lundi 11 février 2013

Le vide

"L’art est une échappatoire vers ce vide 
où les dieux ont habité un jour ..."


Par Manuel Vicent,
Journaliste, écrivain et galeriste d'art espagnol. 

Traduit par  Manuel Talens
Edité par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي



La corruption des Pharaons nous a donné les pyramides ; nous avons hérité le Parthénon de la corruption de la Grèce antique ; la corruption de Rome nous a offert le Panthéon et le Colisée ; avec la corruption de l’église médiévale ont été érigés les cathédrales romanes et gothiques ; la corruption de la Renaissance nous a laissé la Pietà de Michel-Ange, commandée à l’artiste par un pape Borgia qui distribuait le poison comme un sacrement.

On peut arriver jusqu’au présent à travers tous les crimes commis par l’humanité autour de la beauté. Les Romains disaient : la vie est courte, l’art est long. Comme un aspic échappé du sein des dieux l’art s’est glissé par toutes les ruines, sans exclure la ruine de l’homme, afin de racheter le sang qui a généré l’histoire. 

Lorsque on visite les ruines d’un temple, d’un théâtre, d’un mausolée de l’antiquité généralement on marche parmi des colonnes et des chapiteaux renversés à la recherche du point signalé dans le guide touristique où se trouvaient le tabernacle, la chambre du trésor ou le tombeau du héros. Mais il n’y reste plus rien, sauf le vide. Les dieux se sont volatilisés, l’or a été volé, le cadavre du héros est disparu, mais le vide de ce lieu hermétique est le fondement le plus solide, semblable à l’esprit, la seule force qui soutient toute la gloire d’antan. 

Le fanatisme de l’Inquisition a été racheté par la folie de Don Quichotte et le doute de Hamlet ; la misère du XVIIIe siècle a été rédimée par une symphonie de Mozart ; ce sont les vers d’Hölderlin qui ont reconstruit les marbres de Phidias et ont fait germer à nouveau les fleurs d’anis entre les gradins rongés des amphithéâtres où les voix des tragédiens antiques, qui déclamaient Eschyle, étaient restées pendant deux mille ans à la merci des lézards.
Les grandes guerres du XXe siècle sont parties en une fumée dans laquelle l’on aperçoit les créatures pérennes de Grosz et d’Otto Dix. Le squelette bossu de Richard III vient juste de jaillir d'un parking souterrain sans que la tragédie de Shakespeare ait démérité d’un seul vers. La corruption et l’ordure morale qui nous asphyxient aujourd’hui ont un point de fuite. L’art est une échappatoire vers ce vide où les dieux ont habité un jour, qui est le fondement de l’esprit. Sauve qui peut.

Source : Tlaxcala


Source : Tlaxcala

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