mercredi 4 janvier 2012

Quand le journal devient firme, quand la firme devient marque


JPEG - 5.6 ko   Extrait de Libération, de Sartre à Rothschild, Raisons d’Agir, 2005

Par Pierre Rimbert

La première liberté consiste pour la presse à ne pas être une industrie. Karl Marx

La métamorphose d’un journal militant en groupe de presse, sa récupération par les classes dirigeantes, son ouverture au capital, sa revente à des industriels : l’histoire est si banale qu’elle a cessé d’inquiéter. Ni les intellectuels, ni les journalistes, ni les organisations politiques n’ont impulsé de mobilisation susceptible d’interrompre le tête-à-queue de Libération, passé de Sartre à Rothschild, ou celui du Monde, né de la Résistance pour échouer aux pieds d’industriels et de banquiers – après avoir envisagé son entrée en Bourse. Rarement au cours des deux derniers siècles l’intégration industrielle des grands moyens d’information fut aussi poussée et acceptée comme une évidence.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le dernier numéro du Peuple Constituant, le 11 juillet 1848, l’écrivain Lamennais énonçait la première conséquence d’une dynamique encore balbutiante : « Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or pour jouir du droit de parler ; nous ne sommes pas assez riches. Silence aux pauvres ! » Confisqué par l’infime minorité des hommes d’affaires capables de s’offrir un journal, le droit de faire entendre son opinion serait désormais subordonné à la fortune. Le monopole de l’information légitime conquis par des entreprises plus soucieuses de croître que d’informer fut longtemps contesté par les journalistes eux-mêmes. « Qui détient la liberté de la presse ? protestait en 1938 Lowell Mellett, responsable du Washington Daily News. Les propriétaires de journaux et personne d’autre. La liberté de la presse est une propriété [1]. »

Contre cette appropriation, Libération, comme d’autres avant lui, avait ambitionné de redonner la parole au peuple. Des ordonnances de 1944 aux publications sauvages de l’après-1968, la « presse de la liberté » contemporaine s’est fondée contre le capitalisme de presse. Elle s’y est dissoute dès lors que le projet d’entreprise prenait le pas sur l’objectif rédactionnel et politique qui présidait à sa naissance. Les transformations de Libération illustrent la situation générale de journaux contraints de se nier en tant qu’entreprise afin de poursuivre leurs buts, ou de renier leurs buts pour intégrer l’univers des entreprises. « Il ne faut pas que nos moyens de vivre compromettent nos raisons de vivre », avertissait le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry [2]. Mais quand le commerce de l’information repose sur les mêmes bases que celui du papier peint, le destin des médias tient à une alternative : « refuser de devenir une industrie », selon le souhait de Sartre pour Libération, expose au manque de moyens et à une diffusion réduite ; choisir l’option contraire enclenche un engrenage fatal.

D’abord invoquée comme un impératif de survie, la logique industrielle transforme le journal en firme, la firme en « marque » qui affronte d’autres « marques » sur un marché où, pour permettre au lecteur de circonstance de distinguer des titres toujours plus interchangeables, le journalisme se fait marketing et le journaliste gradé, patron. « Au Nouvel Observateur, je suis le seul à avoir licencié des salariés, s’est rengorgé Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de cet hebdomadaire. À Libération, j’ai résisté à trois grèves générales [3]. »

À de rares exceptions près, arbrisseaux toujours brandis pour cacher la forêt, l’entreprise de presse plongée dans les eaux du marché se montre solidaire du régime économique qui l’engendre et la fait prospérer. Il n’est pas nécessaire pour s’en convaincre d’entendre le PDG du groupe Nouvel Observateur disputer à son homologue de TF1 le titre de meilleur vendeur de Coca-Cola (« comme les articles sont plutôt longs chez nous, le temps d’exposition à la page de publicité est plus grand », a plaidé Claude Perdriel) ; ni Jean-Marie Colombani certifier que « nous devons souscrire d’autant plus naturellement à l’économie de marché que nous jouons chaque jour notre vie » ; ni Serge July soutenir : « Je suis pour une économie libérale [4]. »

Naguère marginaux comparés au textile, à la chimie ou à l’automobile, les groupes de communication comptent à présent au nombre des principaux acteurs de l’économie mondiale. La fusion de la presse dans l’argent conditionne ses contenus plus efficacement que toutes les censures directes, fussent-elles exercées par le propriétaire. Comme la publicité qui la sertit, l’information faite marchandise « porte la marque indélébile de ses origines qui, dans les pays de libre entreprise, sont situées au cœur même de la structure capitaliste [5] ». Son flux contrecarre tout projet de transformation sociale.

Parce qu’ils l’avaient compris, réformistes et révolutionnaires s’accordèrent de tout temps sur la nécessité de soustraire la presse aux forces du marché. Instruits par la déchéance de journaux devenus, selon Albert Camus, « la honte du pays [6] » pendant la guerre, les Résistants devaient à leur tour éprouver l’urgence d’une grande transformation. « Il est un point sur lequel, dans la clandestinité, nous étions tous d’accord, rappelait en 1945 Francisque Gay, directeur de la presse au secrétariat général de l’information. C’est qu’on ne devait pas revoir une presse soumise à la domination de l’argent [7]. » Soixante ans plus tard, cette bataille politique gît étranglée derrière le comptoir des marchands de papier convaincus qu’« on n’y peut pas grand-chose sur le plan des structures économiques. […] Il est logique que le propriétaire fixe une orientation [8] ».

Les années de résignation sont passées par là, cherchant à effacer de nos mémoires le long combat pour une réappropriation démocratique de l’information.

[1] Cité par Jacques Kayser, Mort d’une liberté. Techniques et politique de l’information, Paris, Plon, 1955, p. 25.
[2] Cité par Ignacio Ramonet, Le Monde diplomatique, décembre 2001.
[3] Le Nouvel Économiste, 21 novembre 2003.
[4] Respectivement : Claude Perdriel, Stratégies, 16 décembre 2004 ; Jean-Marie Colombani, Acteurs de l’économie n° 39, Lyon, février 2003 ; Serge July, « Question d’actualité », LCI, 19 février 2002.
[5] Jacques Kayser, op. cit., p. 164. Kayser, journaliste, ancien vice-président du Parti radical socialiste, fut conseiller à l’ambassade de France à Londres pendant la guerre puis membre des délégations françaises aux assemblées générales des Nations unies.
[6] Combat, 31 août 1944.
[7] Déclaration du 7 mars 1945.
[8] Laurent Joffrin, France Culture, 2 octobre 2004.

Source: http://www.lesnouveauxchiensdegarde.com/spip.php?article9

Aucun commentaire: