vendredi 20 juillet 2012

Le Nouvel autoritarisme

16 juillet 2012

Ce texte est de James Petras , ancien professeur de Sociologie à l’Université de Binghamton dans l’état de New York. Il  a pris sa carte dans la lutte des classes il y a 50 ans  ; il conseille les sans-terre et les sans-travail du Brésil et de l’Argentine et est co-auteur de Globalization Unmasked (Zed Books). Le livre le plus récent de James Petras est The Arab Revolt and the Imperialist Counterattack. Il est joignable à : jpetras@binghamton.edu. On peut lire d’autres articles de J. Petras ou visiter son site Internet.






Nous vivons une époque caractérisée par des changements de régime dynamiques et régressifs. Une époque où les transformations politiques majeures et le dramatique démantèlement d’un demi-siècle de législation socio-économique sont accélérés par une crise économique prolongée et toujours plus profonde et une offensive menée par les financiers. Cet essai explorera les changements de régime actuellement en cours et qui ont un impact profond sur la gouvernance, les structures de classe, les institutions économiques, la liberté politique et les souverainetés nationales. Nous décrirons un processus de régression politique qui comporte deux étapes. La première étape consiste en une transition d’une démocratie en déchéance vers une démocratie oligarchique ; la second étape, qui se déroule actuellement en Europe, consiste en une transition de cette démocratie oligarchique vers une dictature colonialo-technocrate. Nous identifierons les caractéristiques spécifiques de chacun de ces régimes, en nous focalisant sur les conditions spécifiques et les forces socio-économiques qui sous-tendent chacune des “transitions ». Clarifions les concepts-clés et leur significations opérationnelles – à savoir, la nature et la dynamique des “démocraties en déchéance » (DD), démocraties oligarchiques (DO), et les « dictatures colonialo-technocrates » (DCT).

La seconde moitié de l’essai décrira la politique de la DCT – le régime qui représente la dérive la plus extrême par rapport à la notion de démocratie représentative souveraine. Nous allons clarifier les différences et les similarités entre les dictatures traditionnelles militaro-civiles et fascistes et la DCT contemporaine, et en particulier son idéologie d’expertise apolitique et d’hégémonie technocrate, préalablement à une exploration de la chaîne décisionnelle profondément colonialiste et hiérarchique qui la caractérise.

La pénultième section mettra en lumière la raison pour laquelle les classes dirigeantes impériales et leurs collaborateurs nationaux ont réussi à renverser des formules oligarchiques « démocratiques » de « gouvernement indirect » à la faveur d’une prise de pouvoir ouverte. Ce virage vers un pouvoir colonial direct (un coup d’état qui ne dit pas son nom) a été mené à bien par les grandes classes dirigeantes financières d’Europe et des USA.

Nous évaluerons l’impact socio-économique de cette gouvernance par des technocrates coloniaux désignés par diktat impérial et la raison de cette gouvernance par fiat et par la force au détriment du processus antérieur de persuasion, de manipulation et de cooptation.

Dans la dernière section nous évaluerons la polarisation de la lutte des classes dans une époque de dictature coloniale, dans un contexte d’institutions électorales vidées de leur substance et de politiques sociales radicalement régressives. L’essai abordera les deux questions conjointes de lutte pour la liberté politique et de justice sociale face au règne par fiat des technocrates coloniaux émergeants.

L’enjeu va au-delà des changements de régime actuellement en cours pour identifier les configurations institutionnelles fondamentales qui détermineront les possibilités de vie et les libertés personnelles et politiques des générations à venir, pendant des décennies.

Les Démocraties en déchéance et la transition vers les démocraties oligarchiques

La déchéance de la démocratie est évidente dans toutes les sphères politiques. La corruption est endémique, les partis et les leaders rivalisent pour s’assurer les contributions financières des riches et des puissants ; les mandats législatifs et exécutifs sont mis aux enchères ; chaque projet de loi est influencé par les puissants lobbies des entreprises qui dépensent des millions pour faire rédiger les lois et les faire adopter.

Les gros marchands d’influence comme le criminel Jack Abramoff se vantent du fait que « chaque législateur est à vendre. » Le vote du citoyen ne compte plus : Les promesses électorales des politiciens n’ont plus aucune relation avec leurs actions une fois élus. Mensonges et supercheries sont considérés comme « normaux » dans le processus politique. Les droits politiques s’exercent de plus en plus sous la férule de la surveillance policière et les citoyens engagés sont sujet à des arrestations arbitraires. Les élites politiques pillent les trésors publics pour subventionner les guerres coloniales et financent leurs aventures militaires en s’attaquant aux acquis sociaux et les services publics.




Les législateurs entretiennent en public un spectacle de lutte démagogique virtuelle partisane tout en festoyant ensemble, en privé, aux frais du contribuable. Les institutions législatives sont discrédités et les charges publiques se marchandent ouvertement et grossièrement, tandis que les officiels des exécutifs, élus ou nommés, s’arrogent les pouvoirs législatif et judiciaire.

La démocratie en déchéance évolue vers une « démocratie oligarchique » où l’exécutif gouverne par fiat, contournant les règles démocratiques et ignorant l’intérêt du plus grand nombre.

Une junte exécutive composée d’officiels élus et non élus règle les questions de guerre et de paix, allouant des milliards de dollars ou d’euros au profit d’une oligarchie financière, réduisant ainsi le niveau de vie de millions de citoyens à coups de « programmes d’austérité » qui creusent l’écart entre les classes. La législature abdique sa fonction législative et de contrôle, se soumettant aux « faits accomplis » de la junte exécutive. Le citoyen est réduit au rôle de spectateur passif – et en même temps la colère, le dégoût et l’hostilité s’étendent et s’approfondissent. Les voix isolées des élus dissidents sont noyées dans la cacophonie des « experts » et universitaires soudoyés par les médias de masse qui œuvrent en faveur de l’oligarchie financière et servent de conseillers à la junte exécutive. Le citoyen n’espère plus de voir les législateurs s’opposer à cette prise de pouvoir par l’exécutif. Afin de consolider leur pouvoir absolu, les oligarchies émasculent les constitutions, se justifiant en agitant le spectre de catastrophes économiques et de menaces « terroristes ». Un vaste et grandissant appareil d’état policier, au pouvoirs illimités, assure l’imposition des contraintes sur les oppositions civiques et politiques. Au fur et à mesure que les pouvoirs législatifs sont minés et que les autorités exécutives étendent leur terrain d’action, les libertés démocratiques encore survivantes sont réduites par les « restrictions bureaucratiques » sur le temps, le lieu, et les formes d’action politique. Le but est d’isoler la minorité critique en l’empêchant de mobiliser une majorité sympathique. A mesure que la crise économique s’approfondit et que les détenteurs des obligations et les investisseurs exigent des taux d’intérêts plus élevés, l’oligarchie étend et approfondit les mesures d’austérité.

Les inégalités se creusent, mettant à jour la nature oligarchique de la junte exécutive. La base sociale du régime se contracte. Les travailleurs qualifiés et les salariés et professionnels de la classe moyenne prennent conscience de l’érosion drastique des salaires, des retraites, des conditions de travail, et les perspectives d’avenir. Le rétrécissement des soutiens sociaux érode la prétention à une légitimité démocratique de la junte. Face au grogne de la population et au discrédit et alors que des strates stratégiques de la bureaucratie civile se révoltent, une lutte surgit entre les factions rivales des « partis officiels » du gouvernement. La « démocratie oligarchique » se trouve étirée et tirée dans plusieurs directions : Elle décrète des coupes sociales mais ne trouve qu’un soutien limité pour les mettre en œuvre. Elle décrète des impôts régressifs, mais peine à les collecter. Elle lance des guerres coloniales qu’elle ne peut pas gagner. La junte exécutive alterne usage de force et compromis, fait des promesses solides aux banquiers internationaux et ensuite, sous la pression de la rue, fait machine arrière.

Avec le passage du temps, la démocratie oligarchique n’est plus utile à l’élite financier. Ses prétentions démocratiques ne trompent plus la masse de la population. La guerre prolongée entre les factions de l’élite érode sa volonté d’imposer le programme de l’oligarchie des financiers dans sa totalité. A ce stade, la démocratie oligarchique en tant que formule politique est en bout de course.

L’élite financière est prêt à abandonner toute prétention de gouverner par l’intermédiaire des oligarques démocratiques. Ces derniers sont perçus comme étant serviables, mais trop faibles  ; trop sujets aux pressions domestiques venant des factions rivales  ; n’ayant pas le courage de procéder à des coupes brutales dans les budgets sociaux et des réductions encore plus cruelles du niveau de vie et des conditions de travail.

Le vrai pouvoir derrière les juntes exécutives prend le devant de la scène. Les banquiers internationaux larguent la « junte nationale » et imposent le pouvoir des banquiers non élus – affublant ces banquiers privés du nom de « technocrates ».

La transition vers une dictature des « technocrates » coloniaux

Le pouvoir nu des banquiers étrangers se déguise derrière une idéologie qui le caractérise de gouvernance par les technocrates – qui seraient des experts apolitiques, au-dessus de tout intérêt privé. La réalité derrière la rhétorique technocrate, c’est que les officiels ainsi désignés ont fait leur carrière en travaillant avec et pour les grands intérêts financiers privés et internationaux. Lucas Papademos, nommé Premier Ministre en Grèce, a travaillé à la Federal Reserve Bank de Boston et, en tant que président de la banque centrale Grecque, avait la responsabilité de « cuisiner » les comptes budgétaires frauduleux qui ont mené la Grèce au désastre financier. Mario Monti, nommé premier ministre en Italie, était employé de l’Union Européenne et de Goldman Sachs. Ces nominations par les banques sont fondées sur une loyauté totale et un engagement sans réserve à l’imposition des politiques régressives draconiennes sur les populations de travailleurs de la Grèce et de l’Italie.

Ces soi-disant technocrates ne sont pas soumis aux factions partisanes et ne sont aucunement sensibles à la contestation sociale. Ils sont libres de tout engagement politique… si ce n’est celui d’assurer le remboursement des dettes aux détenteurs étrangers d’obligations – et en particulier celles détenues par les institutions financières européennes et nord-américaines. La nomination et la pérennité des mandats de ces technocrates dépend entièrement des banques étrangères. Ils n’ont pas la moindre base organisationnelle politique dans les pays qu’ils gouvernent. Ils détiennent leur pouvoir du seul fait que les banquiers étrangers ont menacé de ruiner les pays s’ils n’étaient pas nommés. Ils n’ont aucune indépendance, étant donné que les « technocrates » ne sont que les instruments et les représentants directs des banquiers euro-américains.




Les « technocrates », de par la nature de leur nomination, sont des officiels coloniaux nommés explicitement à la demande des banquiers impériaux et soutenus pas ceux-ci. Par ailleurs ils ne sont pas élus, pas plus que leurs protecteurs coloniaux, par les individus qu’ils gouvernent. Ils sont imposés par la coercition économique et le chantage politique. Troisièmement, les mesures qu’ils adoptent sont conçues pour infliger la souffrance la plus extrême en modifiant totalement les relations de base entre travail et capital, en maximisant le pouvoir de celui-ci sur l’embauche, le licenciement, la fixation des salaires et des conditions de travail. Autrement dit, le programme des technocrates impose une dictature politique et économique.

Les institutions sociales et les processus politiques associés aux états sociaux-démocrates, corrompues par des démocraties décadentes, minées par des démocraties oligarchiques, sont menacées de destruction totale par les dictatures coloniales technocrates (DCT). La langue de bois de la régression sociale est truffé d’euphémismes, mais la substance en est claire. Les programmes sociaux en matière de santé publique, d’éducation, de retraite et d’invalidité sont décimés ou tout simplement supprimés et les « économies » résultantes sont détournées au profit des détenteurs étrangers des obligations (les banques).
Les fonctionnaires sont licenciés, l’âge de la retraite est repoussée, les salaires réduits et la sécurité d’emploi supprimée. Les entreprises publiques sont vendues à des oligarques capitalistes étrangers et domestiques, les services sont réduits, les salariés largués. Les employeurs mettent en pièces les conventions collectives. Les travailleurs sont licenciés ou embauchés au bon plaisir des propriétaires. Les vacances, les indemnités de licenciement, les grilles de salaires et les heures supplémentaires sont réduits drastiquement. Ces politiques régressives pro-capitalistes sont affublées du nom de « réformes structurelles ». Les processus de consultation sont remplacés par le pouvoir dictatorial du capital – « légiféré » et mis en oeuvre par les technocrates non élus.

Il faut remonter au temps de Mussolini et le pouvoir fasciste ou de la junte militaire Grecque (1967-1973) pour retrouver un tel assaut régressif contre les organisations populaires et les droits démocratiques.

Comparaison entre les dictatures fascistes et technocrates

Ces anciennes dictatures fascistes et militaires ont beaucoup en commun avec les despotes technocrates actuels en ce qui concerne les intérêts capitalistes qu’ils défendent et les classes sociales qu’ils oppriment. Mais des différences importantes en déguisent les continuités.

La junte militaire en Grèce et Mussolini en Italie ont pris le pouvoir par la force et la violence, ont interdit les partis d’opposition, la presse libre, les syndicats et ont dissous le parlement élu. La dictature actuelle des « technocrates » est mise au pouvoir par les élites politiques des démocraties oligarchiques dans une transition « pacifique » – du moins dans sa phase initiale. A la différence des dictatures anciennes, le régime despotique actuel conserve les façades électorales creuses et émasculées, qui servent d’instances de complaisance,  accordent une espèce de « pseudo-légitimité » que cautionne la presse financière mais qui ne trompe guère les citoyens.

Dès les premiers jours de gouvernement par les technocrates, les slogans-clés des mouvements organisés en Italie étaient, « Non au gouvernement des banquiers »  ; tandis qu’en Grèce le slogan qui accueillait le fantoche pragmatiste Papademos fut « Union Européenne, FMI, Dehors ».




Les anciennes dictatures furent dès le début des états policiers à part entière, arrêtant les militants des mouvements pro-démocratie et les syndicalistes avant de poursuivre leurs politiques pro-capitalistes. Les technocrates actuels lancent en premier leur assaut sauvage sur les conditions de vie et de travail, avec l’aval des parlements  ; et ensuite, face à la résistance soutenue et déterminée du « parlement de la rue », procèdent à l’escalade de la répression policière par degrés… installant le règne de l’état policier par glissements successifs.

Les politiques des dictatures technocrates: Etendue, profondeur et méthode

L’organisation dictatoriale d’un régime technocrate est dérivée de ses politiques et de sa mission. Afin d’imposer des politiques qui ont pour résultat les transferts massifs de richesse, de pouvoir et de droits légaux des travailleurs et des foyers vers le capital, et en particulier les capitaux étrangers, un régime autoritaire est essentiel, en particulier afin d’anticiper une résistance soutenue. L’oligarchie financière internationale ne peut asseoir une extraction « stable et durable » de la richesse sur le long terme tant qu’il existe la moindre velléité de gouvernance démocratique, même sous la forme d’une démocratie oligarchique en déchéance. Par conséquent, le dernier recours pour les banquiers de l’UE et des Etats-Unis consiste à faire nommer directement l’un des leurs, chargé de pousser, de bousculer, d’imposer une série compréhensive de changements régressifs de grande envergure et sur le long terme.

La mission des technocrates consiste à imposer un cadre institutionnel durable capable de garantir à long terme des paiements d’intérêts élevés extirpés au prix de décennies d’appauvrissement et d’exclusion populaire.

La mission de la « dictature technocrate » ne consiste pas à mettre en place une seule politique régressive de courte durée, comme par exemple un gel des salaires ou la suppression de quelques milliers de postes d’enseignant. L’intention est bien de convertir tout l’appareil de l’État en une sorte de presse à extraire en continu les revenus fiscaux et les revenus des salariés pour les transférer vers les détenteurs d’obligations. Afin de maximiser les bénéfices du capital et son emprise sur le travail, les technocrates accordent aux capitalistes un pouvoir absolu sur les conditions des contrats de travail en matière d’embauche, de licenciement, de longévité et de temps et des conditions de travail.

La « méthode de gouvernance » des technocrates consiste à n’écouter que les banquiers étrangers, les détenteurs d’obligations et les investisseurs privés. Le processus de décision est fermé et limité à la coterie des banquiers et technocrates, sans la moindre transparence. Avant tout, suivant les règles coloniales, les technocrates doivent ignorer les manifestations d’opposition, ou si nécessaire, casser des têtes. Sous la pression des banques, il n’y a pas de temps pour l’arbitrage, pour le compromis ou pour les atermoiements, comme sous les démocraties oligarchiques et en déchéance.




Dix transformations historiques sont en tête du programme des dictatures technocrates et de leur mentors coloniaux :

1) Des transferts massifs d’allocations budgétaires vers les paiements aux banques et aux détenteurs d’obligations aux dépens des programmes sociaux.

2) Des changements de grande envergure dans les politiques de revenus, favorisant les bénéfices, les paiements d’intérêts et les rentes aux dépens des salaires.

3) Des politiques fiscales très régressives, qui augmentent les taxes (TVA) et impôts (revenu) sur les consommateurs et baissent les impôts touchant les détenteurs des obligations et les investisseurs.

4) La suppression de la sécurité d’emploi (« assouplissement du marché du travail »), l’augmentation de « l’armée de réserve » des chômeurs pour baisser les salaires, l’intensification de l’exploitation des non-chômeurs (« accroissement de la productivité).

5) La réécriture des codes du travail, sapant l’équilibre entre syndicats et capital. Les organisations syndicales sont dessaisies des questions de salaires, de conditions de travail et de santé au profit de « commissions d’entreprises » technocrates.

6) Le démantèlement d’un demi-siècle d’entreprises et d’institutions publiques et la privatisation des télécommunications, de l’énergie, de la santé, de l’éducation et des retraites. Les privatisations se chiffrent dans les trillions et constituent des pactoles inégalées dans l’histoire du monde. Les monopoles privés remplacent les monopoles publics et offrent moins d’emplois et de services sans augmenter la capacité productive.




7) L’axe économique se déplace des produits et services destinés à la consommation sur le marché domestique vers les exportations de biens et de services spécialisés vers les marchés étrangers. Cette nouvelle dynamique nécessite des baisses de salaires afin d’être « compétitif » à l’international mais rétrécit le marché domestique. Cette nouvelle stratégie se traduit par l’augmentation des revenus en devises dérivés de l’exportation destinés à rembourser la dette envers les détenteurs d’obligations, mais il en résulte une augmentation de la misère et du chômage pour les populations nationales. Sous le modèle technocrate, la prospérité se concentre vers les investisseurs « charognards » qui achètent à bas prix des productions et des biens immobiliers lucratifs mais en mal de finances.

8) La dictature technocrate, dans sa conception même et dans ses politiques, vise à une « structure bipolaire des classes » au sein de laquelle la masse des travailleurs qualifiés et la classe moyenne s’appauvrissent et se trouvent piégés par une mobilité sociale descendante tout en enrichissant une strate d’investisseurs et d’entrepreneurs locaux qui profitent des paiements d’intérêts et de la diminution du coût de la main-d’œuvre.

9) La dérégulation du capital, la privatisation et la centralité du capital financier conduisent à un accroissement du propriétariat colonial (étranger) de la terre, des banques, des secteurs économiques stratégiques et des services « sociaux ». La souveraineté nationale est remplacée par une souveraineté impériale sur le plan économique aussi bien que politique.

10) Le pouvoir unifié des technocrates coloniaux et des détenteurs d’obligations impériaux qui imposent leur politique concentre le pouvoir vers une élite non élue. Celle-ci règne à partir d’une base sociale étroite et sans légitimité populaire. Elle est politiquement vulnérable et par conséquent doit avoir sans cesse recours aux menaces économiques ou à la force physique.

Trois étapes d’un règne technocrate dictatorial

La tâche historique de la dictature technocrate est de revenir sur les acquis politiques, sociales et économiques de la classe ouvrière, des fonctionnaires et des retraités obtenus depuis la défaite du capitalisme fasciste en 1945. Il n’est pas facile de défaire plus de soixante années d’histoire, et encore moins au milieu d’une crise socio-économique profonde et pérenne qui a vu la classe ouvrière subir des coupes sévères de salaires et d’avantages et le nombre de jeunes chômeurs (18-30 ans) à travers l’UE et en Amérique du Nord atteindre de 25 à 50 pour cent.

Le programme proposé par les « technocrates » – à l’instar de leurs mentors coloniaux dans les banques – consiste à réduire de plus en plus sévèrement les conditions de vie et du travail. On nous propose « l’austérité » alors que l’inégalité économique grandit entre les 5 % de nantis et les 60 % des plus démunis, entre Europe du Sud et du Nord. Face à la mobilité sociale descendante et le surendettement, la classe moyenne, et en particulier leurs « enfants éduqués », sont indignés par les technocrates qui réclament des coupes sociales encore plus profondes. L’indignation s’étend à partir de la petite classe moyenne pour atteindre les gens d’affaires et les professions libérales menacés par la faillite et la perte de leur statut.

Les dirigeants technocrates jouent constamment sur l’insécurité et la peur d’un « effondrement catastrophique » si leur « médecine forte » n’est pas avalée par des classes moyennes qui vivent dans l’angoisse de se retrouver dans la classe ouvrière, ou pire.

Les technocrates appellent la génération actuelle à se sacrifier, à commettre un suicide virtuel, pour sauver les générations futures. Avec gravité et en se donnant des airs d’humilité, ils parlent de « sacrifices éauitables », message contredit par les licenciements de dizaines de milliers de salariés et les ventes de patrimoines nationaux valant des milliards d’euros/dollars à des banquiers et investisseurs étrangers. Tout appel à « l’unité nationale » et aux « sacrifices équitables » sonne faux face à la réduction des dépenses publiques pour payer les détenteurs d’obligations et attirer les investisseurs privés. Le régime technocrate s’efforce d’agir de façon décisive et rapide afin d’imposer son programme brutal et régressif de démantèlement de soixante années d’histoire avant que les masses n’aient le temps de se soulever pour le renverser.

Afin de couper court à l’opposition politique, les technocrates appellent à « l’unité nationale » (unité des banquiers et oligarques), au soutien des partis politiques décadents et à leurs leaders, et à une soumission totale aux exigences des banquiers coloniaux.

Le trajectoire politique des technocrates sera courte, compte tenu des changements draconiens du système et des structures répressives qu’il proposent  ; tout au plus ils imposeront et mettront en œuvre les politiques et ensuite retourneront dans les sanctuaires lucratifs des banques étrangères.

Le régime technocrate: Première étape

Avec le soutien unanime des médias et l’appui sans faille des puissants banquiers, les technocrates profitent de la déchéance des hommes et femmes politiques détestés et discrédités des régimes électoraux précédents. Ils projettent une image de gouvernement propre qui évoque un régime efficace et compétent, capable d’action volontaire. Ils promettent de mettre fin à la détérioration des conditions de vie et les paralysies de la politique partisane. Au début de leur règne, les dictateurs technocrates exploitent le dégoût du peuple vis-à-vis des leaders politiques inefficaces pour s’assurer d’un minimum d’adhésion populaire, ou du moins l’acquiescement passif de la majorité des citoyens submergés par la dette et qui attendent « les hommes providentiels ».




Il est à noter que la minorité de la population la plus politiquement et socialement éveillée n’est pas dupe du recours par les banquiers à un « régime technocrate » colonisateur : Ils identifient immédiatement le régime technocrate comme étant illégitime et ne tenant ses pouvoirs que des banquiers étrangers. Ils revendiquent les droits du citoyen et la souveraineté nationale. Dès le début, et même derrière le bouclier des pouvoirs d’urgence, les technocrates se confrontent à un noyau d’opposition de masse.

Les banquiers se rendent compte que les technocrates doivent agir rapidement et décisivement.


Deuxième étape : La politique de choc des technocrates

Les technocrates lancent contre la classe ouvrière, pendant une centaine de jours, une guerre des classes inégalée depuis le temps des régimes militaires/fascistes. Au nom du libéralisme, les détenteurs d’obligations et l’Alliance Diabolique des oligarques politiques et des banquiers dicte des oukases, font voter des lois, licencient immédiatement des dizaines de milliers d’employés du secteur public. Des dizaines d’entreprises publiques sont bradées au plus offrant. La sécurité d’emploi est abolie et le licenciement sec sans justification devient monnaie courante. Des impôts régressifs sont décrétés et les foyers s’appauvrissent. Toute la pyramide des revenus est renversée. Les technocrates creusent les inégalités et approfondissent la paupérisation.

L’euphorie initiale qui avait accueilli le régime des technocrates cède la place à d’amères reproches. La classe moyenne modeste qui cherchait une solution paternaliste dictatoriale à leur situation reconnaît « une arnaque politique de plus ». Pendant que le régime des technocrates met les bouchées doubles pour accomplir sa mission pour le compte des banquiers étrangers, le sentiment populaire tourne à l’aigre  ; l’amertume s’étend jusque parmi ses « collaborateurs passifs ». Il n’y a pas de miettes provenant de la table d’un régime colonial habilité à maximiser le flux des revenus de l’État vers les détenteurs des obligations.

L’oligarchie politique compromise tente de redorer son blason et « met en question » les particularités du « tsunami » technocrate qui s’abat sur la structure sociale. L’étendue et la profondeur du programme extrême de la dictature et l’accumulation des frustrations de masse effraye les collaborateurs des partis politiques, tandis que les banquiers les poussent à opérer des coupes sociales encore plus profondes. Face à l’essor de la tempête populaire, les technocrates se mettent à trembler de peur.

Les banquiers les somment de se montrer plus fermes et proposent de nouveaux prêts pour « tenir le cap ». Les technocrates se barricadent, alternant atermoiements et appels à de nouveaux sacrifices et promesses d’une prospérité « au coin de la rue ». Mais surtout ils comptent sur une mobilisation policière constante et une militarisation de facto de la société civile.


Mission accomplie : guerre civile ou retour des démocraties oligarchiques ?

L’issue de cette « expérimentation » avec le régime colonial dictatorial est difficile à prévoir. Ceci est vrai en partie parce que les mesures adoptées sont si extrêmes et de si grande envergure qu’ils réunissent contre elles en même temps la quasi-totalité des classes sociales (à part le 5 % du haut). La concentration du pouvoir dans les mains d’une élite « désignée » l’isole d’autant plus et rallie la majorité des citoyens à la démocratie et contre la soumission coloniale et les dirigeants non élus.

Les mesures approuvées par les technocrates risquent fort de ne pas être totalement mises en oeuvre, particulièrement par des fonctionnaires et des salariés du secteur public se trouvant eux-mêmes face aux licenciements et aux réductions de salaires et de retraites. Les coupes franches transversales invalident la tactique du « diviser pour mieux régner ».

Compte tenu de l’étendue et la profondeur du saccage du secteur public et de l’indignité de servir un régime clairement sous tutelle coloniale, il est possible que des failles et des fissures apparaissent dans les appareils militaires et policiers, en particulier s’il en résulte des soulèvements populaires qui tournent à la violence.

Les juntes technocrates ne peuvent donc pas être sûres que leurs politiques seront mises en oeuvre. Sans quoi, les revenus marqueront le pas  ; les grèves et les manifestations feront fuir les charognards acquéreurs potentiels d’entreprises publiques. La crise affaiblira les entreprises et commerces locaux, la production déclinera  ; la récession s’approfondira.

Le régime technocrate est par nature transitoire. Sous la menace d’une révolte de masse, les nouveau dirigeants fuiront vers leurs sanctuaires financiers d’outre-mer. Les collaborateurs oligarchiques locaux se hâteront d’envoyer des milliards vers leurs comptes dans les banques de Londres, de New York ou de Zurich.

La dictature technocrate fera tout pour rendre la main aux leaders politiques démocratiques oligarchiques, sous condition qu’ils maintiennent en place les changements régressifs mis en place. Le bilan de la règne technocratique se bornera à des « victoires sur le papier », à moins que les banquiers étrangers n’insistent et que ce « retour à la démocratie » fonctionne au sein du « nouvel ordre ».

Mais l’emploi de la force pourrait provoquer un retour de bâton.

Les menaces renouvelées des technocrates et des oligarques démocratiques agitant le spectre de la catastrophe économique faute de soumission seront contrées par la réalité d’une réelle misère et un chômage de masse bien présents.

Pour des millions de personnes, l’existence d’une catastrophe déjà bien réelle provoquée par les politiques technocrates l’emportera sur toute menace future. La majorité d’insoumis pourrait choisir de se soulever et de renverser l’ordre ancien pour tenter sa chance dans une république démocratique socialiste indépendante.

L’une des conséquences imprévues de l’imposition d’une dictature radicale coloniale par des technocrates non élus est le fait qu’elle nettoie le paysage politique des oligarchies parasites et jette les fondations d’une rupture franche. Le reniement de la dette s’en trouverait facilité et le tissu social d’une république démocratique indépendante, renouvelé.

Le danger – très sérieux – est que les leaders discrédités de l’ordre ancien tentent par la démagogie de se saisir des bannières démocratiques de la lutte « anti-dictatoriale et anti-technocrate » pour rétablir ce que Marx appelle « la vieille merde de l’ordre précédent ». Les leaders politiques oligarques recyclés s’adapteront à l’ordre nouveau « restructuré » d’éternels remboursements de dettes comme faisant partie d’un arrangement visant à maintenir le processus de régression sociale permanente.

La lutte révolutionnaire contre les dirigeants coloniaux technocrates doit continuer et s’approfondir pour faire barrage à la restauration des oligarques démocratiques.

James Petras


La traduction de ce texte a été bénévolement assurée par Snake Arbusto (blog : http://blog.reconstructno.org/)

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