à bord de navires pourris, et seulement pour gagner seulement trois sous », « Une balle ne suffira pas, il faut les mitrailler tous… » etc. Le ministre a tout de même minimisé l’incident. D’autres « balles en avertissement » ont été envoyées à de centres d’impôts en Crète récemment, ces derniers envois ont été revendiqués par une organisation alors inconnue : « Révolution Crétoise ». Entre-temps, Dimis Argyropoulos (un homme politique) qui fut candidat à la députation pour le parti anti-mémorandum de droite « Grecs indépendants » a lancé un appel via facebook « aux terroristes pour qu’ils plantent des balles (sic) dans corps de Yannis Stournaras » (Argyropoulos a ensuite minimisé ses propos, reportage de Imerisia  , 05/02). 
Athènes 02/2013
Ce soir encore (05/02), les marins en grève ont été réquisitionnés, tout comme les agents du métro il y a une semaine. « Nôtre » gouvernement de la Troïka de l’intérieur prépare « ses » prochaines mesures, économiques et de… sécurité pour lui-même. Le « terrorisme » ou terrorisme, ne fait plus peur à grand monde ici du côté d’Athènes paraît-il. A travers les états d'âme de l’opinion, on peut lui être hostile, mais ce n’est guère pour lui opposer l’apaisement par exemple dans la justice, de l’ordre démocratique. Tout simplement, parce que l’ordre est bien précaire et parce que de toute manière ce dernier n’a plus grand-chose à voir avec la démocratie. 
Tel semble être le seul consensus amplement partagé par tous ici, en tout cas de manière si flagrante. Avec le Troïkanisme intégral c’est certes la fin de la « démocratie », mais au moins, nous assisterons au retour de la vraie politique, y compris par sa négation radicale. La Grèce d’Antonis Samaras n’est pas le pays apaisé qui attend ses touristes et « ses » investisseurs, c’est bien clair. Ce qui ne veut pas dire que le volcan d’Athènes entrera en éruption pyroclastique sociale demain ou après demain. En vrai nous n’en savons rien, et c’est déjà là, toute la... magie du temps torrentiel (et retouché) que nous vivons en ce moment en Grèce… sauf que nous en mourons d’une manière ou d’une autre. Même les enfants des beaux quartiers savent aussi que dans ce pays, le seul futur visible c’est l’esclavage et la mort, d’où sans doute, une des explications des « dérives »…. et des retouches. 
"Je veux pénétrer dans l'histoire" (en grec) - Athènes 02/2013
C’est ainsi in fine qu’a travers mes textes du blog, j’essaie désespérément de « fixer » une époque finalement plus qu’un pays et ses lieux, car la Grèce n’est qu’un « cas » parmi d’autres, néanmoins significatif et si « exemplaire » de cette nouvelle « gouvernance » de la méta-démocratie… directe. 
Fixer ce temps alors historiquement dense qui nous traverse, balayant nos vécus, nos corps, nos espoirs, nos mutilations, nos hématomes sociaux. Ces derniers surtout et sans retouche. 
Adespote - Athènes 02/2013
Source : greek crisis




























































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