jeudi 20 septembre 2012

Mémoire : Sabra et Chatilah


'Quatre heures à Chatila' de Jean Genet - L’art et l'artiste au service de la non-violence active 

Non-violence culture – Sabra et Chatila - Quand l’art et la culture remplace le judiciaire honteusement défaillant : "Quatre heures à Chatila" de Jean Genêt. Retour sur les faits, l’ arrogante impunité d’un criminel de guerre Ariel Sharon.... En Grande Bretagne, une lueur d’espoir surgit pour que Justice soient rendues pour d’autres crimes de guerre commis par des généraux israéliens à Gaza.



"Des mots pour ne pas consentir" Sophocle

En septembre 1982, Genet accompagne à Beyrouth Layla Shahid, alors présidente de l'Union des étudiants Palestiniens. Le 19 septembre, Genet est le premier Européen à pouvoir pénétrer dans le camp de Chatila. Témoin de la tragédie, Genet qui n'écrit plus depuis longtemps reprend la plume et rédige le plus important de ses articles politiques, "Quatre heures à Chatila", publié l'année suivante dans la Revue d'Études Palestiniennes. Ce texte magnifique, réquisitoire implacable contre les responsables de cet acte de barbarie, ne commence pas par évoquer l'horreur du charnier. Il commence par le souvenir des six mois passés dans les camps palestiniens avec les feddayin, dix ans avant le massacre de Sabra et Chatila.


"Sur les six parties, deux seulement sont consacrées à la description des charniers de Chatila. Pour aller plus loin et ne pas être aspiré par cette réalité insoutenable, disparaître en elle comme l'on sombre dans un gouffre, pour réagir et comprendre, Genet se remémore ce qu'il sait des Palestiniens quand il était parmi eux encore vivants. C'est l'objet des quatre autres parties qui sont une échappée de la mémoire en Jordanie, douze ans auparavant, alors que Genet vivait dans les camps palestiniens. Le visiteur hébété de Chatila se doit, pour ne pas devenir fou au milieu des cadavres en décomposition, de mettre au clair ce qu'ont été pour lui les Palestiniens vivants, et impérativement de parler de lui pour parler d'eux" (Alain Milianti, Le fils de la honte. Éd. Solin, 1992).

" Quatre heures à Chatila" extraits

"Il se passa dix ans et je ne sus rien d’eux sauf que les fedayin étaient au Liban. La presse européenne parlait du peuple palestinien avec désinvolture, dédain même. Et soudain, Beyrouth-Ouest.

Une photographie à deux dimensions, l’écran de télévision aussi, ni l’un ni l’autre ne peuvent être parcourus. D’un mur à l’autre d’une rue, arqués ou arc-boutés, les pieds poussant un mur et la tête s’appuyant sur l’autre, les cadavres, noirs et gonflés que je devais enjamber étaient tous palestiniens ou libanais.

Pour moi comme pour ce qui restait de la population, la circulation à Chatila et à Sabra ressembla à un jeu de saute-mouton. Un enfant mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si étroites, presque minces et les morts si nombreux...

Le massacre de Chatila se fit-il dans les murmures ou le silence total, si les Israéliens, soldats et officiers, prétendent n’avoir rien entendu, ne s’être doutés de rien alors qu’ils occupaient ce bâtiment (Ambassade du Koweït), depuis le mercredi après-midi ?

La photographie ne saisit pas les mouches ni l’odeur blanche et épaisse de la mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu’il faut faire quand on va d’un cadavre à l’autre....

Sans doute j’étais seul, je veux dire seul Européen avec quelques vieilles femmes palestiniennes s’accrochant encore à un chiffon blanc déchiré, avec quelques jeunes feddayin sans armes. Mais si ces cinq ou six êtres humains n’avaient pas été là et que j’aie découvert cette ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonflés, je serais devenu fou.

Ou l’ai-je été ? Cette ville en miettes, et par terre que j’ai vue ou cru voir, parcourue, soulevée, portée par la puissante odeur de la mort, tout cela avait-il eu lieu ?...

Trois jeunes gens m’entraînaient dans une ruelle.
Entrez, monsieur, nous on vous attend dehors....

Jean Genet






Genet à Chatila
Entretiens avec Leïla Shahid

Propos recueillis par Jérôme Hankins


Nous sommes arrivés à Beyrouth, ce dimanche-là, après le départ des combattants et juste dans les premiers jours d'accalmie. Ma mère habite un grand immeuble devant la mer : nous sommes arrivés, ma mère n'était pas là, mais une jeune fille libanaise dont la maison avait été détruite par les bombardements habitait chez nous. Nous sommes montés au huitième étage et on s'est installés.
Le lendemain matin (c'était un lundi, le 13 septembre, je ne l'oublierai jamais), on s'est levés tôt, on est allés prendre le café sur le balcon qui surplombe la mer et d'où l'on voit toute la baie de Beyrouth. Trois navires militaires sortaient du port et prenaient le large. Jean me dit : "Qu'est-ce que c'est ?" Et je lui dis : "Je ne sais pas. C'est très curieux." Je suis allée prendre des jumelles. En fait c'était le contingent français des forces multinationales qui partait. Et Jean me dit (je ne l'oublierai jamais) : "C'est mauvais signe. Pourquoi partent-ils avant la date prévue ?" Car ils devaient rester encore un mois, pour assurer la "protection" des civils palestiniens dans les camps. On les a regardés partir.

Moi j'étais si heureuse d'être revenue dans cette ville, où je suis née, que je voulais sortir tout de suite. J'ai appelé Jacqueline, une amie journaliste, qui est venue nous prendre en voiture. Nous avons parcouru toute la ville pour voir l'étendue des dégâts après trois mois de siège et de bombardements. Nous avons tourné absolument partout, y compris dans le camp de Chatila, qui avait été bombardé aussi mais ni plus ni moins que les autres secteurs de la ville. Nous avons vu surtout l'effet des bombardements sur les immeubles et c'était très impressionnant à voir. On n'imagine pas ce que c'est, car on oublie la densité du tissu urbain à l'intérieur d'une ville qui est très petite et où tous les immeubles ont en moyenne dix étages.

Ce lundi-là, nous sommes rentrés à la maison vers 18 heures. Jean s'est retiré dans sa chambre, moi dans la mienne. J'ai pris les journaux pour lire la presse du matin et je ne pensais pas le revoir avant le lendemain. Au bout d'un moment, il sort de sa chambre, je le vois entrer dans la mienne, à moitié assommé par le Nembutal, avec son pantalon à moitié défait, hirsute, avec les cheveux debout, il vient sans un mot s'installer dans un fauteuil près de mon lit. Il me regarde (je ne disais pas un mot, j'attendais de comprendre pourquoi il n'était pas couché) et il me dit : "Je les aime." Je dis : "Mais qui ?" Et il me répond : "Les Palestiniens." Alors, je ris et je lui dis : "Oui, je comprends, je crois." Il rit, se lève et rentre dans sa chambre pour se coucher.

Là, j'ai senti qu'il était vraiment heureux d'être revenu à Beyrouth. Et moi, j'étais soulagée de voir que c'était une bonne décision de l'avoir amené.
Le lendemain, il m'a dit : "Ne t'occupe pas de moi, fais tes visites comme tu veux." Cet après-midi-là, j'étais chez un ami en ville. Jean était à la maison en compagnie de la jeune Libanaise, et j'ai appris qu'il y avait eu une énorme explosion au siège des phalangistes. J'ai tout de suite appelé Jean pour le rassurer et le prévenir que j'allais rentrer car la situation était très tendue en ville. Je suis revenue à la maison, on entendait des coups de feu partout. Nous avons eu confirmation plusieurs heures plus tard que le siège du parti phalangiste venait d'être dynamité et qu'il y avait plusieurs morts. Au début, ils ont commencé par dire que le président de la République, Béchir Gemayel, était vivant et qu'il aidait à évacuer les blessés. Puis ils ont fini par admettre qu'il était mort dans l'explosion, et toute la ville a été traversée comme par un choc électrique, car il venait juste d'être élu et tout le monde avait cru que son élection signifiait la fin de la guerre. Et cet assassinat, avec son côté spectaculaire car le siège du parti phalangiste était très bien gardé, a beaucoup choqué la population.

C'était donc le mardi soir. Le 14 septembre.
Le mercredi, vers 5 heures du matin (je n'ai pas dormi cette nuit-là, car je sentais que quelque chose de terrible venait d'avoir lieu), je vois arriver le vendeur de journaux en moto, très excité et je lui dis : "Qu'est-ce qu'il y a ?" Il me répond : "Les Israéliens arrivent, les Israéliens arrivent !", il jette les journaux et s'en va très vite. Je dégringole les escaliers de l'immeuble et de l'entrée je vois arriver les chars et les jeunes soldats israéliens, avec leur sac à dos et leurs antennes (car ils avaient des petits postes émetteurs), gravir la pente qui mène de la mer vers le centre de la ville, en passant devant notre appartement. Je suis remontée très vite. Bien sûr, tous les habitants de l'immeuble étaient paniqués, car les chars tiraient des obus à blanc pour terroriser la ville. Jean était surexcité, il voulait tout voir de près. Les voisins avaient verrouillé la grille de l'entrée de l'immeuble, et Jean protestait qu'il voulait aller regarder. Alors, les dames de l'immeuble l'ont engueulé et lui ont dit qu'il fallait que tout le monde descende dans l'abri, et qu'il était en train de mettre tout le monde en danger à force de vouloir rester dehors.

Les Israéliens se sont éparpillés à l'intérieur de la ville. Ils ont divisé la ville en secteurs. Et ils ont très vite encerclé les camps palestiniens qui sont au sud de la ville de Beyrouth.

Mercredi, tout le monde est resté terré chez soi. Quelques Libanais ont créé des poches de résistance, mais très peu, puisque la majorité des combattants libanais et palestiniens avaient remis leurs armes à des postes de ramassage, selon l'accord signé entre Arafat et Habib, et personne ne s'attendait à une nouvelle invasion de Beyrouth-Ouest.

Cette nuit-là, nous avons passé la soirée à regarder le ciel illuminé par d'énormes fusées éclairantes, au sud de la ville, c'est-à-dire où sont les camps. Et on ne comprenait pas ce qui se passait. Pourquoi sur cette partie-là de la ville ? D'autant plus qu'on n'entendait ni canon, ni mitraillettes. Le calme total. Pas d'électricité, pas une voiture dans les rues. Un silence total, c'était effrayant, presque surréaliste.

Le jeudi, je suis sortie un peu pour aller voir dans le quartier ce qui se passait. Je suis allée chez des amis qui avaient tenu un centre d'informations pendant le siège de Beyrouth, devant l'université américaine.

Jean était venu avec moi ce jour-là. Nous avons vu que les gens s'organisaient déjà en comité d'informations et ils parlaient de patrouilles israéliennes des services de renseignements qui circulaient dans des voitures civiles, avec des cartes d'état-major comportant des inscriptions très précises de rues où ils voulaient faire des rafles de militants palestiniens et libanais. Ils étaient à la recherche de caches d'armes en ville. On m'a dit : "Toi, tu peux circuler, car comme tu n'étais pas là pendant le siège de la ville, les mouchards qui sont en train de dénoncer les Palestiniens parmi les habitants de Beyrouth-Ouest ne te connaissent pas." J'avais une petite voiture, donc je pouvais circuler facilement, pour voir si je pouvais aider les gens d'une manière ou d'une autre.

Le vendredi soir, nous étions Jean et moi chez des voisins quand, vers 18 heures, quelqu'un a sonné à l'interphone en bas : "Descendez vite, c'est très important." J'ai dégringolé les escaliers (il n'y avait toujours pas d'électricité) et c'était mon amie journaliste qui nous avait promenés le premier jour. Elle m'a dit : "Je te présente une infirmière norvégienne, qui arrive de l'hôpital d'Akka, au camp de Chatila. Elle a des choses terribles à dire. Il faut à tout prix que tu arrives à faire passer un message à l'OLP : il y a un massacre dans le camp." J'ai invité l'infirmière en question à monter chez nous. Elle nous a raconté qu'elle travaillait depuis le début du siège de Beyrouth à l'hôpital d'Akka, avec une équipe de médecins et d'infirmiers scandinaves et palestiniens, et qu'elle était une volontaire venue aider le Croissant-Rouge palestinien. Depuis trois jours ils accueillaient des blessés avec des blessures très bizarres : de couteau, de hache. Ces blessés étaient paniqués et disaient qu'ils ne comprenaient pas ce qui se passait, qu'un massacre horrible avait lieu à l'intérieur du camp. Très vite il y avait tellement de blessés qu'on ne pouvait plus les traiter ; à peine soignés, ils repartaient comme des fous chercher le reste de leur famille. Or, justement ce soir, des hommes en tenue léopard étaient entrés dans l'hôpital, avaient rassemblé tout le monde et les avaient emmenés au poste israélien, installé en face du camp de Chatila dans trois immeubles qui appartiennent à l'armée libanaise. En chemin, ces hommes armés avaient sorti le médecin palestinien du rang et l'avaient abattu, malgré leurs protestations. Le reste du groupe était composé d'étrangers qui furent emmenés au poste d'observation israélien, où on les avertit que les phalangistes opéraient un massacre dans le camp et qu'il fallait à tout prix qu'ils rentrent chez eux.

Nous avons décidé, l'infirmière et moi, d'alerter aussitôt les chancelleries étrangères de Beyrouth-Ouest, puisque normalement les forces multinationales étaient responsables des civils palestiniens.
J'ai dit à Jean : "On va commencer par aller au consulat de France, qui est juste en face de la maison." Jean me dit : "Absolument pas." Je lui dis : "Il est 10 heures du soir. On va aller, toutes les deux, seules dans la nuit ; la ville est dans l'obscurité. Nous ne savons pas qui circule en ville, avec tous ces miliciens armés. Tu vas nous laisser aller toutes seules à l'ambassade de France ?" Il m'a dit : "Ce n'est pas mon travail d'aller, moi, au consulat de France." J'étais furieuse contre lui. Nous sommes parties toutes les deux et je n'oublierai jamais, parce que le consul a eu le courage de nous recevoir immédiatement (car la ville était dans un état de folie totale, personne ne pouvait faire confiance à personne). Il a pris note de ce que lui disait l'infirmière et nous a promis de faire quelque chose. Nous étions tellement affolées que nous n'avons même pas pu remettre la voiture en marche. Nous sommes rentrées à pied, je crois qu'on n'a jamais couru aussi vite de notre vie.
Nous sommes allées ensuite chez mon voisin, représentant aux Nations unies. Il a répondu qu'il ne pouvait pas nous aider, car il craignait d'être pris dans des tirs. Je lui ai dit : "Et le fanion des Nations unies que vous pouvez mettre sur votre voiture ?" Mais il n'a pas voulu s'aventurer.
Le lendemain, très tôt, nous sommes allées à l'AFP, qui avait été le centre de presse le plus actif à Beyrouth pendant le siège, pour convaincre les journalistes d'aller voir sur place. On était à peine arrivées que le consul de France est entré, blême, il me regarde en disant : "Madame Shahid, ce que vous m'avez raconté est un dixième de ce que j'ai vu ce matin à Chatila." Je lui demande : "Pourquoi, qu'est-ce que vous avez vu ?" Il me répond : "J'ai vu des amoncellements de cadavres, j'ai vu des familles entières assassinées devant leur télévision, je n'ai pu traverser certaines rues car elles sont jonchées de cadavres." Il a insisté pour que les journalistes partent tout de suite. Puis il a aperçu le représentant de la Croix-Rouge internationale, il s'est emporté et lui a dit : "Qu'est-ce que vous attendez pour lancer un appel international ? Un massacre vient d'avoir lieu, il y a des centaines de cadavres qui pourrissent déjà au soleil et vous n'avez encore rien fait." Alors le représentant de la Croix-Rouge s'est installé à une table devant lui, et il a rédigé le premier appel international que la Croix-Rouge ait lancé. Les journalistes se sont rendus sur place et la nouvelle a commencé à circuler.

Je suis repassée à la maison et, avec Jean et deux journalistes américains, nous avons essayé de nous approcher du camp. Pour se donner plus de chances, nous nous sommes séparés et Jean est resté avec les Américains. Malheureusement, les soldats israéliens les ont refoulés. De mon côté je suis allée vers l'hôpital de Gaza où le reste de l'équipe d'infirmiers et de médecins étrangers aidaient encore le Croissant-Rouge. On ne m'a pas laissée arriver à Gaza, car samedi, en fait, les massacres continuaient.

Le dimanche matin, nous avons essayé de nouveau et là, vers 10 heures, nous avons pu enfin pénétrer dans le camp. Jean est entré d'un côté avec les journalistes et moi je suis allée à l'hôpital de Gaza où les médecins qui restaient étaient évacués par l'armée israélienne. C'est là qu'on a découvert la taille, l'ampleur du massacre. Et on a compris que cela durait depuis trois jours, sous la surveillance de l'armée israélienne qui lançait des fusées éclairantes toute la nuit. Les armes utilisées étaient la plupart du temps des poignards, des canifs, des haches et c'est pour ça que personne ne s'était aperçu de rien, car on n'entendait pas de tirs. Les gens se terraient ; ils restaient sur place et se cachaient dans des abris. Ils n'ont pas pu se prévenir les uns les autres, puisque la stratégie était de diviser le camp en quartiers, de regrouper les tueurs en équipes indépendantes, chacune étant menée par un dirigeant local des forces libanaises et du parti phalangiste. Donc, les quartiers étaient isolés les uns des autres et c'est pour cela que la plupart des habitants sont morts sur place.

Ed. Solin, Actes Sud Babel n°105, avril 1994



Source : Positions





Sharon : "Quelques terroristes de plus seront peut-être tués. Ce sera une bonne chose pour nous tous."

Les mêmes dynamiques volatiles - Sabra-Shatila 1982 ; Iran 2012 ?

Barry Lando, Counterpunch, 17 sept 2012

L’explosion anti-étasunienne qui secoue une grande partie du monde arabe a été provoquée par la diffusion d’un film informel qui insultait Mohammed, mais l’indignation profonde qu’il a soulevée s’enracine dans des décennies de ressentiment contre les Etats-Unis et leurs alliés

Rien n’a davantage alimenté cette colère que le massacre d’au moins 800 réfugiés Palestiniens à Beyrouth le 16 septembre 1982 dans les camps de Sabra et Shatila.

Il faut absolument lire l’article d’opinion paru aujourd’hui dans le New York Times qui parle de la complicité des Etats-Unis dans ce massacre si on veut comprendre les dynamiques à l’oeuvre entre les dirigeants israéliens et étasuniens. Il est hélas opportun de faire le rapprochement avec les pressions virulentes actuelles du premier ministre israélien Netanyahu pour que les Etats-Unis soutiennent une attaque contre les installations nucléaires iraniennes.

Des dossiers récemment déclassifiés et analysés par Seth Anziska, un étudiant en doctorat de l’Université Columbia, révèlent les violentes discussions qui ont opposé les leaders étasuniens et israéliens il y a trente ans, et comment les officiels étasuniens furent globalement contraints et forcés par leurs homologues israéliens de les laisser massacrer les Palestiniens, presque tous des vieilles personnes et des enfants qui furent assassinés, violés et démembrés. Le massacre a duré du 16 septembre au 18 septembre, les troupes israéliennes encerclant les camps et leur phares éclairant les misérables ruelles étroites et les. maisons

La tuerie elle-même a été perpétrée par des milices phalangistes de chrétiens fanatiques d’extrême droite, alliées aux Israéliens qui avaient envahi le Liban en juin 1982. le but d’Israël était d’éradiquer l’OLP (Organisation libre de Palestine) qui avait établi un état dans l’état au Liban et de faire en sorte que le pays reste aux mains des alliés libanais chrétiens d’Israël.

Après l’invasion israélienne, le président Reagan avait envoyé plusieurs centaines de Marines étasuniens à Beyrouth pour aider à mettre en place un cessez-le-feu et pour superviser l’évacuation de milliers de combattants palestiniens vers d’autres pays arabes.

Mais quand, leur allié, Bashir Gemayel, a été assassiné, les Israéliens ont violé la trêve et occupé Beyrouth Ouest où vivaient des centaines de milliers de civils palestiniens.

Les dirigeants israéliens soutenaient que la présence des forces israéliennes de défense (IDF) était nécessaire parce qu’il y avait des milliers de "terroristes palestiniens" dans Beyrouth Ouest. Mais les officiels étasuniens avaient aidé à l’évacuation de milliers de combattants palestiniens un mois plus tôt. Ils savaient que ce que disait Israël était faux et ils craignaient un massacre si on laissait les Phalangistes pénétrer dans les camps palestiniens. Beaucoup d’officiels israéliens de haut niveau avaient les mêmes craintes.

Le 17 septembre 1982, l’envoyé étasunien, Moris Draper, et l’ambassadeur, Samuel Lewis, ont rencontré le général Ariel Sharon et d’autres officiels israéliens pour essayer d’imposer le retrait des forces israéliennes de l’ouest de Beyrouth.

Selon Anziska :
"Le compte-rendu de la réunion du 17 septembre montre que les Etasuniens ont été démontés par Sharon et ses affirmations mensongères selon lesquelles il fallait "nettoyer" l’endroit des "terroristes". Il montre aussi que le refus d’Israël d’évacuer les endroits sous son contrôle et sa lenteur à contacter l’Armée Nationale Libanais pour qu’elle intervienne comme les Etasuniens le souhaitaient ont prolongé le massacre.

"Monsieur Draper a ouvert la réunion en demandant à l’I.D.F (armée de défense israélienne) de se retirer tout de suite. Monsieur Sharon a explosé : "Je ne comprends pas, que cherchez-vous ? Voulez-vous que les terroristes restent ici ? Avez-vous peur que quelqu’un pense que vous nous soutenez ? Nous l’avons démenti...

"Monsieur Draper, sans s’émouvoir, a continué à insister pour que le retrait s’effectue. Monsieur Sharon, qui savait que les forces phalangistes étaient déjà entrées dans le camp, lui a dit cyniquement : "Il ne se passera rien de grave. Quelques terroristes de plus seront peut-être tués. Ce sera une bonne chose pour nous tous."

"Monsieur Draper, qui persistait à demander le retrait israélien a indiqué que des voix critiques allaient s’élever pour dire " Et voilà, l’I.D.F. va rester à Beyrouth Ouest et ils vont laisser les Libanais tuer les Palestiniens des camps."

"Monsieur Sharon a répondu : "Oui, nous les tuerons. Il n’en restera pas. Vous n’allez pas les sauver. Vous ne sauverez pas ces groupes de terroristes internationaux..."

" Et Monsieur Sharon a explosé à nouveau : "Quand il s’agit de notre sécurité nous n’avons pas voix au chapitre. Notre existence et notre sécurité doivent être sous notre propre responsabilité et nous ne laisserons jamais personne en décider à notre place."

"Monsieur Draper, en laissant prévaloir la volonté de Monsieur Sharon et donc en laissant les combattants phalangistes rester dans les camps, a, dans les faits, couvert Israël.

Quand on a commencé à connaître l’étendue des massacres, les officiels étasuniens, du président Reagan jusqu’en bas de l’échelle, ont exprimé leur indignation, mais, selon Anziska,

"l’expression tardive de choc et d’horreur entrait en contradiction avec l’échec des efforts diplomatiques des Etasuniens lors du massacre. Le compte-rendu de la rencontre de Monsieur Draper avec les Israéliens prouvait que les Etats-Unis avaient été, à leur corps défendant, complices de la tragédie de Sabra et Shatila.

"Le massacre de Sabra et Shatila a sapé l’influence des Etats-Unis au Moyen Orient et son autorité morale a été ruinée. Après le massacre, les autorités étasuniennes se sont senties obligées sous l’effet de la "culpabilité" de redéployer les Marines, sans toutefois leur donner une mission claire, au coeur de la guerre civile.

"Le 23 octobre 1983, la base des Marines à Beyrouth a été bombardée et 241 Marines ont été tués. L’attaque a déclenché une guerre ouverte avec les forces soutenues par la Syrie qui s’est soldée par le rapide retrait, peu après, des Marines sur leur navires. Comme me l’a dit Monsieur Lewis, les Etats-Unis ont quitté le Liban "la queue entre les jambes."

"Les archives révèlent toute l’étendue du mensonge qui a saboté les efforts étasuniens pour éviter un bain de sang. Les Etasuniens qui n’avaient qu’une connaissante imparfaite de la réalité du terrain se sont laissés bernés par des arguments fallacieux et des tactiques manipulatoires qui ont permis à un massacre en cours de se poursuivre.

"La leçon de la tragédie de Sabra et Shatila est claire. Parfois des alliés privilégiés des Etats-Unis agissent contre les intérêts et les valeurs des Etats-Unis. Ne pas utiliser la puissance des Etats-Unis pour faire respecter ces valeurs et ces intérêts peut avoir des conséquences désastreuses : pour nos alliés, pour notre autorité morale et plus important que tout, pour les innocents qui paient le prix le plus élevé."

Ce que Seth Anziska ne dit pas dans son article, c’est qu’à l’influence exercée sur les dirigeants étasuniens par les fanatiques dirigeants israéliens s’ajoutait celle du très puissant lobby pro-israélien de Washington. On peut raisonnablement parier que l’AIPAC et ses alliés, publiquement ou en coulisses, faisaient pression pour que les Etats-Unis laissent Israël agir à sa guise.

Ces mêmes dynamiques volatiles sont à l’oeuvre aujourd’hui, 30 ans plus tard, au moment où de craintifs officiels étasuniens affrontent l’ire d’un premier ministre israélien qui exige que les Etats-Unis attaquent l’Iran avec lui.

Barry M. Lando, est diplômé de Harvard et Columbia University ; il a été pendant 25 ans le directeur d’enquêtes de 60 Minutes. Son dernier livre est “Web of Deceit : The History of Western Complicity in Iraq, from Churchill to Kennedy to George W. Bush.” Lando est en train de mettre la dernière main à un roman “The Watchman’s File”, qui concerne Israël et ses secrets les mieux gardés (il ne s’agit pas de la bombe).

Pour compléter l’original :http ://www.counterpunch.org/2012/09/17/sabra-shatila-1982-iran-2012...

Traduction : Dominique Muselet


Source : Le Grand Soir


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