mardi 2 octobre 2012

Noms d'oiseaux...


Par Panagiotis Grigoriou. Historien et Ethnologue


Athènes - 09/2012
Dans ce pays, jour après jour, nous nous éloignons (aussi) du silence. Ce silence dont le poète Elytis n'a cessé d'affirmer la nécessité : « ce n'est pas uniquement un phénomène acoustique, car par-dessus tout, le silence instaure de la distance ». Elytis n'était (et n'est) pas le seul à stigmatiser, à combattre, ou à fuir, cette lente mais inexorable destitution du silence fondateur. Pas plus tard qu'hier à Athènes, un ami de la Grèce et de longue date, se plaignait du bruit dans les îles : « comme si, ses habitants, ses commerçants ou les vacanciers (restants) seraient devenus complètement impénétrables par l'harmonie des lieux, et ceci, en l'espace de seulement trente ans ». Sans doute, une conséquence à la fois issue de l'acculturation véhiculée par la mondialisation (c'est à dire du marché, plus libre que jamais), et aussi, de ses « paraphrases culturelles » endogènes, autrement-dit, le lifestyle du royaume du déchet, dont le bruit, ce pylône, alors promu en... pilonnage, caractéristique des tranchées de notre modernité. Inutile de rappeler que sous le régime de la Troïka, le bruit devient aussi une arme de destruction massive. Car son usage, savamment combiné à celui de la peur propagée par les bancocrates, ainsi qu'à la déperdition de nos repères liés au temps (et intrinsèquement connectés à nos repères revendicatifs), tout cela, peut (aussi) expliquer la passivité relative des Grecs, évidemment sans « l'excuser ».

Athènes - 09/2012 - Affichette oubliée depuis juin !
Il fait chaud cet après midi, 35ºC vers 15h, ainsi, nos plages se remplissent de nouveau, de gens de tout âge, c'est aussi une conséquence du chômage. C'est sur une plage, d'ailleurs accessible en tramway, qu'une chinoise ayant épousé un grec, estima que la moitié de ses compatriotes installés en Grèce depuis plus de dix ans, ont déjà quitté notre pays, plutôt pour s'installer ailleurs en Europe, que pour revenir en Chine. Sauf que la future grande histoire du dernier bruit de la Grèce, retiendra ce lundi 1er octobre, comme étant celui du retour des Troïkans à Athènes : « ces connards (sic) d'employés à la solde des usuriers internationaux (…) et à celle de la psychopathe de Berlin, agissant de la manière d'un nouveau Hitler (sic), ce que l'ancien chancelier Helmut Schmidt a tenté de le lui expliquer paraît-il récemment, certes avec plus de diplomatie », selon le "commentaire-réquisitoire" du journaliste Giorgos Trangas ce matin sur Real-FM. Le ton du moment me semble-t-il est déjà donné pathétique dès « l'inauguration » de ce 29ème mois sous le mémorandum... oui, c'est mal parti, et nous avec.

Athènes - 09/2012
Le pays se décompose en mille et une Babylonies des âmes dans un vacarme assourdissant. Plus personne ne contrôle grand-chose, hormis certains ministères par les Troïkans et le cas échéant, par les escrocs du grand capitalisme local, pour ne pas changer. Des mesures pour tous et des scandales encore pour eux et contre nous, comme cet escroc d'envergure, Karouzos, ami lié de parenté spirituelle au Président du Parlement (Vangelis Meimarakis), voilà condamné depuis onze mois à de la prison ferme mais « paradoxalement » resté libre. Le mandat d'arrêt vient d'être émis mardi dernier (28/09), sauf que Karouzos demeure introuvable. Meimarakis doit être assez « naïf » en tout cas, pour ne prêter aucune attention aux activités mafieuses de son ami, car (selon les reportages) cet ancien patron de boites de nuit, devenu par la suite multi-entrepreneur dans l'immobilier, et dont « l'ouverture » auprès des banques excède les 350 millions d'euros, s'est toujours présenté devant les guichets comme étant le compadre de Vangelis et l'ami des politiques (Real-FM, 01/10).

Athènes - 09/2012 - "à louer"
Athènes - 09/2012
Athènes - 09/2012 - "à vendre"
Du bruit, encore du bruit. L'implication de Meimarakis dans cette affaire n'est pas prouvée, néanmoins certains... oiseaux du poulailler des journalistes, chantent tout bas que Voulgarakis, l'autre politicien présumé impliqué à ce scandale aurait davantage profité des... parrains et des amis. Ce dernier, ancien ministre de l'Intérieur, déjà mêlé au scandale Siemens ainsi qu'à celui du Monastère Athonite de Vatopèdi, s'est retiré de la vie politique pour entamer une carrière d'universitaire cette année à Chypre, sauf que le Recteur de l'Établissement chypriote, vient (dans l'urgence) de déprogrammer les conférences de l'ancien ministre. Tout le monde ne s'appelle pas Giorgos Papandréou pour se voir offrir un strapontin d'or à Harvard, (officiellement) acheté par la famille Angelopoulos. Et on apprendra concernant les Angelopoulos (et certains autres... amis des Papandréou et de la Suisse) : 
« qu'à part Johnny Hallyday et l’armateur grec Peter Livanos, qui ont fait bloquer leurs données fiscales « seulement » à partir de 2010 (...), la quasi totalité des personnes soumises au forfait fiscal font systématiquement bloquer leurs données. Ainsi par exemple les ressortissants grecs suivants, alors que leur pays est au bord du gouffre : Monsieur Theodoros Angelopoulos et famille, armateur et magnat de l’acier, Madame Gianna Angelopoulos-Daskalaki, ancienne politicienne, Monsieur Spiros Latsis et famille, banques, raffineries de pétrole, marine et aviation, participations, immobilier. C’est un scandale ! Ce faisant, ils rendent impossible toute transparence au sujet de leur situation financière. De plus, ils cachent dans la boîte noire de « l’impôt forfaitaire » le secret de leur menue contribution à la Suisse, pays dont ils jouissent si volontiers de la bonne infrastructure. Leur comportement est tout simplement contraire à la démocratie et inacceptable. Ce faisant, ils escroquent non seulement leur pays d’origine, mais privent aussi la Suisse et, en ce qui concerne les personnes susmentionnées, également le canton de Berne et la commune de Saanen, d’une contribution fiscale équitable: nous parlons ici certainement de millions, probablement de milliards de francs. La commune de Saanen fait état pour 2011 de rentrées fiscales sur le revenu de CHF 18,6 millions et de 9,6 millions sur la fortune. Quels seraient ces chiffres si les personnes au bénéfice de l’impôt forfaitaire étaient taxées comme les contribuables suisses ? » (Rapport de Margret Kiener Nellen, conseillère nationale PS /BE ).

Athènes - 09/2012 - "à vendre : 78m2 - 38.000 euros"
Nous espérons que nos amis Helvètes (c'est à dire le peuple) trouveront leur solution, et nous... notre problème. Hier dimanche, le grand journal de la propagande To Vima, faisait sa « Une » sur le prétendu putsch qui n'aurait pas abouti en octobre 2011, sans aucune preuve tangible, mais dans un contexte où certes, « les militaires étaient en ébullition ». Telle fut également la version des faits dont s'accordèrent apparemment, Giorgos Papandréou et par exemple, l'homme politique de nationalité allemande, principalement implanté politiquement et médiatiquement en France, à savoir Daniel Cohn-Bendit. Je crois (et je ne suis pas un « oiseau isolé... ni de mauvaise augure »), qu'une fois de plus, To Vima, veut nous effaroucher pour nous pousser à admettre combien notre « Démocratie » serait en danger, alors qu'elle se trouve déjà abolie depuis longtemps, officiellement en tout cas depuis 2010. Yannis Pretenderis, « nôtre » plume distinguée chez les oiseaux du royaume médiatique Lambrakis (Ta Nea, To Vima, Mega-TV), n'a pas hésité un seul instant à nous prévenir : « Vaut mieux réduire la santé (sic), les salaires et les retraites, plutôt que la démocratie, non ? » (a déclaré récemment, lors d'une émission de télévision, cité par Giorgos Trangas sur Real-FM – 01/10).

Athènes - 09/2012 - "Peuple -   sortons de l'UE"
On admettra par la même occasion qu'au nouveau pays des bijoux à vendre et du bois de chauffage à acheter qui est le nôtre, les électeurs du centre ne devraient pas trop se reporter sur SYRIZA, qui d'ailleurs se... centraliserait à son tour... avant l'heure, au point où on se demande déjà (y compris en son sein), (et) dans quelle mesure, il deviendra... ou pas, un bon, ou sinon, un mauvais Pasok ! Aliki, militante (et même cadre) au sein d'un courant SYRIZA politiquement situé très à gauche est en colère : « Tsipras a présenté à Salonique un programme sensiblement différent de celui de juin dernier. On se droitise, puis on caresse les Euro-maîtres dans le sens du poil. « L'Économie basée sur la solidarité des citoyens » ne veut absolument rien dire, [car] soit on brise le système d'en haut et d'en bas, soit on rentre chacun chez soi pour ainsi ruminer la crise... Et il n'y avait aucune urgence pour que Tsipras aille voir Martin Schulz, le président du Parlement européen. »

"Nous avons distingué la photo du chef Pasokien Venizélos"
"Et sa caricature" - Ornerakis 2012
Mais a contario, le journal Avgi (SYRIZA) daté du 30/09, estime que « le message d'Alexis Tsipras devient enfin audible en Europe (…) et que Martin Schulz, lui a réservé un accueil digne d'un rang de Premier ministre », soyons donc rassurés.... et confiants, l'avenir viendra ! Et du côté de la presse, pendant que nous y sommes, nous avons distingué la photo du chef Pasokien Venizélos, choisie par le journal Le Monde dans sa version électronique la semaine dernière. Elle en dit plus et surtout autre chose que l'article du journal, au point à se demander dans quelle mesure, les concepteurs de la page ne ont pas opéré ce choix volontairement. Le hasard a aussi fait, que pratiquement au même moment, j'ai découvert une caricature de Venizélos visitant l'exposition « Dessins issus de la crise », à l'École de dessin de Spyros Ornerakis. Ses étudiants et jeunes dessinateurs présentaient leurs travaux, invariablement d'actualité. Lors du vernissage, on pouvait simplement grignoter et... grignoter par la même occasion l'avenir. Que faire, où produire et comment vivre dignement de son art, rester ou sinon quitter le pays à la fin du cycle. Cycle d'études bien entendu, pas de la crise.

"Ses jeunes dessinateurs présentaient leurs travaux" - Antonis Kakoulidis
Alexis Tsipras vu par Makis Theologis
 Car nos jeunes partent. Leur mot d'ordre : fuir. D'abord un pays occupé et inexistant, mais aussi un pays dont la mafia c'est l'État, plus les (autres institutions). Avec une certaine amertume, Aristidis Baltas dans son éditorial (Avgi 30/09), estime « qu'au-delà de l'horreur, [et] à part cette prise de conscience nous faisant admettre que notre monde est soumis à ces forces invisibles qui déterminent de fait nos destinées, le livre [Gomorra: Dans l'empire de la Camorra de Roberto Saviano] pose implicitement une question qui nous concerne aussi directement : Pourquoi la Camorra ou la Mafia n'existent pas en Grèce ? Pourquoi on n'entend parler que « du milieux » ou « des parrains de la Nuit », anonymement et sans trop de précisions ? (...)

La réponse serait plus claire si l'on considère un paramètre, mis en exergue par le livre de Saviano. En Italie voisine, à travers toutes les batailles que l'État mène contre la Camorra ou la Mafia, d'ailleurs non sans pertes, il s'oblige à une certaine auto-épuration. Et de toute façon, il fait la guerre contre la Mafia par certaines de ses institutions et services spécifiques, sans oublier les tirs à balles réelles, gagnant parfois ici ou là de batailles importantes. Plusieurs « parrains » se trouvent d'ailleurs déjà derrière les verrous des prisons italiennes.

"Ses jeunes dessinateurs présentaient leurs travaux" - Giorgos  Tokas
Risquant un certain excès, je dirais que cette lutte n'est pas menée en Grèce, non pas parce que nous ne connaissons pas de Camorra ou de système mafieux... comme si la Grèce était un endroit idyllique. Non, bien au contraire : l'équivalent de cette organisation anonyme a noyauté dans le silence, l'État et ses institutions.

Exagération ? Peut-être. Mais peut-être que non. Pensons à ce que nous savons de l'histoire et essayons d'admettre, au moins en tant que hypothèse de travail, le lien entre le passé et ce qui se déroule sous les feux des projecteurs en ce moment. Nous savons que pendant la guerre civile et jusqu'à la dictature des Colonels, un certain « État profond » a presque ouvertement confisqué la gouvernance du pays. On sait aussi, que comme la dictature fut considérée comme relevant « de l'infraction instantanée », l'épuration n'a été en somme que trop partielle. À partir de là, on peut raisonnablement supposer que finalement, après la restauration de la démocratie, cet « État profond » n'a pas disparu pour autant comme par magie, mais qu'il a « intégré la nouvelle situation ». Donc, d'après ce que nous avons pu constater, nous pouvons raisonnablement déduire que tous les gouvernements d'après-dictature ont fini par réinventer un modus vivendi avec lui, car s'y opposer, affronter ces structures bien établies, comporterait un « coût politique » apparemment insupportable. En contrepartie, ces structures si bien établies garantissaient aux politiciens l'affiliation de leurs réseaux clientélistes, non sans en profiter évidemment.

"Ses jeunes dessinateurs présentaient leurs travaux" - Kypriotis Aris
Ces éléments, nous conduisent à supposer que les divers « scandales » ou « affaires » seraient de fait en interconnexion. L'affaire Siemens, le scandale de Vatopedi, celui des écoutes téléphoniques, celui manuels universitaires, les obligations... structurellement truquées et ces autres délits d'initiées à la Bourse d'Athènes, plus les journalistes qui n'ont toujours pas tout vu, les commandes d'armement, l'affaire des « juges initiés », le « circuit des usuriers escrocs Thessalonique », la contrebande des carburants et la contrebande tout court, les « irrégularités » financières dans les municipalités et dans les préfectures, les « entremetteurs », « intermédiaires » et les autres maîtres-chanteurs dissimulés ou apparents, les condamnés à de lourdes peines qui s'échappent de prison comme de chez eux, les matchs de football truqués et ce dopage, inextricablement impliqué dans le sport tout comme l'argent mafieux, la corruption chez les prisonniers, chez les gardiens et chez les agents, au sein de la police et jusqu'aux juges, mêlant contrôleurs et contrôlés, journalistes et membres des partis, des députés et des ministres. Et tout cela alors que la Constitution quant à elle, assure la presque impunité, car l'immunité des parlementaires est levée au compte-gouttes et en réalité presque jamais, lorsqu'il s'agit de ce type d'affaires (...)

"Rendez-nous ce que vous avez volé" - Athènes 09/2012
Et il ne s'agit pas, comme on dit parfois d'un quelconque « dysfonctionnement ». Car le capitalisme grec est un capitalisme largement nourri par l'État. On y rencontre notamment, tous ces «Entrepreneurs nationaux et sous-traitants de toute sorte, propriétaires de médias, banquiers, gérants de fonds de pension et d'entreprises appartenant à l'État, ou d'entreprises privées dont l'unique client c'est l'État. Il s'agit, d'une interminable collecte de fonds publics sans règles ni limites, distribuant ainsi des avantages dus de manière asymétrique (et) à travers des liens correspondants à des structures caractéristiques de l'État profond. Ce système relationnel qui pourrait bien ne pas être soumis à un centre qui le guiderait d'en haut, mais qui néanmoins, agit comme si il lui était soumis. L'harmonie même parfaite qui caractérise la production du discours public à travers les médias électroniques et traditionnels, semble toujours obéir à un « ordre du jour », comme si il est délivré par un organisme compétent, d'un « grand » pouvoir exécutif. Alors, en quoi ce fonctionnement serait-il distinct de celui de la Camorra, ou de la Mafia ?

Laissons donc cette question ouverte. Quoi qu'il en soit, tout laisse penser qu'un éventuel gouvernement de gauche aura devant lui une tâche très lourde à accomplir (...) »

Conférence de la Ligue grecque pour la protection des oiseaux (LGPO)
Telle est une certaine vision de notre gauche. Elle n'a pas forcement valeur d'une « vérité absolue », mais elle ne serait pas foncièrement mensongère non plus. J'y ajouterais « simplement », que la jonction entre le « système de rapacité interne » et cette « autre » rapacité de la bancocratie mondialisante, aurait engendré ce « cas d'école », à savoir « l'expérimentation grecque » sous le mémorndum.

Et c'est aussi ainsi que nos jeunes partent. Comme nos oiseaux d'ailleurs. Chassés une fois de plus et de trop de leurs dernières réserves naturelles qui sont ces îlots inhabités de la mer Égée, car mis en vente (et en exploitation potentielle), au profit des « créanciers ». Un désastre dans le désastre, et d'abord destructeur de silence, selon les travaux de la Ligue grecque pour la protection des oiseaux (LGPO), communiqués lors d'une conférence sur le sujet, organisée vendredi dernier (28/09). De cette conférence, tout comme des autres... noms d'oiseaux il sera aussi question dans un prochain billet de ce blog. Besoin d'un peu de silence aussi.... 
"La peur" - Rue Granikos - Athènes 09/2012
 
Source : greek crisis

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