samedi 23 juillet 2011

La question n'est pas si on risque d'être extrémiste, mais quels extrémistes nous serons.


Extraits d'un entretien avec Derrick Jensen,  réalisé et retranscrit par Mickey Z,  23 janv 2011.
Source:  "We Need to Stop This Culture Before It Kills the Planet".
Traduit en français par Les Lucindas.



Lorsque vous commencez à lire cette interview, jetez un œil à l'horloge la plus proche. Maintenant, mettez-vous ça dans le crâne: depuis la veille à la même heure, 200 000 hectares de forêt vierge tropicale ont été détruits, plus d'une centaine d'espèces végétales et animales ont disparu, 13 milliards de tonnes de produits chimiques ont été diffusés sur la planète et la mort de 29158 enfants de moins de 5 ans aurait pu être évitée.
Et le pire, c'est que cela n'a pas eu lieu qu'une fois. C'est le train-train quotidien, une réalité qui se répète chaque jour – et ce n'est pas les ampoules à économie d'énergie, le papier toilette recyclé ou même les dons au Sierra Club qui vont avoir le moindre impact.
Alors que vous vous évertuez à vous convaincre du vaste gouffre qui se trouve entre les deux ailes du même et seul parti américain corporatiste, je vous suggère d'écouter avec grande attention si l'un de vos politiciens parle de ça:
-  Chaque kilomètre carré de l'océan contient 46000 bouts de plastique.
-  La génération de l'électricité émet 81 tonnes de mercure dans l'atmosphère chaque année.
-  Chaque seconde, 10000 litres de gaz sont consumés aux États Unis.
-  Chaque année les Américains utilisent 1.1 milliards de kilos de pesticides.
-  90% des grands poissons des océans et 80% des forêts dans le monde ont disparu.
-  Toutes les deux secondes un être humain meurt de faim.

C'est juste une minute d'échantillonnage, les gars, et désolé, mais c'est pas votre véhicule hybride qui va pouvoir y remédier. Le sac de course durable que vous utilisez pour faire le marché n'a aucun impact. Et ce n'est pas votre compost à la maison qui va amorcer une révolution.

(…)

Si ce non-dit établi avec son cortège d'oublis convenus vous pèse, alors il n'appartient qu'à vous de lire le reste de notre conversation ci-dessous. Après ça, il se pourrait que vous commenciez à réaliser que si vous êtes (pré)occupé, le sort de la planète, lui,  est plus que préoccupant.



Mickey Z: Nous commençons cette conversation le jour de l'anniversaire de Martin Luther King. Il y a peu de chance pour qu'on entende sur les grandes ondes cette phrase du Dr.King « La question n'est pas si on risque d'être extrémiste, mais quels extrémistes nous serons. », hein?


Derrick Jensen: Juste aujourd'hui j'ai lu un article affirmant que, et ce n'est pas surprenant, le réchauffement global causé par l'industrialisation sera bien plus mauvais que tout ce qu'on a estimé, et que si les émissions de carbone continuent comme ça, la planète sera inhabitable dans les 100 ans prochains. Même maintenant, tous les jours entre 150 et 200 espèces sont amenées à s'éteindre. Cette culture détruit les indigènes. Les océans sont en train d'être massacrés. Et aujourd'hui j'ai vu une étude sur le taux d'ignifuges présent dans tous les fœtus. Etc, etc. Et on continue encore de traiter ceux qui travaillent à faire cesser le massacre planétaire d’extrémistes.
Je pense que les vrais extrémistes sont ceux qui mettent le capitalisme au-dessus du vivant, ceux qui mettent la civilisation au-dessus du vivant. Je ne peux pas penser qu'il y ait plus extrémiste que de mettre cette culture insensée au-dessus du vivant.

 (...)

Mickey Z: Quand vous avez commencé, au début, à écrire et parler de la civilisation et de son effondrement final, vous étiez-vous vraiment imaginé que ce que vous verriez autour de vous serait aussi mal en point que ce que vous voyez à présent?

Derrick Jensen: Non. Et bien que j'aie écrit dans The Culture of Make Believe sur la façon dont l'effondrement économique peut mener au syndrome Chemises Brunes et au fascisme, je suis encore assez estomaqué par la manière dont ça se passe ici. Mais pour être plus précis, même si j'ai écrit plus d'une quinzaine de livres sur l'insanité de cette culture, je n'arrive toujours pas à croire que ce n'est pas un mauvais rêve, ce maintien forcené à cette culture alors que le monde est assassiné. Je veux sans cesse me réveiller, mais à chaque fois j'ouvre les yeux sur une culture toujours en train de tuer la planète et il n'y a pas tant de gens que ça que ça préoccupe.



Mickey Z: Je suis sûr que vous ne pouvez même plus calculer le nombre de fois où on vous a interviewé, mais je me demande s'il y a une question que vous avez toujours souhaité qu'on vous pose, et que jusqu'à présent, on ne vous a jamais posée. Si c'est le cas, alors s'il vous plait, faites les questions de vos réponses, et servez-nous le tout.

Derrick Jensen: 4 questions.

Question: Vous avez dit à plusieurs reprises que vous ne croyez pas que les humains ne soient plus dotés de sensations que les autres animaux. Où placez-vous les limites?

Réponse: Je ne place pas du tout de limites. Je ne vois aucune raison de croire autre chose que le fait que l'univers est empli d'une symphonie sauvage faite de différentes voix sauvages, de différentes intelligences sauvages. Les humains ont une intelligence humaine, ce qui n'est pas plus (ni moins) important que l'intelligence du poulpe, ce qui n'est pas plus (ni moins) important que l'intelligence du séquoia, ce qui n'est ni plus (ni moins) important que l'intelligence du virus de la grippe, ce qui n'est pas plus (ni moins) important que l'intelligence du granit, ce qui n'est pas plus (ni moins) important que l'intelligence de la rivière, etc.


Question: Comment a fait le monde pour être un endroit si beau, si merveilleux et si fécond dés le début?

Réponse: Avec tous ceux qui ont fait de ce monde un endroit plus beau, plus merveilleux et plus fécond en y vivant et en y mourant. Par les plantes et les animaux et les champignons et les virus et les bactéries et les pierres et les rivières etc qui ont fait de ce monde un meilleur endroit. Les saumons améliorent les forêts par leur existence. La rivière du Mississippi fait de cette région un endroit meilleur par son existence. Les bisons font des Grandes Plaines un endroit meilleur par leur existence.
Les humains civilisés ne font pas du monde un endroit meilleur par leur existence. Ils font collectivement et individuellement de ce monde un endroit moins beau, moins merveilleux et moins fécond. Comment pouvez-vous faire de ce monde un endroit meilleur? Que pouvez-vous faire pour que la terre sur laquelle vous vivez soit plus saine, plus belle et plus féconde? Et pourquoi vous n'en faites rien?


Question: Qu'est-ce qu'il faut pour que la planète survive?

Réponse: L'éradication de la civilisation industrielle. La civilisation industrielle est, de par son fonctionnement, systématiquement incompatible avec la vie.
La bonne nouvelle, c'est que la civilisation industrielle est en train de s'effondrer.
La mauvaise nouvelle c'est qu'elle va faire sombrer une bonne partie de la planète avec elle.


Question: Donc si la civilisation industrielle est en train de s'effondrer, pourquoi ne devrions-nous pas juste nous planquer, assurer nos arrières et, en gros, protéger notre précieuse petite estime?

Réponse: J'opposerais le narcissisme et la lâcheté de cette attitude avec celle exprimée par Henning von Tresckow, un des membres de la résistance allemande pendant la 2nde Guerre Mondiale. Quand les alliés ont débarqué en France en 1944, quiconque suivait l'évolution des événements savait que les Nazis allaient perdre, que c'était juste une question de temps. Alors certains membres de la résistance suggérèrent d'arrêter leur activité contre les Nazis pour uniquement se protéger jusqu'à ce que la guerre se termine, en gros se planquer, assurer ses arrières et sa protection à soi. Henning von Tresckow leur répondit alors que chaque jour les Nazis tuaient 16000 civils innocents, donc un jour de plus de gagné sur les Nazis équivalait à 16000 vies innocentes de sauvées en plus.

Il y a plus de courage, de sagesse et d'intégrité dans cette déclaration que dans dans toutes celles des assureurs d'arrières réunis.

Entre 150 et 200 espèces se sont éteintes aujourd'hui. Elles étaient mes frères et mes sœurs. Ça n'est pas suffisant de simplement se planquer et d'attendre que les horreurs cessent. Les saumons ne survivront pas jusque-là. Les esturgeons ne survivront pas jusque-là. Le delta ne survivra pas jusque-là.

Une autre façon de dire tout cela. J'opposerais le narcissisme et la lâcheté des assureurs d'arrières à l'attitude exprimée par mon ami, celui qui m'a vraiment fait entrer dans l'environnementalisme, John Osborn. Il a consacré toute sa vie à sauver tout ce qu'il pouvait de la vie sauvage à travers une résistance politique organisée. Quand on lui a demandé pourquoi il faisait ce travail, il a toujours dit que « nous ne pouvons pas prédire le futur. Mais comme les choses deviennent de plus en plus chaotiques, je veux faire en sorte que certaines portes restent ouvertes. » Ce qu'il veut dire c'est que s'il reste des ours grizzly dans 30 ans, il en restera environ une quinzaine. S'ils disparaissent dans 30 ans, ils auront disparu pour toujours. S'il parvient à maintenir debout telle ou telle étendue de forêts anciennes, cela pourra peut-être tenir 50 ans. Si elles disparaissent maintenant, ce sera pour un très long moment, et peut-être pour toujours.

Comme vous l'avez dit, Mickey Z, nous vivons à une époque où nous avons peut-être plus d'impact que nous n'avons jamais eu auparavant. Toute activité destructrice que nous pouvons stopper sur un lieu pourra le protéger jusqu'à l'effondrement: on ne pouvait pas le dire dans les années 1920. Je crois que c'est David Brower qui a dit que chaque victoire environnementale était temporaire tandis que chaque perte était permanente. Je pense que nous atteignons le point où chaque victoire peut être permanente.

Une chose pour finir: l'outil de recrutement le plus efficace pour la résistance française fut le débarquement allié, parce que les Français ont alors réalisé une bonne fois pour toute que les Allemands n'étaient pas invincibles. Le fait de savoir que cette culture est en train de s'effondrer ne devrait pas nous amener à adopter une attitude narcissique et lâche, mais devrait nous donner courage, et devrait nous mener à défendre les victimes de cette culture.


Extraits d'un entretien avec Derrick Jensen, réalisé et retranscrit par Mickey Z,  23 janv 2011.
Traduit en français par Les Lucindas.




Conversation en anglais dans son intégralité:
'We Need to Stop This Culture Before It Kills the Planet'
A Conversation With Derrick Jensen. By Mickey Z.





  Derrick Jensen est un écrivain américain vivant en Californie, il fait partie des figures représentatives de l'activisme environnemental radical, on le rattache au mouvement de l'anarchisme vert ou primitif, et il a été nommé parmi les « 50 visionnaires qui sont en train de changer le monde » par le Utne Reader, un magazine des presses alternatives américain particulièrement actif.



Ses ouvrages, The Culture of Make Believe, A Language Older than Words et Endgame, sont les plus connus et ont fait l'effet d'une bombe dans le flot continu de notre incompréhensible condescendance. Derrick Jensen qualifie cette dernière « d'insensée » tout comme la violence qui habite notre culture et toute la civilisation qui domine le monde. Nous savons ce qu'implique notre train de vie dans l'état de la planète et des êtres vivants, mais nous continuons à suivre. Pourquoi, qu'est-ce qui nous tient dans cette léthargie mortifère? En illustrant ce macrocosme global avec le microcosme de la violence domestique, en nous remettant à la face des réalités insoutenables, non seulement il nous oblige à regarder franchement l'insoutenable souffrance qu'implique chacun de nos mouvements, mais il nous donne des outils de réflexion et de résistance pour mieux comprendre. Et répondre à ce qui nous a amenés là.


Blog consacré à D. Jensen en français:
- http://derrickjensenfr.blogspot.com/2010/09/propos-de-derrick-jensen.html



1 commentaire:

LOTY a dit…

Prendre position, est en effet, déjà un extrême par rapport à toutes les positions contraires et à l'amorphisme! Mais encore, faut-il savoir être équilibré dans son extrême pour ne pas sombrer dans le déséquilibre de l'extrémiste désorienté. Le sage est un extrémiste qui sait assumer son extrême sans extrémisme avec sobriété et fermeté.

Camille Loty MALEBRANCHE