samedi 2 juillet 2011



Lettre de Georges Gumpel, avant d'embarquer sur la Flotille pour Gaza:


« Je serai heureux si j’apprends qu’un seul de mes nouveaux lecteurs a compris combien il est risqué de suivre le chemin dont le point de départ est le fanatisme nationaliste et la capitulation de la raison. » 
Primo Lévi : "Si c’est un homme"



Quelques mots avant de monter à bord du Bateau français pour Gaza


Je suis né à Paris, en mars 1937 dans une famille juive française que l’on disait israélite alors pour marquer la différence entre ces familles françaises et celles qui venaient de l’Europe entière, fuyant le nazisme et le fascisme.

C’est à Paris que j’ai vécu la plus grande partie de ma vie.

Mon histoire personnelle avec Lyon remonte aux années noires de l’occupation, de la collaboration, à l’été 1942 plus exactement, quand ma famille fuyant Paris est venue se réfugier ici du côté de Montchat.

Le couvent voisin nous ouvrait parfois ses portes à nous les enfants : mes deux jeunes soeurs et moi, quand mes parents étaient informés de dangers de rafles....

En automne 1943, c’est aussi une institution religieuse lyonnaise qui m’a accueilli quelques mois avant que je sois définitivement caché en Haute Loire jusqu’à la Libération.

Lyon c’est aussi mon père, arrêté fin juillet en distribuant des tracts près de la gare Perrache.

Lyon c’est Montluc où il fût interné puis, le Convoi du 11 août 1944....

Lyon ensuite s’est à nouveau imposé à moi en 1987 au moment du procès de Klaus Barbie où nous étions – ma mère, mes soeurs et moi – Parties Civiles pour ce Convoi du 11 août, la déportation de mon père, sa mort ensuite mi avril 1945, dans le camp d’extermination de Melk en Autriche.

Ce crime contre l’ Humanité parmi les multiples autres crimes contre l’ Humanité dont Barbie avait à répondre.

Lyon est aujourd’hui la ville où j’ai décidé de vivre ma retraite.

Souvent, il m’est arrivé de lutter contre l’injustice, pour le droit des peuples à leur indépendance et à leur liberté dont celles, essentielles, du peuple Algérien.

Jamais, dans ces combats qui ont marqué ma jeunesse, ma vie tout court, il m’est venu à l’esprit de faire valoir mon identité juive.

Comme beaucoup, j’étais anticolonialiste, internationaliste comme on le disait alors.

La question Palestinienne, la guerre sans fin faite par l’Etat hébreu aux Palestiniens, l’utilisation par Israël de notre histoire, des tragédies dont nous avions été les victimes, pour légitimer ses crimes en Palestine, faire taire toutes critiques, fussent-elles minimes, m’ont obligé ( c’est le cas pour beaucoup d’autres juifs ) à sortir de ma réserve, à prendre à bras le corps cette identité juive qui jusqu’alors faisant partie de mon intimité, pour affirmer mon refus de cette politique criminelle faite « en notre nom ».

Je suis de ceux qui pensent qu’aujourd’hui, en ce début du XXI siècle, il grand temps d’envisager que le temps du nazisme, le temps de la collaboration, le temps des crimes dont nous avons été les victimes, fait définitivement partie de l’ Histoire, que ce temps là appartient maintenant aux historiens, que nous devrions, nous les survivants, cesser de parler.

Mais Israël, paradoxalement, nous interdit le silence.

Mais les gens, ici en France, qui monopolisent « en notre nom » la parole juive, eux aussi nous interdisent le silence.

Et que dire du gouvernement français qui nous enferme dans un communautarisme criminel,et laisse supposer, en même temps qu’il fait grand bruit autour de la prétendue « identité nationale », que nous, juifs français, aurions éventuellement une double nationalité - française et israélienne - entretenant ainsi le discours israélien et celui des sionistes français, discours favorisant la résurgence du racisme et de l’antisémitisme ?

Ce gouvernement, lui aussi, nous interdit le silence .

Il faut donc parler ….

Aujourd’hui même, ce 21 juin 2011, aux informations de 7 heures, le chroniqueur nous parlait de Justice Internationale, de crimes de guerre, de crimes contre l’ Humanité, de populations civiles menacées, en Syrie, en Libye, en Afrique et ailleurs, sans un mot pour ce qui est de la Palestine devenue pour tous une zone noire, invisible, innommable même...

Sans un mot pour ces populations civiles palestiniennes elles aussi en permanence menacées.

Il faut donc parler …

A Lyon justement, où depuis le procès de Barbie en 1987, le Centre d’ Histoire de la Résistance et de la Déportation ( CHRD ) est devenu un lieu incontournable où des milliers et des milliers de jeunes et de moins jeunes viennent chaque année visiter ce lieu, voient le film consacré au procès, voient tous ces témoins qui ont défilé, des jours durant, dire devant le monde entier ce que Crimes contre l’Humanité signifiaient.

Je me souviens de la déposition de Madame Zatlin le 27 mai, à propos de l’arrestation et la déportation des enfants d’Izieu , cette déposition que l’on peut écouter dans le film au CHDR, cette déposition / question au cours de laquelle elle demande à l’avocat de Barbie :

« Barbie a toujours dit qu’il s’occupait uniquement des Résistants et des Maquisards ; ça veut dire des ennemis de l’armée allemande.

Je demande : les enfants, les 44 enfants, c’étaient quoi ?


C’étaient des Résistants, c’étaient des Maquisards ?


Qu’est-ce qu’ils étaient ?


C’étaient des innocents !


Monsieur le Procureur, Messieurs les Jurés, les enfants sont des enfants, qu’ils soient blancs, qu’ils soient noirs, qu’ils soient juifs »
.

Cette interrogation / question est toujours actuelle, d’une grande actualité même, les enfants palestiniens, les enfants de Gaza qui meurent par centaines, qui sont les principales victimes plus exactement, qu’est ce qu’ils sont ?

Des résistants, des ennemis d’ Israël ?

Simplement : ce sont des innocents.

Et la communauté internationale se tait. Les oublie complètement, nie leurs droits les plus élémentaires.

Je vais le samedi et le dimanche avec ma petite fille au Parc de la Tête d’Or.

Des milliers d’enfants comme elle jouent librement, sans crainte, dans cet espace merveilleux.

Je voudrais que les grands pères palestiniens, ceux de Gaza, aient – comme moi – la joie de pouvoir promener leurs petits enfants dans des jardins aussi tranquilles pour leurs petits enfants que le parc de la Tête d’ Or, que leurs petits enfants, eux aussi, jouent aux jeux de leur âge sans crainte, librement.

Des jardins et des jeux qui nous étaient interdits, à nous aussi enfants juifs, par Vichy. Souvenez - vous !

Voilà, je parle donc,

Dans quelques jours, je serai avec la délégation française sur le Bateau qui voguera vers Gaza pour dire - avec la Société Civile française qui, par sa grande générosité, a financé ce bateau – notre indignation face à cette indifférence générale, notre exigence à ce que cesse le blocus illégal et criminel de Gaza, notre exigence qu’ Israël respecte enfin le Droit International, le Droit Humanitaire International.

Ces Droits Internationaux construits dans le sang de nos parents.

Toutes et tous, nous refusons la capitulation de la raison.

Georges Gumpel

Georges Gumpel, enfant caché, 
fils de Déporté « Mort pour la France » à Melk en Autriche, Partie Civile au procès Barbie, membre de l’ Union Juive Française pour la Paix - UJFP.
Lyon le 21 juin 2011


 Henning Mankell
à Bethléem, le 26 mai 2009 (PALFEST)

La "flottille pour Gaza" est une grande action de solidarité qui fait beaucoup réagir, et par conséquent beaucoup de choses arrivent. Des gens me transmettent des messages griffonnés sur des bouts de papier. La dernière fois que cela s'est produit, c'était dans le train entre Stockholm et Göteborg. Une femme entre deux âges m'a glissé un bout de papier entre les doigts au moment où je passais, une tasse de thé à la main. On pouvait y lire : "Il est important que cela soit fait." Ou bien des gens m'arrêtent dans la rue. Ils me parlent normalement, sans baisser la voix. Les marques de sympathie pour l'initiative prennent bien des formes, et les plateaux s'équilibrent sur la balance entre ceux qui, d'un côté, expriment en secret leur répugnance et leur désespoir face à la situation et ceux qui, de l'autre, affichent ouvertement leur sympathie pour cette action.

Mais qu'est-ce qui me pousse à monter à bord ? Pourquoi la flottille pour Gaza ? Pourquoi grimper à bord d'un cargo, pourquoi ne pas se contenter de dire sa compassion avec des mots ? Pourquoi ne pas rester à terre ?

Une des réponses pourrait prendre la forme suivante : j'essaie de mettre en pratique une sorte de credo intellectuel selon lequel "ce sont les actes qui viennent étayer les mots, et non l'inverse". Naturellement, écrire aussi est un acte, et un acte important. August Strindberg disait que les mots étaient "en [son] pouvoir". Mais il est rarissime qu'un livre, un article, un tableau ou encore un morceau de musique parvienne à lui seul à changer une réalité politique. Il est rare qu'un livre ait un impact aussi fort que le Printemps silencieux de Rachel Carson, par exemple [ce livre de 1962, qui traitait des effets négatifs des pesticides sur l'environnement, et plus particulièrement sur les oiseaux, a contribué à lancer le mouvement écologiste dans le monde occidental]. J'ai tendance à tenir le raisonnement inverse et à penser que l'on ne peut rien changer sans la culture et sans la conscience intellectuelle.

J'estime donc qu'il est également de ma responsabilité d'intellectuel de m'exprimer par d'autres moyens. Ces moyens peuvent être de différentes natures. Cela peut être, par exemple, comme aujourd'hui – ou comme l'année dernière – de participer activement à une traversée dont l'objectif est de briser le blocus illégal de la bande de Gaza.
Quelles sont les raisons qui me poussent à monter à bord ? La première est bien sûr que le blocus israélien est une violation flagrante du droit international. Les agissements d'Israël sont contraires à toutes les définitions internationales du droit. Ce faisant, Israël rejoint le camp des dictatures militaires et des régimes totalitaires.

Je n'ai pas besoin d'entrer dans le détail des incidences de ce blocus. Elles sont suffisamment et tristement connues. Mais ce qui est plus grave encore est que ce blocus ruine tous les espoirs d'une solution future pour les peuples palestinien et israélien. Le fait que les Israéliens ne s'en rendent pas compte est à mes yeux l'un des plus grands mystères de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Ne voient-ils vraiment pas ce qui est bon pour eux ? Où se situe leur intérêt ? Pourquoi creusent-ils le trou dans lequel ils tomberont tout seuls ?

Devant cette situation, la flottille pour Gaza fait la proposition suivante : brisez le blocus, refusez d'accepter cette violation du droit international pour envoyer un message clair aux peuples du monde entier et à leurs dirigeants politiques ; traduisez vos discours en actes ; faites le nécessaire pour que cesse ce répugnant blocus.

Dans le même temps, cette action envoie un autre message aux Palestiniens : vous n'êtes pas seuls ; quelqu'un vous voit et vous entend.

En tenant ce discours, on peut dire que je prends place sur la passerelle. Mais je ne suis pas encore à bord. Je suis également très sensible à l'axiome selon lequel "personne ne sera véritablement libre tant que tous les hommes ne seront pas libres". Bien sûr, on peut penser que c'est une chimère d'idéaliste. Mais, pour moi, c'est une vérité complètement élémentaire. Naturellement, je n'imagine pas voir ce jour de mon vivant. Ce que je peux voir, en revanche, c'est une amélioration de la situation par rapport à ce qu'elle est aujourd'hui ! Se révolter face à l'oppression est un droit immuable et intemporel.

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