lundi 17 septembre 2012

La privatisation du monde

"Sommes-nous encore en démocratie ? Il se trouve toujours des gens pour y croire..."  
Bernard Langlois



Dans la blogosphère il est à peu près impossible, à moins de se borner et de se circonscrire arbitrairement,  de se poser durablement quelque part : tel écrit ou article renvoie presque toujours à un lien lequel propose d'autres liens vers autre part et, de lien en lien, nous finissons par jeter l'ancre et prendre le large, sans autre effort que de lire, regarder et dans le meilleur des cas de réfléchir au lieu d'absorber passivement.  Il nous arrive quelquefois de "poursuivre" une enquête, parce que nous voulons savoir, connaître, ne pas finir trop idiots, en somme. Nous remontons aux sources. Pendant ce temps, les neurones comme des braises ardentes, nous laissons le corps de côté, sur une chaise. Seuls les doigts clapotent sur le clavier. Les yeux tentent de percer le mystère des mots et des images. Sédentaires en mal de nomadisme, nous voyageons très loin sans bouger, en sirotant un café ou en grillant une cigarette. De la Patagonie en Utopia en passant par les cases entre enfer et paradis, quelques clics suffisent à défier les lois de l'espace-temps. Le royaume d'Ubu côtoie le Wonderland d'Alice au pays des merveilles. Nous archivons nos découvertes, car notre mémoire ne pourrait contenir l'abondance des informations à laquelle elle se trouve soumise. Nous nous laissons dériver au gré de courants aléatoires lorsque notre fringale de savoirs s'épuise et que notre attention se fatigue. C'est ce qui vient de m'arriver. Après avoir lu un article sur Bernard Langlois, un journaliste comme il ne s'en trouve plus guère, un vrai de vrai avec des tripes bien accrochée et une gouaille décapante, je décide d'aller jeter un coup d'oeil sur sa biographie et, je ne sais trop comment, j'arrive sur l'excellent blog "Crise des médias", mis en veilleuse depuis mars 2011. Je lis un article assez bref intitulé : "Bernard Langlois jette l'éponge" détaillant les circonstances dans lesquels Bernard Langlois, âgé alors de 65 ans, a décidé de quitter "Politis" pour prendre sa retraite. Un extrait de sa dernière chronique exprime toute sa rage et sa lassitude de devoir se battre pour éclairer la conscience de ses  concitoyens sans que rien ne se produise de décisif dans le sens d'une émancipation des institutions démocratiques. En faisant défiler rapidement les commentaires, j'ai été arrêté net, allez savoir pourquoi, par le plus long d'entre eux signé du nom emblématique d'Égide. Bingo ! Un texte concentré d'une logique fracassante et sans bavure, qui résume l'état de délabrement de nos sociétés complètement métastasées par la politique économique anglo-saxonne dont Margareth Tatcher, surnommée la dame de fer, fut, entre 1979 et 1990, l'épouvantail expérimental, de sinistre mémoire. Depuis, rien ne s'est arrangé, bien au contraire.
 La chose publique (trahie par les gouvernements successifs), s'est trouvée lamentablement dépossédée en abandonnant ses responsabilités, ses devoirs  et donc les prérogatives républicaines qui étaient les siennes au profit de la sphère privée qui n'a pas manqué de la confisquer pour la mettre au service d'une ploutocratie se réclamant sans état d'âme, en se l'approriant, de la démocratie. Vous avez dit complot ? "L'Europe sombre" ainsi que la décrivaient les historiens de l'antiquité, la revoici de retour, dépouillée et dévastée par des hordes barbares en cols blancs et leurs légions de robots anti-émeutes. André Chenet







Le commentaire d'Égide :



Les conservateurs ont réussi la contre-révolution initiée par Mme Thatcher.

Des néos, revenus de toutes les utopies sociales les ont bien aidés.

D'abord en laissant à des réactionnaires fieffés et cupides, l'idée du libéralisme pourtant inventée par des philosophes d'un peuple minoritaire et épris d'autonomie et de libertés pour qui il était important de pouvoir exercer des activités lucratives selon le Droit sans oublier le bien commun.

Cette essence du libéralisme est bien occultée maintenant que les libertariens n'ont plus besoin des "pères" fondateurs !
Je crois que c'est Michel Foucauld qui leur a fait ce cadeau sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait. Paix à son âme !

Nous assistons impuissant à la privatisation du monde. C'est à dire à un recul du Droit massivement dans toutes les sphères :

Privée, c'est du ressort de la famille. Seulement les pauvres ont besoin du juge pour arbitrer leurs conflits.

Économique, les affaires c'est chose privée, du seul ressort du droit subjectif :
On se met d'accord sur un contrat. Seul compte l'engagement des signataires et les termes du contrat. Si conflit il y a, seulement le contrat fait office de référence.
Aussi, il n'est plus besoin de pénaliser l'activité commerciale. On peut se passer de juridiction.

L'off-shore n'a pas d'autre sens que "Tout hormis le Droit".

Si la fin du Paternalisme a un sens, c'est par la diabolisation de la figure du Juge.

Si la fin du Féminisme a un sens, c'est bien par le retour de la la figure de la Mère, femelle phallique triomphant par le seul principe de la coutume implicite si "naturelle".

Si la critique de la Psychanalyse a un sens, c'est bien par le scientisme effréné d'un pseudo Darwinisme généralisé à la biologie fonctionnelle des comportements.

L'irrationalité n'est plus de mise, ni surtout l'inconscient, ce subjectivisme qui est bien ce "réel" sans dénomination que Lacan a si bien décrit.

Double pensée : la vérité est constitué de tout ce qui se mesure.
En dehors de l'évaluation, c'est à dire la conversion de chaque chose, de chaque idée en valeur monétaire, c'est le rien, le néant, l'illusion.
Ce qui n'a pas de valeur est mensonge.

Le vrai est l'ensemble de ce qui a de la valeur même par dérivation.

C'est ainsi qu'il faut comprendre l'idéologie du marché, par le principe de la relativité généralisée de la valeur.

Le monarque est mort, vive le R.O.I. (return on investment)

Retour sur investissement. Voilà le principe unique de l'humanité. Ce qui ne retourne rien, c'est le Mal.

Comme toujours, d'ailleurs, ce vieil anathème le Vaut-Rien, l'ennemi.

La fin de la pensée et du libre arbitre.

Le laisser-faire tenant lieu de la seule liberté reconnue comme telle.
Aussi, ce qu'on appelle le marché, c'est tout ce qui peut se contractualiser. C'est la fin du bien communal. On privatise vraiment tout. Et surtout, ce qui appartient à la commune.

En faisant disparaitre cet espace public, qui appartenait à tous et à chacun, les relations sociales sont devenus extrêmement tendues.

Il n'y a plus d'espace neutre.
Pas un lieu qui ressortirait à un bien communal.

Les tories britanniques ont inventé ce concept sécuritaire : privatiser les lieux de passages, réduire à rien l'espace public afin d'établir la sécurité des biens et des personnes selon le seul principe de la propriété privative.

Il faut dire que "les passages privés", lieux de commerce et donc de chalandise ont été inventé dans le Paris de Baudelaire.

Les anglais se sont contentés d'en généraliser le principe à toute la planète.

Faute d'un bien commun, nous n'avons plus rien de commun.
Nous voilà, dans une sorte de régression incroyable et inattendue, ramener à des millénaires en arrières.

Du bien commun, nous revoilà aux biens communautaires, mosaïques de propriétés privées agglomérées dans une fausse unité administrative et économique.

Comme tout cela repose sur un système idéologique, c'est à dire un système logique avec une infinités de contradictions, les postulats sont autant de dictats, des principes abusifs qui surévaluent la propriétés des uns au détriment de ceux qui possèdent ou peu ou rien.

Ceux dont la propriété n'a pas de valeur intrinsèque faute d'être dans une zone prospère, c'est à dire un lieu où les recettes de l'imposition de tous et surtout des plus modestes sont affectées à financer l'infrastructure, soit disant publique des propriétés des plus riches, la démocratie a perdu tout son sens.

D'où la crise du sens, et son corollaire, la crise de l'information : car quelle information circule maintenant, des rapports sur la réalité d'aujourd'hui, des nouvelles sur les bastions homogames de la nouvelle cité découpée en zones privatives.
C'est la vision pessimiste.

Faute d'un lien fondé sur sur un bien commun, public, faute d'espaces de libertés et de rencontres en zones neutres, l'information en est réduite à donner des nouvelles communautaristes et forcément subjectives : des visions déformées sur ceux de la zone privatisée d'à côté, homogénéisé socialement par le seul fait de la cotation permanente des marchés immobiliers.

Et, en ce qui concerne la politique, outre les spectacles d'une démocratie de plus en plus formelle qui fait que la communication est évènement et que le débat se réduit seulement à la glose qui s'ensuit, on assiste aussi à sa privatisation par le lobbying qui consiste pour les grandes entreprises à se "payer" des élus qui représentent leurs intérêts.

Et l'élection est le jeu pervers des discours convenus, des promesses d'évidence et l'aporie des mesures législatives qui ne produisent pas du Droit mais de la réglementation, révision permanente des règles du jeu en faveur des puissants du moment.

Les deux mamelles de la modernité des conservateurs :
bureaucratie et technocratie.
Si étroitement et incestueusement emmêlés.

Seul l'indécence est restée commune.


Écrit par : Égide | 17 février 2010 


Photos piochées sur "Au bout de la route" le site de Marc Lafontan

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