samedi 7 juillet 2012

L'École de la montagne rouge

ou la contestation par l'image


Ce collectif créatif et subversif inspiré par les affiches de Mai 68, constitué d'étudiants en design graphique montréalais, a donné au "printemps érable" une étonnante signature visuelle. Le quotidien La Presse est allé à la rencontre de ces révolutionnaires de l'affiche.

Par Nathalie Petrowski

France  Courrier international



Dans les murs de l'école de la montage rouge, 22 mai 2012, Montréal - voir la galerie de photographieCrédit : David Champagne - http://davidchampagne.ca/• Le site web de cette école

Dans les murs de l'école de la montage rouge, 22 mai 2012, Montréal - voir la galerie de photographie
Crédit : David Champagne - http://davidchampagne.ca/


Ils ont un local à eux et au milieu du local, un bocal où nagent des centaines de petits carrés rouge en feutre. Ils ont une mallette remplie de faux billets de 325 millions à l'effigie de Jean Charest [Premier ministre québecois] en souvenir des millions engloutis en pure perte par l'UQAM [université de Montréal] dans le gâchis de l'îlot Voyageur. Ils ont un exemplaire usé et écorné d'Universités inc., le brûlot d'Éric Martin et de Maxime Ouellet portant sur les mythes de la hausse des droits de scolarité. Ils ont une collection complète de salopettes rouges achetées chez Uniformes St-Henri, tachées de peinture et portées fièrement dans les manifs.


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Ils ont des t-shirts frappés d'un poing tendu et de l'inscription "Printemps érable", une expression qu'ils ont entendue en février à la radio et qu'ils ont volée aux producteurs de sirop d'érable pour l'offrir à leurs camarades grévistes.

Ils ont pour prénoms Guillaume, Cyrus, Eliot, Pierre Olivier, Shayne, Olivier et Valérie. Leur credo est en latin: hodie mihi, cras tibi. "Aujourd'hui pour moi, demain pour toi". Au téléphone, je leur ai demandé s'ils opéraient d'un local clandestin. Le cas échéant, j'étais prête à m'y rendre discrètement en ne révélant leur adresse à personne. Ça les a fait rigoler. "Notre local n'est pas un secret. Il est dans le pavillon de design de l'UQAM. Mais nous aimons bien l'espèce de mystère autour de ce qu'on fait. Ce ne sont pas tous les étudiants en grève qui savent qui nous sommes, mais ils savent que nous existons quelque part et que nous sommes une sorte de force invisible qui travaille pour la grève", m'a lancé Guillaume Lépine, un grand gaillard qui est l'instigateur et le fondateur de l'École de la Montagne rouge.


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Le lendemain du coup de fil, je me suis pointée dans leur local, rue Sanguinet. Ils étaient sept, tous en salopette rouge. Il n'y avait qu'une seule fille dans la mêlée. Valérie Darveau est aussi la seule de la bande qui n'étudie pas en design graphique, mais en journalisme.

Pour en revenir à la genèse de leur collectif, c'est Guillaume Lépine qui, sentant la grève approcher, a lancé à ses camarades, tous en deuxième année de design graphique avec lui, l'idée d'un projet parallèle à mi-chemin entre la création et le militantisme. Au départ, personne ne l'a pris au sérieux. Puis à mesure que le vote de grève approchait, le projet de Guillaume s'est précisé. "L'idée générale, c'était d'offrir à ceux qui n'avaient pas envie de descendre manifester dans la rue l'occasion d'utiliser les arts comme moyen d'action", explique Guillaume Lépine. "On voulait d'abord être à la fois un atelier de création et un lieu de débats et de réflexion. Au début, on tenait des ateliers avec 60 - 70 personnes où ça discutait beaucoup et puis l'accélération des événements nous a poussés vers la production", raconte Valérie Darveau.


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Le projet de Guillaume Lépine n'était pas le pur produit de son imagination. Grand admirateur de l'oeuvre de Cy Twombly, artiste américain à la croisée de l'abstraction et de l'expressionnisme, c'est en lisant sur sa vie qu'il découvert l'existence du Black Mountain College, une université expérimentale fondée près d'Asheville, en Caroline du Nord, en 1933. Créée en réaction aux universités traditionnelles par des profs davantage considérés comme des guides que comme les détenteurs du monopole du savoir, le Black Mountain College a accueilli sur ses bancs de grands artistes comme John Cage, Merce Cunningham et Willem de Kooning avant de fermer ses portes en 1957.

Inspirés par son exemple, Guillaume et ses amis ont donc décidé d'un commun accord de nommer leur projet L'École de la Montagne rouge et d'afficher leur parti pris pour un rouge flamboyant, unifiant et révolutionnaire. La décision a été prise 24 heures avant le vote de grève de l'UQAM. Entre temps, Guillaume avait rusé pour obtenir un accès illimité à un local au département de graphisme. Il avait aussi commandé des salopettes rouges chez Uniformes St-Henri.



Source: Courrier international 

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