mercredi 30 mai 2012

Les guéguerres dans la guerre !

3ème volet d'une analyse de la crise mondiale, par Michel Koutouzis ( Cliquez sur le nom de l'auteur pour avoir accès à l'ensemble des articles mis en ligne sur Agoravox ).

L'occasion fait le larron. Il m'est donc impossible de ne pas commencer cette partie par les déclarations de Christine Lagarde.

Larmoyante et pompeuse, la présidente du FMI s'aventure sur le chemin glissant de la morale : il faut, dit-elle, que les grecs paient leurs impôts. Outre le fait que les seuls grecs exonérées d'impôts soient les riches hommes d'affaires, les armateurs et l'église orthodoxe, et que donc « payer des impôts » s'adresse aux couches les plus défavorisées de la société grecque déjà saignés à bloc, il faudrait lui rappeler que comme ministre de l'économie et des finances elle avait défendu bec et ongles le bouclier fiscal sarkozyste, avec le raisonnement immoral (se disant pragmatique) que les riches, quand on les impose, ils s'en vont ailleurs. Elle n'a pas non plus hésité à faire un cadeau phénoménal à la personnification même de l'immoralité affairiste en faisant de Tapie de nouveau un millionnaire. A l'époque, comme un peu avant, quand elle travaillait pour Baker et McKenzie (fusions acquisitions, défiscalisation, délocalisation, etc.), son boulot n'était pas particulièrement transcendé par la morale.Plus généralement, la morale a très peu à voir avec le système économique dont Mme Lagarde est un des gardiens du temple. Ce système, basé sur la vitesse, la réactivité et l'opportunisme se méfie comme de la peste d'une qualité essentielle de l'homme, une de celles qui le différencie des autres animaux : la mémoire. Le système, auquel elle sacrifie, investit sur la perte de mémoire collective, sur les statistiques comptables plutôt que la réflexion, s'appuie sur des modèles mathématiques qui déshumanisent les hommes, les transformant en valeur - travail, valeur – réseaux, valeur – influence, valeur – patrimoine, etc. Ainsi, Lagarde ne veut pas voir et savoir comment le FMI a clos le cycle post colonial africain, qui avait massivement créé les cultures de rente détruisant celles de subsistance et rendant la famine endémique sur ce continent. La baisse tendancielle des prix agricoles, ouvrage bien ficelé du tandem FMI-OMC y a augmenté les cohortes d'affamés, et le coup fatal a été donné par les plans de réajustement structurels qui ont eu comme premier effet la destruction de tout ce qui restait de l'Etat de droit et de la démocratie (Sénégal, Côte d'Ivoire, Kenya, etc.) sur le continent noir. Le tropisme des institutions internationales (ONU, OMC, FMI, Banque Mondiale, etc.) à discourir sur la « bonne gouvernance » et des succès story anticorruption allant de pair avec un laisser aller dérégulateur qui transformèrent les multinationales pétrolières, le BTP, les compagnies d'extraction, de téléphonie, en structures néocoloniales prédatrices et en partenaires obligés et obligatoires des cleptocrates « élus » ou imposés par les armes. Lorsque Lagarde parle de pauvres enfants du Niger, elle parle de ce résultat. Ce dernier, pour revenir au sujet, c'est ce dont elle rêve sans doute pour le reste du monde.

Comme les statistiques impersonnelles ont remplacé la culture du résultat (et pour cause), les mots sont à leur tour travestis : développement, croissance, criminalisation du politique, lutte contre la corruption et la fraude fiscale signifient leur contraire. A l'exception d'une petite poignée, l'ensemble des Etats de l'Afrique sub-saharienne se trouve dans une situation pire que celle des années 1990, déjà catastrophiques. Tandis que personne, sauf quelques dictateurs folkloriques (et encore), ne rendent des comptes, on continue comme si rien n'était tandis que l'évidence frappe avec fracas la porte de l'entendement et de la morale.

Le système auquel croit Lagarde est par définition immoral. On pourrait le résumer par deux adages populaires, on ne prête qu'aux riches et la loi du plus fort est toujours la meilleure. Pour cela, il est volontairement amnésique et évite comme le diable la confrontation avec le résultat. En d'autres termes, la gouvernance du monde est abandonnée à des cyniques, des immoraux et des inefficaces. S'il voyait plus loin que le bout de leur nez en 2010, le FMI aurait évité la crise grecque en mettant sur la table un peu moins que vingt milliards d'euros. Si on était dans un monde moral, les quelques centaines de milliards d'euros octroyés au système financier défaillant en 2008-2009 auraient été le moyen d'entrer dans les directions des banques et avoir son mot à dire. Si on était efficace, on aurait posé la question africaine : à qui appartient la terre et ses ressources naturelles, au lieu de les piller, et laisser les multinationales de l'agroalimentaire les accaparer pour 99 années. Si on était tout cela à la fois, on discuterait de la mutualisation de la dette ce qui permettrait de dégager un long terme sain, pour une économie européenne saine. Mais pour le seul profit spéculateur et égoïste, on s'attarde, on s'essouffle, on se contredit et se neutralise, tandis que les nouveaux défis (eau, énergie, démographie, matières premières, développement durable, etc.) dessinent de manière autonome l'élargissement du domaine de la guerre.

Source : Agoravox

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