En 1898, Zo d'Axa, s'indigant de la stupidité dominante, intitulait
son pamphlet: "Vous n'êtes que des poires!" Le constat, hélas, n'a rien
perdu de sa pertinence et c'est seulement le souci de
ne verser ni dans le mépris ni dans la généralisation qui m'invite à
lui prêter une forme interrogative. Il ne convient pas de désespérer
ceux que la crétinisation médiatique n'a pas réussi à
entamer parce qu'ils ont gardé le goût de vivre et que, chez eux,
l'intelligence sensible l'emporte sur le calcul. On peut juger atterrant
le spectacle de populations résignées à pourrir sur
pieds dans le marais financier qui prolifère partout, stérilise les
sols, engloutit les acquis sociaux. Mais la fonction du spectacle
n'est-elle pas d'entretenir, en
l'agrémentant de divertissantes vulgarités, le désespoir, la peur et
la résignation qui sont les meilleurs soutiens de l'oppression étatique
et mafieuse ?
Alors que toutes les idéologies, dont la vogue, hier encore, était
énorme, sont tombées en désuétude après avoir amplement prouvé leur
ineptie, l'arsenal médiatique tente de remettre en scène des
croyances avariées et périmées, entachées de boue et de sang. Le capitalisme boursicoteur
solde les débris du passé en ruinant le présent. Il assure la vente
promotionnelle des
décombres, il jette sur le marché des idées mortes qui, si
ridiculement délabrées qu'elles soient, sont hâtivement galvanisées et
remises au goût du jour. L'Etat et les multinationales misent sur
la frayeur sécurisée et sur la peste émotionnelle pour affubler
d'habits neufs des idéologies aussi putréfiées et nauséabondes que le
patriotisme, le communautarisme, le tribalisme, le
néo-libéralisme, le néo-communisme, le néo-fascisme, la bouffonerie
socialiste. En favorisant les replis communautaristes, l'Etat donne des
armes à un racisme que son hypocrisie humaniste
condamne, dans le même temps que sa pratique des exclusions, de
l'anathème et du ghetto le ravive.
Quoi de plus profitable aux affaires qu'un chaos où chacun manifeste sa détestation de l'autre et le mépris de soi!
[...]
Des milliards circulent dans le cercle vicié de la
finance internationale, des banques, des mafias mondiales, qui
détruisent ou délocalisent les entreprises, augmentent le nombre
de chômeurs et pressent cyniquement les gouvernements de diminuer
l'aide aux indigents. Tandis que l'argent dévalue, les marchés
financiers s'enrichissent et les populations continuent de voter
docilement pour ceux qui les escroquent et les persuadent de cracher
au bassinet sans rechigner.
Il y a, en effet, de quoi s'indigner. Mais l'indignation est un feu
de paille dans un monde livré à la glaciation du profit. Elle est vouée à
l'éphémère si elle n'éclaire pas de sa chaleur
festive ce projet d'une vie autre qui est au coeur du plus
grand nombre. Trop de contestataires ont cru porter à un capitalisme,
s'effondrant sous le poids de son absurdité, des coups
qui se voulaient mortels et n'étaient que d'allégoriques moulinets
de matamores. La révolution de la vie quotidienne ne consiste pas à se
défouler, à brûler les symboles de l'oppression, à tirer
vengeance des fantoches du pouvoir - patrons, policiers, hommes
d'Etat. Le vieux monde est coutumier de ces exutoires que la violence
débridée ménage aux frustrations qu'il accumule
quotidiennement. Ce que la représentation specataculaire est
incapable de saisir, c'est cette vie clandestine qui le mine peu à peu
et sur laquelle il n'a aucune prise, parce qu'elle niche au
coeur de chacun.
C'est là, dans la clandestinité d'existences qui se cherchent, que
s'élabore lentement une société nouvelle. C'est là que la gratuité
de la vie incitera de plus en plus à passer
outre aux diktats de l'Etat mafieux, à ne plus payer pour les biens
d'une terre qui est à nous, non aux marchands qui la dévastent.
Partout
où renaîtront l'expérience autogestionnaire et la
démocratie directe, la gratuité mettra entre nos mains une arme
absolue contre la dictature des marchés, où tout se monnaie et se
corrompt, à commencer par les moments péniblement et
passionnément vécus chaque jour.
Raoul Vaneigem
Source : tant-que-la-terre-tournera

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