mercredi 20 juin 2012

Rigueur à droite, croissance à gauche, la balle au centre

ATLANTICO.fr, Fin des élections : la rigueur, c’est maintenant ? Jean Peyrelevade et Paul Jorion

19 juin 2012 par Paul Jorion | 
Sur le site Atlantico.fr, « Fin des élections : la rigueur, c’est maintenant ? » un entretien mené par Alexandre Devecchio, avec Jean Peyrelevade et moi-même.
Bien que les élections grecques aient temporairement rassuré les marchés financiers, l’Europe reste plus exposée que jamais à une nouvelle hausse des taux d’intérêt, doublée d’une crise bancaire généralisée. Pour les économistes Jean Peyrelevade et Paul Jorion, le président François Hollande ne pourra ni ne voudra défendre son programme économique, notamment face à la pression allemande.

Atlantico : Jean Peyrelevade, vous affirmez que si le programme économique de François Hollande est maintenu tel quel, la France va être attaquée par les marchés financiers et pourrait voir ses taux d’intérêt s’envoler. Le gouvernement Ayrault va-t-il devoir opérer un tournant de la rigueur comme le gouvernement Mauroy en 1983 ?


Jean Peyrelevade :
 Un tournant est inévitable. J’ai été nommé directeur adjoint du cabinet Mauroy et conseiller économique du Premier ministre en 1981. J’ai dû gérer le programme de nationalisation. Mais dès le départ, j’ai affiché un certain scepticisme.
Deux ans après, l’Histoire me donnait raison. Mais cette fois, François Hollande n’attendra pas deux ans pour changer de cap. Les dirigeants européens vont devoir bouger vite pour défendre la zone euro qui est attaquée. Nous avons besoin d’un accord avec l’Allemagne. Nous n’obtiendrons pas cet accord sans engager notre propre effort de redressement. Tant que notre politique économique sera considérée par les Allemands comme insuffisamment sérieuse, tout accord avec eux sera impossible et la zone euro ne sera pas sortie d’affaire.

Paul Jorion :
 En réalité, la politique promise par François Hollande ne représente aucun danger pour les marchés. François Hollande va s’aligner sur la politique allemande, qui est une politique libérale de droite. Il y aura une vague discussion au sujet de la croissance. On va redéfinir le terme pour qu’il s’intègre dans le programme libéral définit par l’Allemagne.
Il n’y a pas de raison a priori que les marchés ne soient pas satisfaits. Il y a un abus de langage lorsqu’on dit que le programme de François Hollande est un programme de gauche. François Hollande est dans la norme européenne, qui se situe entre le centre-droit et la droite. Le problème, c’est que la plupart des gens n’ont pas lu le programme sur lequel François Hollande s’est fait élire.
C’est vrai,  François Hollande a dit lors de son discours au Bourget que « son adversaire » était « le monde de la finance ». Mais une semaine plus tard, il s’est rendu à la City à Londres pour dire le contraire. La deuxième annonce le futur de la politique socialiste. Et François Hollande va, comme prévu, remettre en question le contrat à durée indéterminée.
En définitive, le président français va suivre de manière servile la politique qui a été menée depuis 50 ans par le Fond monétaire international, la Banque mondiale et l’Union européenne. La seule variable d’ajustement sera les salaires. C’est ce qu’on a fait en Grèce. Le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et l’Italie suivront. Il n’y a pas de raison que la France reste une exception.

Jean Peyrelevade :
 Le mot « aligné » me paraît exagéré. François Hollande sera obligé de montrer à l’Allemagne qu’il fait des efforts pour rétablir l’équilibre des finances françaises et relancer la compétitivité de notre pays.
Le retour de la compétitivité passe nécessairement par une modération salariale, par une augmentation des marges des entreprises et par un effort d’investissement dans l’appareil productif. Il faut mettre d’avantage d’argent dans l’appareil productif et vérifier que cet argent est correctement utilisé.

Comment François Hollande pourra-t-il faire accepter des mesures de restriction budgétaire en dépit de sa campagne ? L’opinion est-elle suffisamment préparée ?


Jean Peyrelevade :
 C’est son problème. A lui de trouver la meilleure façon de prendre le virage. Il sera nécessairement un peu chaotique. Il y aura probablement un phénomène de désillusion comme en 1983. Mais tout gouvernement qui prend des mesures courageuses s’expose à ce type de perte de popularité.
Je pense néanmoins qu’il a la place pour trouver le bon langage, à condition qu’il décide d’aller jusqu’au bout de la vérité. Il aurait d’ailleurs sans doute dû dire la vérité avant. Mais François Bayrou, le seul candidat qui a dit la vérité, a été éliminé dès le premier tour.

Paul Jorion : François Hollande a tiré les leçons de l’expérience Mitterrand avant même d’être élu, puisqu’il n’a rien promis, si ce n’est une politique de droite. 

Mais, les gens qui imaginent par erreur qu’ils ont voté pour un gouvernement de gauche, comprendront au moment où les mesures passeront qu’il y avait un malentendu. C’est évident. De la même manière que les Grecs ont compris qu’il y avait malentendu au cours des récentes élections.

François Hollande dispose de la majorité absolue, et l’opposition en interne représentée par Jean-Luc Mélenchon est dans l’impasse. Cela va-t-il lui faciliter la tâche ? Martine Aubry peut-elle représenter un obstacle ?


Jean Peyrelevade :
 La majorité absolue met François Hollande en face de ses responsabilités. Il est président de la République, dispose de tous les pouvoirs, et sera seul face à l’Histoire. Il contrôle le Parlement, le Sénat, les collectivités locales. S’il le veut vraiment, il contrôlera aussi Martine Aubry.

Paul Jorion :
 Il faut retenir les leçons de l’Histoire. Quand un parti obtient la majorité absolue, l’éventail des opinions commence à se refléter. Le Parti socialiste est désormais un parti de centre-droit.
Au sein même du PS, on va voir apparaître une aile droite, un centre et une aile gauche au sein de la majorité. Je ne sais pas si Martine Aubry pourra réellement incarner l’aile gauche. Henri Emmanuelli devrait revenir lui sur le devant de la scène pour jouer ce rôle.

Les politiques de restriction des dépenses publiques ont montré leurs limites en Europe. A titre d’exemple, la dette grecque qui, malgré la multiplication des plans de rigueur, continue d’exploser. L’austérité est-elle vraiment la seule solution ?


Jean Peyrelevade : Il ne faut pas opposer rigueur et croissance. De toutes les façons, nous sommes condamnés à la rigueur.
Si nous voulons de la croissance, cela passe nécessairement par l’Europe car nous n’avons plus les moyens de la financer nous-mêmes. Encore une fois, il nous faut un accord européen. Pour cela, nous devons faire preuve de discipline. Nous sommes dans un cercle parfaitement fermé. Nous avons besoin de rigueur, et ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons trouver un accord avec l’Allemagne.

Paul Jorion : La logique de compétitivité signifie que l’on va aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh. Il faut un pouvoir d’achat minimum pour que les gens achètent les produits qu’ils fabriquent.
 On ne peut pas remplacer tous les salaires par des crédits. Tout simplement parce que les crédits, il faut bien les rembourser un jour ! Il faut donc augmenter les salaires et baisser la rémunération des actionnaires, ainsi que celle de certains chefs d’entreprise.
Il est impossible de conjuguer rigueur et croissance : c’est l’un ou c’est l’autre. A l’échelle de l’Europe, il faut remettre les compteurs à zéro. L’Europe est insolvable. Il faut restructurer la dette avec une dévaluation de la monnaie, en instaurant une véritable solidarité entre les États. Si les Allemands refusent cette solidarité, ils n’ont qu’à sortir de la zone euro. Cela facilitera les choses pour tout le monde.


Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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