dimanche 24 janvier 2010

i.m. Toussaint Louverture



Si l'on ne peut empêcher la terre de trembler
on pourrait en revanche contrer la pauvreté
qui n'a rien d' irrémédiable mais provient toujours de la consternante et dévastatrice cupidité des possédants. Les plus petits d'entre eux se retranchent derrière les lois et le droit, en servant les plus voraces. Du Bengladesh à Haïti, une histoire sinistre se répète, ricochant sur nos écrans, une histoire où chacun d'entre nous se dédommage avec des larmes de crocodiles et des mots, des milliers de mots d'amour grimaçant. Ce n'est pas d'argent qu'ont besoin ces peuples précipités dans la tourmente d'un système qui les écrase, ni-même de pitié. Ils ont besoin d'autonomie, de décider par eux-mêmes. Les grandes associations humanitaires (leurs membres les plus en vue) se gavent du désespoir de ces peuples décimés. Les marchands de bétons attendent leur heure. Et nous, nous écrivons des poèmes qui ne remettent rien en question. Nous faisons l'aumône de bonnes intentions, et nous continuons à manger, boire, festoyer, faire nos courses dans les grandes surfaces après avoir distribué des miettes de notre compassion. Nous nous faisons croire que nous vivons, parce que, jusqu'à un certain point, le confort nous berce, nous entretient dans l'illusion et la justification de ce que nous éprouvons. Laissons les Haïtiens se reconstruire, sans l'armée US ni toutes ces hyènes de bénitiers qui attendent l'heure de la curée. Je pense à Toussaint Louverture, le si bien nommé. Je pense à la souffrance d'un peuple que mon pays la France a étouffé, je pense à tous les déshérités, les sans-abris qui se traînent sur les trottoirs de nos métropoles. Je pense à notre lâcheté quand il s'agit de décider, d'agir, de prendre les choses en main. Je pense à ses visages distordus par la douleur, à ses mains boueuses ou crevassées qui se tendent, je pense et j'ai tant de mal de ne pouvoir panser les plaies de mes soeurs et de mes frères humains. Pardonnez-moi de dé-chanter.

André Chenet

vendredi 22 janvier 2010

Haïti est convoitée depuis longtemps


de Cynthia McKinney (ex-députée)

Saisissant contraste cette semaine : entre le constat lucide et émouvant de l’ex représentante de la Georgie au Congrès américain Cynthia Mac Kinney, voix du comité national du Green Party qu’elle représenta aux élections présidentielles de novembre 2008, et au même moment les bavardages de David Pujadas, ce lundi 18 janvier à 20h00 sur France2…


Reportage à l’appui, France 2 met véritablement en scène des Haïtiens enthousiastes en guenilles qui brandissent des drapeaux promotionnels immaculés aux couleurs flambant neuves des Etats-Unis. Une vraie "révolution colorée". Le discours de l’animateur du club médiatique hexagonal n’hésite pas à encenser les "sécuriseurs" kakis. Et le lendemain 20h00, cette fois David Pujadas met les points sur les i : Ce sont les autochtones qui ne veulent pas des Américains, qu’on se le dise. Les officiels haïtiens évoquent d’ailleurs – frileusement- leur départ dès la fin des opérations de "sauvetage". Tandis que M. Sarkozy célèbre notre collaboration exceptionnelle – mais sans les avions de MSF - avec les Etats-Unis… la faim et les pillages s’étendent.
Que signifient ces reportages très "approximatifs"? Une salve de réponses préventives face au net bruissant d’interrogations géopolitiques autrement plus vitales à long terme, que l’apitoiement spontané sur un malheur bien sûr trop énorme? Faute de moyens et de temps, nous en resterons aux conjectures et aux visions intuitives, qui ont le mérite de faire résonner mieux encore les interrogations autorisées de Cynthia MacKinney, auxquelles nous nous associons avec compassion.


Un concentré de Katrina qui n’est pas le bienvenu
par Cynthia McKinney, publié sur le site du Green Party

La réponse du Président Obama à la tragédie en Haïti a été robuste en déploiement militaire, et chétive avec ce dont les Haïtiens ont le plus besoin : de la nourriture, des secouristes avec leurs équipements spécialisés, des docteurs et des installations médicales avec leurs équipements, et des ingénieurs, de l’équipement lourd, et du matériel de manutention lourd. Tristement, le Président Obama déploie les Présidents Bush et Clinton, et des milliers de Marines et de soldats américains. Par contraste, Cuba a envoyé plus de 400 médecins sur place, et s’apprête à en envoyer davantage ; les Cubains, les Argentins, les Islandais, les Nicaraguayens, les Vénézuéliens et tant d’autres sont déjà à l’ouvrage sur place –sauvant des vies et s’occupant des blessés. Le Sénégal a offert des terres aux Haïtiens désireux de se réinstaller en Afrique.

Les Etats-Unis, le jour qui suivit la tragédie, confirma qu’un corps expéditionnaire entier de Marines était envisagé pour « aider à rétablir l’ordre », alors que le « désordre » venait d’être causé par un tremblement de terre qui frappait Haïti ; Haïti n’avait pas enduré un tremblement de terre depuis ceux de 1751, 1770, 1842, 1860, et 1887. Cependant, je me souviens des rapports « bidons » de chaos et de violence qui conduisirent au déploiement d’effectifs militaires, y compris de Blackwater, à la Nouvelle-Orléans à la suite de l’Ouragan Katrina. Un survivant de Katrina remarqua que les gens avaient besoin de nourriture et d’abris, alors que le gouvernement envoyait des hommes armés. A mon grand regret, à ce qu’il semble, nous sommes repartis pour un tour. Depuis le tout début, l’assistance américaine en Haïti m’est apparue plus comme une invasion que comme une opération de sauvetage humanitaire.

Le lendemain de la tragédie, un avion de transport C130 avec à son bord une équipe d’intervention militaire atterrissait à Haïti, tandis que le reste de l’équipe était attendu pour un atterrissage peu de temps après. Le but déclaré de cette équipe était de déterminer quelles étaient les ressources militaires nécessaires.
Une équipe spéciale opérationnelle de l’AIR FORCE était aussi attendue pour fournir le contrôle du trafic aérien. A cette heure, les reportages signalent que les forces américaines n’autorisent pas l’arrivée des équipes d’assistance –l’ombre de Katrina partout à nouveau-

Sur ordre du Président Obama, des appareils militaires « survolèrent l’Ile pour cartographier les dommages ». Donc, la première contribution américaine à l’aide humanitaire nécessaire en Haïti fut celle de drones de reconnaissance dont les équipages sont plus habitués à chercher des sites d’armes cachées et des batteries de missiles sol-air que des infrastructures détruites. La portée de la réponse américaine est vite devenue limpide : un porte-avion, des navires militaires de transport, 4 avions-cargos C130 airlifts, et des évacuations vers Guantanamo. A la fin du deuxième jour, selon le Washington Post, les USA avaient évacué vers Guantanamo environ 8 blessés graves, en plus des employés de l’ambassade américaine qui avaient été déclarés prioritaires par l’ambassadeur américain et son encadrement».


Le CVN70 "USS Carl Vinson" est en Haïti
navire amiral de l’Opération "Unified Response".
Il fait partie de la 4ème flotte qui opère en Caraïbe,
basée à Jacksonville, FL., réactivée en 2008 par Obama

Le troisième jour, nous avons appris que d’autres navires, y compris des destroyers, se dirigeaient vers Haïti. Fait remarquable, le Washington Post rapporta que la force permanente d’intervention qui coordonne la réponse américaine à des événements migratoires massifs depuis Cuba ou Haïti avait pris en charge les événements, mais n’avait pas encore déclenché ses opérations. Ce détail, intéressant en lui-même et pour ses effets, montre que ces deux pays sont assistés par une force permanente d’intervention, mais le traitement de leurs ressortissants est très différent : les Cubains reçoivent immédiatement les autorisations du gouvernement américain, tandis que les Haïtiens sont soumis à l’internement.

L’Amiral commandant les gardes-côtes James Watson IV rassura les Américains « Notre effort en ce moment est d’empêcher cela, et nous allons travailler avec le département de la défense, le département d’Etat, la FEMA, et toutes les agences du gouvernement fédéral pour minimiser le risque d’Haïtiens qui voudraient fuir leur pays », a-t-il déclaré. « Nous voulons leur procurer ces denrées de secours pour qu’ils puissent vivre à Haïti. »

A la fin du quatrième jour, les Etats-Unis annoncèrent qu’ils avaient évacué plus de 800 ressortissants.

Pour ceux qui ont suivi les événements en Haïti avant ce tragique tremblement de terre, il faut noter que plusieurs sujets sont très préoccupants :

1/ L’exil permanent du prêtre-président Jean Bertrand Aristide, élu démocratiquement et apprécié, et pourtant destitué deux fois ;

2/ L’inexplicable occupation permanente du pays par des troupes des nations unies qui ont tués des Haïtiens innocents et ne sont certainement pas là pour la « sécurité » (je ne les ai vus personnellement que sur les routes qui mènent aux zones de populations peu habitées ponctuées de plages magnifiques) ;

3/ La construction de la cinquième plus grande ambassade américaine du monde à Port-au-Prince, en Haïti ;


L’Ambassade américaine à Port-au-Prince (mission Douglas Doebbler, 21 juin 2008)

4/ des contrats et des licences d’extraction minière et d’exploitation portuaire, incluant la privatisation des ports en eaux profondes d’Haïti, parce que certains transferts maritimes off shore de pétrole ne seraient pas possibles aux USA pour des raisons environnementales et d’autres considérations ; et

5/ une présence extensive des ONG en Haïti qui pourrait très bien s’avérer non nécessaire si, au lieu de cela, des politiques appropriées de la part des Etats-Unis et d’autres pays permettaient au peuple haïtien de se ménager un espace d’autodétermination politique et économique.

C’est pourquoi je citerai ici les écrits de Maitre Marguerite Laurent, que j’ai rencontrée en sa qualité d’avocate du Président destitué d’Haïti Jean-Bertrand Aristide. Maitre Laurent nous a rappelé l’existence de pétrole off shore et d’autres richesses minérales, ainsi que la réhabilitation d’une vieille idée d’utiliser Haïti et une raffinerie qui reste à construire comme terminal de transfert vers les superpétroliers américains. Maitre Laurent, connue aussi sous le nom d’Eizli Danto du réseau de Leadership des avocats haïtiens (HLLN), écrit :

« Il y a des preuves que les Usa ont trouvé du pétrole en Haïti il y a des dizaines d’années, et en raison des circonstances géopolitiques, et des intérêts économiques, les milieux d’affaires en présence à cette époque décidèrent de préserver le pétrole haïtien en réserve pour le moment où le pétrole du Moyen-Orient viendrait à se raréfier. Tout ceci est détaillé par Maitre Georges Michelin dans un article daté du 27 Mars 2004, retraçant l’histoire des explorations pétrolières et des réserves de pétrole en haïti, et dans les recherches de Maitres Ginette et Daniel Mathurin. « Il y a aussi de bonnes preuves selon lesquelles ces mêmes compagnies pétrolières américaines et leurs trusts d’entreprises d’ingénierie et de défense ont dressé les plans, il y a des dizaines d’années, pour utiliser les ports en eaux profondes d’Haïti soit pour des raffineries de pétrole, soit pour développer des centres de stockage de pétrole ou des dépôts où le pétrole brut pourrait être stocké pour être transféré dans des pétroliers plus petits capables de desservir des ports américains et de la Caraïbe. Ceci est détaillé dans un article sur la plantation Dunn à Fort-Liberté en Haïti. « Eizli, de HLLN, attire l’attention sur ces 2 articles sur les ressources pétrolières, et sur le travail des docteurs Ginette et Daniel Mathurin, afin de fournir un éclairage que personne ne pourrait trouver dans les médias mainstream, ni nulle part ailleurs, sur les raisons économiques et stratégiques pour lesquelles les USA ont construit leur cinquième plus grande ambassade au monde –cinquième seulement derrière les ambassades américaines de Chine, d’Iraq, d’Iran, et d’Allemagne – dans la minuscule Haïti, peu après le changement de régime de 2004 en Haïti opéré par M.Bush. »

Malheureusement, avant le déclenchement de la tragédie, et malgré les demandes à l’administration d’activistes à l’intérieur même des USA, le Président Obama ne s’est pas occupé de stopper la déportation d’Haïtiens à l’intérieur même des Etats-Unis, ni de leur allouer un statut temporaire de réfugiés (TPS), les exposant au péril d’être déportés à l’expiration de leurs visas. Cela fut corrigé le troisième jour de la tragédie du tremblement de terre en Haïti, avec la déclaration du 15 janvier 2010, qui autorise Haïti à rejoindre le Honduras, le Nicaragua, la Somalie, le Salvador, et le Soudan en temps que pays [dont les ressortissants sont éligibles au statut] de réfugié.

La nomination de Georges Bush à l’effort de sauvetage d’Haïti par le Président Obama résonne selon moi comme un direct du gauche en pleine figure. Après la performance de Bush dans le sillage de l’ouragan Katrina, et le fait qu’aujourd’hui encore, personne n’a donné les moyens aux survivants de l’ouragan Katrina qui veulent retourner chez eux de s’y rendre, cette nomination pourrait être de bon augure pour rassembler des fonds, mais je doute qu’elle aboutisse à de bonnes choses pour le peuple haïtien. Après tout, le coup contre lui, et le kidnapping du Président Aristide se produisirent sous l’œil d’une présidence Bush.

En définitive, ceux qui apprécient la littérature française connaissent Alexandre Dumas, l’un des auteurs les plus appréciés, fils d’un esclave haïtien, et Victor Hugo qui a écrit : « Haïti est une lumière » [en français dans le texte] Eh oui, Haïti est vraiment une lumière pour des millions de gens : Une lumière dans les affres et la méthodologie de l’esclavage ; une lumière dans une rébellion d’esclave réussie, une lumière dans l’esprit de la nation, et les notions de liberté, de droits de l’homme, et de dignité humaine. Haïti est une lumière. Et un exemple qui fait trembler les ennemis de la libération noire. C’est précisément parce que Haïti a mis en lumière le génie diabolique d’individus qui ont exercé leur pouvoir sur d’autres, et la capacité des hommes, par l’unité et la volonté, à dépasser cette malédiction, que certains éléments dans le monde ont été en guerre avec Haïti depuis 1884, année même de la création de Haïti en République.

Je ne suis pas surprise devant le racisme vitriolé de « révérend » Pat Robertson. Les commentaires de Robertson font écho exactement aux déclarations faites par l’Etat-major de Napoléon lorsque les Haïtiens l’emportèrent. Mais en 2010, les déclarations de Robertson révèlent bien plus : Les Haïtiens ne sont pas les seuls à connaitre l’importance du combat contre la haine, l’impérialisme, et la domination européenne.

Ce peuple africain agaçant, insistant, définitivement non occidental, sur ce morceau de terre qu’on appelle Haïti, connait son histoire et sait qu’il a défait militairement l’empire qui dirigeait le monde à cette époque, la France de Napoléon, et les élites qui à cette époque le soutenaient. Il sait qu’il a défait les armées d’Angleterre et d’Espagne.

Les Haïtiens savent qu’ils ont utilisé leur statut d’Etat libre pour aider à la libération de Latino-américains d’Espagne, en finançant et en combattant aux côtés de Simon Bolivar ; leur exemple inspira leurs frères et sœurs africains encore en esclavage sur le continent américain ; et avant que les Haïtiens n’aient été libérés, ils livrèrent bataille contre les Britanniques aux Etats-Unis durant sa guerre d’indépendance, et gagnèrent une bataille décisive à Savannah, Géorgie, où j’ai rendu visite à la statue qui commémore cette victoire.

Les Haïtiens savent que la France a imposé des réparations pour leur émancipation, et Haïti les a payées entièrement, mais le Président Aristide a demandé à la France de rendre l’argent (21 milliards en USD de 2003).

Les Haïtiens savent que leur « frère », alors secrétaire d’Etat Colin Powell, a menti au monde sur le kidnapping et la seconde destitution de leur président (malheureusement, ce ne serait pas la dernière fois que M. Colin Powell allait mentir au monde).

Les Haïtiens savent trop bien que des noirs hauts placés aux Etats-Unis sont capables de les aider puis de les trahir.

Les Haïtiens savent aussi que les Etats-Unis installèrent leurs amis politiques et même leurs propres soldats sur le sol haïtien lorsqu’ils estimèrent que c’était nécessaire. Tout cela dans un effort pour contrôler l’esprit haïtien indomptable qui dirige une lumière si nécessaire en direction du reste du monde opprimé.

Alors que les larmes du peuple d’Haïti se mêlent aux miennes, et que je me rappelle de leur incroyable capacité à aimer, mon cœur brisé et mes yeux humides n’affaibliront pas ma capacité à comprendre le grave danger auquel doivent faire face maintenant mes amis en Haïti.


Mardi 19 janvier 2010, J+7, US Marines, Leogane, Haîti

Je tremble à l’idée que les politiques de « refoulement » auxquelles croient certains conseillers en politique étrangère autour d’Obama pourraient utiliser une présence prolongée de l’armée américaine en Haïti comme tremplin pour le « refoulement » de zones d’Amérique latine qui se sont libérées de la domination néo-coloniale états-unienne. Je ne supporterais pas que cela ait été même simplement tenté sous la présidence de Barack Obama. Nous devons tous avoir les yeux grands ouverts sur Haïti et d’autres parties du monde qui baignent dans le sang à la suite de la marche en avant incessante de la machine militaire états-unienne.

Ainsi, en souvenir de la date de naissance de Martin Luther King, Jr., je remarque que ce fut l’opération illégale « Lantern Spike » de notre propre gouvernement qui étouffa la promesse et la lumière du docteur Martin Luther King, jr. Chaque avion d’assistance humanitaire qui est dérouté par l’armée américaine (à ce jour de CARICOM, la communauté de la Caraïbe, MSF, Brésil, France, Italie, et même la croix rouge) –comme ce fut le cas dans le sillage de Katrina- et l’arrivée prévue de 10 000 soldats ce même jour [ndlr lundi 18 Janvier 2010], sont des signes durables de la menace existentielle qui plane maintenant sur le peuple vaillant et fier de la République d’Haïti.

"le silence est l’arme de destruction massive la plus mortelle."



Lundi 18 janvier 2010, un Blackhawk de la 82nd Airborne Division
largue de la nourriture et de l’eau à la Cite Soleil à Port-au-Prince

traduction Bluerider pour ReOpenNews, déclaration originale sur le site du Green Party

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Autre sélection d’articles sur Cynthia McKinney:

ReOpen News / Cynthia interviewée par la TVLIBRE à Paris
ReOpen News / Cynthia McKinney VersLaVérité à Paris
Réseau Voltaire / Cynthia McKinney dénonce dès 2002 l’omerta de l’administraion Bush
TV Libre / interview de Cynthia McKinney
Le Grand Soir / réflexions d’Etant Dupain

mercredi 20 janvier 2010

La culture en danger

Les mercenaires de Big Brother qui prétendent aujourd'hui nous enfoncer le vieux clou bleu-blanc-rouge de l'identité nationale dans le cerveau sont ceux-là mêmes (des hyènes!) qui dépècent sans vergogne l'héritage et le patrimoine communs acquis de haute lutte, depuis la révolution française, par les forces vives et conscientes du peuple de France. Nous avons le devoir de faire tomber ce régime sarkoziste-umpiste qui ne sert que les intérêts privés des "saigneurs" de ce monde. Les mots, les urnes bientôt ne serviront plus à rien! G. Hadey



Le 19 décembre, à l'initiative de Claude Bartolone, Président du Conseil général et Député de la Seine-Saint-Denis, en présence de Jack Ralite, Sénateur de la Seine-Saint-Denis, plus de 200 acteurs culturels du département se sont réunis pour lancer le mouvement de mobilisation "La Culture en danger"

Cette réunion à laquelle participaient plusieurs élus départementaux dont, Emmanuel Constant, Vice-président à la culture, Sylvine Thomassin, marque le début d'une mobilisation en Seine-Saint-Denis et l'ensemble du territoire contre les réformes du gouvernement qui mettent en danger l'existence des politiques culturelles, et reviennent sur 50 ans de décentralisation culturelle en France.




APPEL A LA MOBILISATION "LA CULTURE EN DANGER"

L’art et la culture sont au cœur de la vie sociale de notre pays, de son équilibre démocratique, de son identité et de son rayonnement. Aujourd’hui, en Seine-Saint-Denis comme partout ailleurs, la culture est menacée par la remise en cause des principes et des moyens de l’intervention publique en faveur de la création artistique et de l’action culturelle.

Ces renoncements sont ceux du gouvernement, ce ne sont pas les nôtres.

Le poids insurmontable des transferts de charges non compensés, la réforme fiscale puis la réforme des collectivités territoriales, organisent le calendrier de l’étranglement et de l’incapacité des collectivités à intervenir dans ce domaine essentiel à l’émancipation et au bien vivre ensemble.

Nous refusons d’abdiquer, tant sur le terrain des principes que sur celui de l’engagement politique.

La compétence culturelle n’est certes ni automatique ni strictement obligatoire au plan du droit. Mais, au plan de l’intérêt public de la Seine-Saint-Denis, de ses villes tout comme de l’ensemble du territoire national, il en est tout autrement !

Les économies de ces secteurs sont fragiles et reposent sur de multiples financements croisés. La menace qui pèse sur les collectivités est aussi une atteinte profonde au tissu local, à la dynamique d’innovation et d’émancipation citoyenne.

A très court terme, ce sont des pans entiers d’activités qui sont menacés à l’échelon des départements pour des projets culturels qui se structurent à tous les niveaux de collectivités territoriales. A moyen terme, de nombreuses communes ne pourront échapper au même schéma qui s’annonce destructeur socialement et économiquement, à l’heure où l’on nous vante par ailleurs la nécessité d’un plan de relance massif.

► Parce que nous pensons que les politiques publiques de la culture sont le fruit d’une concertation et d’un échange permanents entre les artistes et les pouvoirs publics
► Parce que nous refusons le démantèlement en cours, la disparition d’aventures artistiques et culturelles et la suppression des très nombreux emplois associés à cette casse organisée
► Parce que nous pensons que la chose publique de la culture doit être universellement partagée et reconnue
► Parce que nous pensons que l’avenir de l’action publique locale risque de se dissoudre dans cette remise en cause brutale, accentuant davantage les injustices territoriales et culturelles connues par notre pays.

Nous, citoyens, artistes, acteurs culturels, élus, refusons la remise en cause profonde de la politique culturelle française aujourd’hui menacée par les réformes en cours. Nous n’acceptons pas que la mise en faillite organisée d’un système public de référence ampute à court et à moyen terme l’ensemble des territoires de la qualité de leur maillage artistique et culturel.

La crise de valeurs est profonde, elle est assumée par un gouvernement qui en multipliant les pseudo-réformes, détricote de manière minutieuse le maillage culturel français et remet en cause les fondements d’une politique de référence.

Les attaques engagées sont durables :
► Depuis plusieurs années : la refonte de l’intermittence précarise les artistes et l’érosion des financements publics d’Etat porte atteinte à l’action publique culturelle
► Aujourd’hui : la mise en œuvre de la révision générale des politiques publiques commence à produire ses effets, en particulier dans les musées et l'étranglement financier frappe au cœur de leurs politiques les collectivités territoriales
► Demain, les mêmes collectivités risquent de ne plus avoir ni le droit ni les moyens de conduire des politiques culturelles en raison de la suppression de la clause générale des compétences.

Artistes, auteurs, acteurs culturels, citoyens, élus, la mobilisation de tous est essentielle face à cette situation d’alerte.

L’art et la culture sont en danger dans notre pays. Ici de Seine-Saint-Denis nous lançons cet appel national et refusons l’abandon de 50 années de décentralisation culturelle qu’organise aujourd’hui le gouvernement sous couvert de modernisation des politiques territoriales.

Vous êtes actuellement plus de 12300 à avoir signé l'appel.
Venez signez :
Rejoignez l’Appel à la mobilisation pour la culture

dimanche 10 janvier 2010

« L’Amérique Latine exorcise la culture de l’impuissance »

Entrevue avec Eduardo Galeano, par Ana Delicado

vendredi 8 janvier 2010, par Primitivi

L’auteur et l’intellectuel uruguayen fait l’éloge d’une redécouverte latino-americaine qui cherche récupérer la dignité et la diversité [NDT : Galeano est l’auteur du livre culte "Les veines ouvertes de l’Amérique Latine"]

L’auteur et le journaliste uruguayen Eduardo Galeano consacré il y a presque 40 ans avec le livre "Les veines ouvertes de l’Amérique latine", l’oeuvre que le président vénézuélien, Hugo Chavez, a choisie de donner à son homologue américain , Barack Obama. Mais la fascination que Galeano éveille subsiste jusqu’à aujourd’hui. Un témoignage quotidien de cette admiration : pendant l’entrevue, qui s’est déroulée dans un café de Buenos Aires, un homme s’est approché avec discrétion avec sa fille et il s’est assis à une table proche pour pouvoir l’écouter. Son dernier livre "Miroirs", parle d’un monde contradictoire qui a de la peur de se voir, et de se reconnaitre.

Comment voues définissez l’Amérique latine ?

C’est une terre de rencontres de beaucoup de diversités : de culture, religions, traditions, et aussi de peurs et d’impuissance. Nous sommes différents dans l’espoir et dans le désespoir.

Comment cette variété influence le présent ?

Durant ces dernières années il y a un processus de renaissance latino-américaine dans lequel ces terres du monde commencent a se découvrir elles-mêmes dans toute leur diversité. Ce que l’on a appelé découverte de l’Amérique a été, en réalité, une dissimulation de la diversité de la réalité. L’Amérique est l’arc-en-ciel terrestre, qui a été mutilé durant quelques siècles de racisme, de machisme et de militarisme. Ils nous ont laissé aveugles de nous-même. Il est nécessaire de récupérer la diversité pour célébrer le fait que nous sommes plus [NDT : divers, riches, complexes] que ce qu’ils nous ont dit.

Cette diversité peut-elle être un empêchement pour l’intégration ?

Je crois que non. Toute unité fondée sur l’unanimité est une fausse unité qui n’a pas d’avenir. La seule unité digne de foi est l’unité qui existe dans la diversité et dans la contradiction de ses différentes parties. Il y a un triste héritage du stalinisme qu’on a appelé "socialisme réel" tout au long du 20° siècle, cela a trahi l’espoir de millions de personnes justement parce qu’on a imposé ce critère, celui que l’unité c’est l’unanimité. On a confondu ainsi la politique avec la religion. On a appliqué des critères qui étaient habituels dans les temps de la Sainte Inquisition, quand toute divergence était une hérésie digne de punition. Cela est une négation de la vie. C’est un sort de cécité qui t’empêche de te mouvoir parce que le moteur de l’histoire humaine est la contradiction.

La diversité peut-elle établir des chemins irréconciliables de vie ?

Non jamais. En tout cas, il ne faut pas avoir peur de la vérité de la vie. Il faut la célébrer, parce que meilleur de la vie c’est sa diversité. Le système qui domine la planète nous propose une option très claire. Il faut choisir, de voir si tu désire mourir de faim ou d’ennui. Je ne veux mourir d’aucun des deux. Le système dominant d’aujourd’hui nous impose une vérité une seule, une seule voix, la dictature de la pensée unique qui nie la diversité de la vie et qui par conséquent la rétrécit, elle la réduit à presque rien. Le meilleur de ce que le monde a réside dans la quantité de mondes qu’il loge, et cela vaut à son tour pour l’Amérique latine. Le meilleur d’elle c’est la quantité des Amériques qu’elle contient.

Vous parliez d’une redécouverte latino-américaine. Un exemple ?

La Bolivie, avec Evo Morales, elle a redécouvert sa diversité avec beaucoup de dignité et avec la fierté de dire : « Nous sommes divers, et sommes indigènes. Mais non seulement indigènes. Nous sommes divers ». Il est évident que la Bolivie est un pays comme le Paraguay, et jusqu’à un certain point l’Uruguay, soumis dans une certaine mesure au poids asservissant des grands voisins, et surtout du Brésil, qui s’oppose actuellement à ce que chaque pays ait un vote dans la Banque du Sud.

Quelle est la force de ce projet ?

La Banque du Sud est la base financière de l’unité latino-americaine, un projet de Chávez certainement. Il est né comme une réponse à la dictature financière du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale, où n’existe pas le système « d’un pays, un vote ». Les votes dépendent du capital investi : tant d’argent, tant de votes, de sorte que le Fonds est dirigé par cinq pays, et la Banque par huit, même si l’un est appelé Mondial et l’autre International.

Peut-il récupérer un fonctionnement démocratique ?

C’est très difficile, pour la simple raison que la démocratie a été plus formel que réelle dans les processus historiques latino-americains. Et dans les démocraties, pour qu’elles le soient vraiment, elles ne doivent pas régir des relations verticales ou hiérarchiques, où il y a une autorité et des exécutants. Elles doivent être horizontales, solidaires, égales entre elles capables de se respecter et de se reconnaître, parce que la vérité c’est que nous ne nous connaissons pas. Nous devons nous connaître pour commencer à nous reconnaître, pour savoir tout ce que nous pouvons apprendre de l’autre. Depuis la conquête espagnole nous avons été formés par des empires successifs à l’ignorance mutuelle, au divorce et à la haine mutuelle. La spécialité latino-americaine est la guerre entre voisins.

Le Brésil peut faire valoir que, puisqu’il est plus grand, il doit avoir davantage de voix.

Cela part de la base dont la grandeur coïncide avec grandiloquent. Mon expérience m’a enseignée que la grandeur n’habite pas le grandiloquent. Elle est dissimulée dans les gens anonymes, dans le jour après jour qui paraît insignifiant et indigne d’attention. Le grandiloquent est généralement très mesquin et avec un petit esprit. Je ne veux pas dire que le Brésil ait un petit esprit, mais il ne faut pas confondre où est la grandeur brésilienne, qui réside parmi les moins bien traités de ses citoyens.

Des héros anonymes ?

Dans une conversation on m’a demandé quel était mon héros préféré. J’ai dit : « Le jour où j’allais à l’aéroport pour entamer ce voyage j’ai pris un taxi, et j’ai discuté avec le conducteur. Le chauffeur travaillait dans le taxi entre 10 et 12 heures par jour, mais ensuite il avait un autre emploi. Il dormait entre trois et quatre heures par jour pour donner à manger à son fils. Pour lui les dimanches n’existaient pas, il ne se rappelait pas non plus à quoi ils ressemblaient ». Celui-là est mon héros préféré.

Avant on disait que le moteur de l’histoire humaine est la contradiction. Croyez-vous qu’il y ai des contradictions nuisibles ?

Il ne doit pas être ainsi. Toute contradiction est un signal de mouvement. En effet il y a des injustices objectivement nuisibles. En Amérique latine, l’abîme qui sépare ceux qui ont de ceux qui sont dans le besoin, à la minorité dominante de la majorité dominée, est chaque fois plus grand. L’Amérique Latine est une région inégale dans un monde chaque fois plus injuste, où ceux qui sont affamés dépassent le milliard de personnes.

Observe-t-on de nos jours un changement significatif en Amérique latine ?

Oui. Il se produit quelque chose de très beau, qui est une sorte d’exorcisme collectif des vieux démons. Et d’autres nouveaux aussi. Un de ceux qu’a laissé l’héritage colonial a été la culture de l’impuissance, qui te met l’idée dans la tête que « il n’est pas possible » de changer les choses. Et cela vaut pour les pays pauvres et pour ceux qui sont riches. Parce que le Vénézuéla est un pays objectivement riche, il a du pétrole, mais ce concept de l’impuissance y a été intériorisé c’est un fait contre lequel le pays essaye maintenant de combattre. C’est un combat difficile, parce que la culture du pétrole forme pour acheter et non pour créer.

Qu’est-ce que vous voulez dire ?

On te forme avec l’idée qu’il ne faut pas travailler pour créer des choses si l’on peut les consommer. C’est la culture de consommation, non de création. Née de la culture de l’impuissance, qui est la pire des héritages coloniaux. Il t’enseigne à ne pas penser avec ta tête, à ne pas sentir avec ton propre coeur, et à ne pas bouger avec tes propres jambes. On te forme pour marcher en chaise roulante, pour répéter des idées étrangères et pour éprouver des émotions qui ne sont pas tiennes.

Les gauches de l’Amérique latine sont-elles différentes ?

Il y a de tout, par chance, justement parce que nous sommes divers. C’est pourquoi c’est très injuste de généraliser, surtout quand la généralisation proviend de regards étrangers, qui regardent te jugent, et en te jugeant te condamnent. Il y a un complexe de supériorité qu’ont les pays dominants dans le monde, qui imposent les conditions pour obliger les autres à passer les examens de la démocratie, qui sont les grands enseignants pour décider qui est démocrate et qui ne l’est pas, quels processus sont bien et lesquels sont mauvais. Et quand ces professeurs de démocratie viendront nous juger, nous surveiller depuis dehors et nous condamner à l’avance, ils exerceront un droit de propriété qui est l’un des droits les plus répugnants.

Quelles différences y-a-t-il entre les présidents du Vénézuéla, de l’Équateur et de la Bolivie ?

Beaucoup, parce qu’ils sont des expressions de trois pays différents. La liste des différences est interminable. Mais la liste des coïncidences entre les pays qui cherchent des chemins de libération après des siècles d’oppression et de négation d’eux-même n’est pas tellement interminable. Ce sont les expériences différentes de trois pays qui décident de cesser de cracher sur le miroir, d’arrêter de haïr leur propre image, de se permettre de regarder avec les yeux de ceux qui les méprisent.

Quel rôle accomplit le Brésil dans ceci ?

Un rôle très important, mais le problème c’est la tentation d’un mot abominable : le leadership. Tous les pays s’attribuent l’intention de l’exercer et cela génère des relations contaminées par l’ordre hiérarchique qui nie l’égalité de droits. Je ne veux que personne soit mon leader. Je ne veux pas commander ni être commandé. Je ne suis pas né pour obéir. Je suis né pour exercer ma liberté de conscience. Je ne peux pas accepter l’idée que parmi les personnes ou parmi les pays il y ait des conducteurs ou des conduits. Il faut aller vers une société vraiment libre.

Qu’est-ce que vous pensez de la réélection présidentielle ?

Je n’aime pas beaucoup, parce que cela implique un certain attachement au pouvoir et cela n’est recommandable en aucun cas. Le pouvoir en lui, bien qu’il soit un petit pouvoir, empoisonne assez l’esprit. Je sais qu’il faut l’exercer, mais en sachant qu’il est dangereux. Le pouvoir produit des monarchies, des pouvoirs absolus, des voix qui n’écoutent que leurs propres échos incapables d’écouter d’autres voix.

D’où convient cette tentative de se perpétuer dans le leadership ?

En Europe on l’attribue à l’héritage du caudillisme en Amérique latine, au sous-développement, à l’ignorance, à notre tendance au populisme et à la démagogie. Mais il faut regarder l’histoire des pays dominants pour voir jusqu’à quel point eux ils ont été soumis à la volonté, par exemple, d’un type complètement fou comme Hitler. C’est invraisemblable : dans le pays le plus cultivé d’Europe, des millions de personnes l’acclamaient. Et les leaders de maintenant, Qu’est-ce qu’ils pensent venir nous enseigner ? L’Uruguay a une démocratie plus ancienne que la majorité des pays européens. Et en matière de droits de l’homme, il a conquis avant les Etats-Unis et beaucoup de pays européens la journée de travail de huit heures, le droit au divorce, et l’éducation gratuite et obligatoire.

Pourquoi y-a-il à peine des relations entre l’Amérique latine et l’Afrique ?

C’est un scandale. Cela provient du système éducatif et des moyens de communication. Dans la majorité des pays de l’Amérique latine il y a une influence africaine énorme : dans la cuisine, le sport, le langage, l’art. Et toutefois, de l’Afrique, nous ne savons rien.

Pourquoi ?

Par racisme. Nous savons ce que nos maîtres de siècle en siècle ont voulu que nous sachions, et de de nous nous ignorons presque tout parce que cela leur convenait. Par exemple, cela ne leur convenait pas que nous sachions que ces esclaves qui sont arrivés de l’Afrique chargés comme des choses apportaient leurs dieux, leurs cultures. De toute façon, le problème avec l’Afrique né du racisme et de l’exploitation esclavagiste n’est pas latino-americaine, mais de toutes les Amériques. C’est pourquoi l’élection d’Obama m’a paru digne d’être célébrée, bien qu’ensuite ce qu’il a fait ne me convainque pas trop.

Que représente Obama ?

Un de mes enseignants, don Carlos Quijano, avait l’habitude de dire : « Tous les péchés ont une rédemption. Tous sauf un. Il est impardonnable de pécher contre l’espoir ». Avec le temps j’ai appris combien il avait raison. Regrettablement, Obama pèche contre l’espoir que lui-même a su réveiller, dans son pays et dans le monde. Les frais de guerre ont augmenté, ils dévorent maintenant la moitié de leur budget. Une défense contre qui, dans un pays envahi par personne, qui l’a envahi et continue à envahir presque tous les autres ? Et le comble, cette blague de mauvais goût : recevoir le prix Nobel de la Paix en prononçant une éloge à la guerre.

Quelles sont, à son avis, les peurs du 21° siècle ?

L’art de raconter est né de la peur de mourir. C’est dans les mille et un des nuits. Chaque nuit, Sherezade racontait une nouvelle histoire pour un nouveau jour de vie. Mais je crois aussi que la peur de vivre est pire que la peur de mourir. Et il me paraît que l’affaire, dans ce monde et en ce temps, est celle-là : la peur de se souvenir, la peur d’être, la peur de changer. Soit : la peur de vivre.

Vous voyez un exemple de cette peur dans le Sommet de Copenhague ?

Les assassins de la planète versent de temps à autres une larme, pour que les déargentés sachent qu’eux aussi ils ont un petit coeur. Mais c’est du pur théâtre. Ils savent bien que les modèles de vie d’aujourd’hui, qu’ils imposent, sont des modèles de mort. Je me demande vers quelle planète iront ceux choisis par le Seigneur quand ils auront fini d’exploiter la Terre jusqu’à la dernière goutte.


Source : Prensa Rural "América Latina está exorcizando la cultura de la impotencia"
Traduction : Primitivi

mercredi 6 janvier 2010

Gaza, zone d’ombre - Coupez !


par
Gideon Levy, Ha’aretz (via info-palestine)
publié le jeudi 31 décembre 2009.

Trois ans après qu’elle ait été fermée aux médias israéliens et un an après l’opération Plomb durci, Gaza n’est plus qu’une collection de souvenirs.

Vendredi dernier, le téléphone a sonné chez moi. C’était Munir. Nous ne nous étions pas parlé depuis plusieurs mois et chaque conversation avec lui suscite en moi des sentiments forts. Cela faisait trois ans le mois dernier que nous ne nous étions pas rencontrés.

Je m’en souviens très bien : nous roulions ensemble vers l’école maternelle d’Indira Gandhi (le propriétaire de cette école de Beit Lahia - Bande de Gaza - portait le nom de la défunte dirigeante indienne). Deux jours auparavant, les Forces de défense israéliennes avaient tiré un missile près d’un minibus qui transportait des enfants, en tuant deux, plus des passants, ainsi que leur jeune enseignante, Najwa Halif - tout cela sous les yeux d’une vingtaine d’enfants qui se rendaient au jardin d’enfants.

Quand nous sommes arrivés dans cette école maternelle bien entretenue, financée par des donateurs d’Allemagne, Ghandi nous a montré les dessins des enfants : des gosses étendus sur le sol et saignant, une enseignante dans une mare de sang, un avion et un char d’assaut tirant des murs de missiles. C’est avec cela que les gamins du jardin d’enfants d’Indira grandissent. Ce fut aussi mon dernier souvenir de la bande de Gaza. Depuis, je n’ai pas été autorisé à y retourner.

En effet, depuis trois ans, Israël interdit aux journalistes locaux d’aller à Gaza, mais aucun ne s’insurge contre ce black-out scandaleux de l’information. Les journalistes de la télévision vont même jusqu’à collaborer, en utilisant une tactique affreusement trompeuse : des micros avec le logo de leurs réseaux sont brandis par d’autres journalistes à Gaza pour faire croire que des Israéliens se trouvent à ce moment à Gaza. Mais tout comme moi, ils n’y sont pas allés depuis trois ans. Protestation de la presse ? N’en parlons pas. D’ailleurs, qui veut aller à Gaza ?

Quand Munir a appelé, ma voix s’est mise à trembler. Oui, il me manque et je m’ennuie aussi de Gaza. Il est presque ridicule d’exprimer à des Israéliens la nostalgie qu’on ressent de cet endroit que les gens après un lavage de cerveau pensent n’être rien de plus qu’un « nid d’assassins ». Seul, quelqu’un qui s’est rendu dans la bande de Gaza pendant des années et qui a vu sa beauté et sa laideur, sa misère et sa dignité, l’impuissance et la merveilleuse résistance de ses habitants, sa pauvreté et sa noblesse, son sens de l’acceptation et de la détermination, celui-là seul peut comprendre la nostalgie pour Gaza, de tous ses sites.

Il y avait Munir, et puis Sa’ad...

Gaza, à une heure et quart de route de chez moi, est l’un des endroits qui me sont inaccessibles. Elle me manque, son peuple, ses paysages, son littoral et même ses odeurs. Et Munir me manque, et Sa’ad, ces deux chauffeurs de taxi qui m’on conduit dans les ruelles sombres et les rues les plus dangereuses, dans les camps de réfugiés les plus reculés et vers les victimes les plus misérables, les maisons en deuil et les destructions, les pertes d’êtres chers et les douleurs. Au fil des années, ensemble, nous avons bougé dans Gaza pour informer sur les actions d’Israël.

Deux années plus tard, nous nous sommes quittés avec les étreintes habituelles, peut-être pour toujours et, il y aura exactement un an ce week-end, l’opération Plomb durci commençait. Le 27 décembre, le premier de ces jours épouvantables, la première frappe aérienne, meurtrière, tuait 225 Palestiniens. Le lendemain, j’écrivais (dans mon article Le tyran voisin frappe à nouveau, du 28 décembre 2008) :

« Israël s’est lancé hier dans une nouvelle, inutile et malheureuse guerre... Une fois encore, les réponses violentes d’Israël, même si elles étaient justifiées, sont hors proportion et franchissent toute les lignes rouges de l’humanité, de la moralité, du droit international et de la sagesse... Les images qui ont inondé les écrans de télévisions du monde entier hier ont montré un défilé de cadavres et de blessés, chargés et déchargés des coffres des voitures particulières qui les transportaient vers le seul hôpital de Gaza, le seul digne d’être appelé un hôpital. Peut-être faut-il nous rappeler que nous sommes face à une bande de terre, dérisoire, meurtrie, dont la population est composée surtout d’enfants de réfugiés qui ont enduré des tourments inhumains... Le Hamas ne sera pas affaibli avec une guerre contre Gaza, bien au contraire.

« En peu de temps, après ce défilé de cadavres et de blessés, nous allons arriver à un cessez-le-feu de plus, comme cela s’est produit après le Liban, le même que celui qu’on aurait pu conclure sans cette guerre inutile. En attendant, laissons les FDI gagner, comme ils disent. Un héros contre le faible, un héros qui a bombardé depuis les airs des dizaines de cibles, hier, et des images de feu et de sang furent prises pour bien montrer aux Israéliens, aux Arabes et au monde entier, que la force du tyran voisin n’avait pas encore décliné. Quand le tyran se déchaîne, rien ne peut l’arrêter. »

Dans les semaines qui suivirent, j’ai souvent discuté au téléphone avec Munir et Sa’ad. Nos conversations étaient atroces, souvent coupées en raison des bombardements ou des coupures d’électricité. La Skoda de Sa’ad, dans laquelle nous avions parcouru des milliers de kilomètres, avait été touchée par un missile israélien. Munir était chez lui, tremblant d’inquiétude sur le sort de son épouse enceinte et de leurs enfants, récitant la prière du kapparot de Yom Kippour, qu’il connaissait de l’époque où il travaillait comme boucher sur le marché Hatikva à Tel-Aviv : « Celui-ci est mon échange, celui-ci est mon remplacement celui-ci est ma réparation », la récitant au téléphone depuis Gaza, sous les bombardements. Mais pour Munir et Sa’ad, et les un million d’autres habitants de la bande de Gaza, il n’y a pas d’indulgence.

Vendredi dernier, Munir m’a semblé comme d’habitude. Il essaie toujours de présenter un tableau optimiste. Sa’ad pleure et Munir réconforte, ça a toujours été leur division du travail : un chauffeur qui voit le bon et un chauffeur qui voit le mauvais. Sa’ad le pessimiste, dans sa Skoda relativement récente. Et Munir l’éternel souriant, dans sa vieille Mercedes fidèle, avec son million de kilomètres au compteur, un million de kilomètres bouclé entre Gaza et Rafah, dans les pires moments, et entre Jaffa et Gaza, dans les meilleurs. Maintenant, ils ne vont presque nulle part et n’emmènent presque personne. Ils sont assis, inutiles, au check-point d’Erez, attendant des jours meilleurs, s’il y en a à venir. Les journalistes étrangers ne vont presque plus à Gaza.

Munir m’a parlé des fréquentes pannes de courant chez lui, pendant une demi-journée voire des jours entiers, par des temps froids et pluvieux. Imaginez donc. Les pièces détachées pour voitures qui passent en contrebande par les tunnels sont de mauvaise qualité, mais on trouve quasiment de tout, ajoutait Munir, lequel trouve toujours le moyen de faire avec. Mais les prix des pièces égyptiennes défectueuses sont exorbitants. Mais même quand il a dû alimenter sa Mercedes sept places avec de l’huile recyclée utilisée pour faire frire les falafels, il ne s’est pas plaint. Pas même de l’odeur exécrable de son moteur. Les meilleurs jours de Munir, dit-il toujours, furent ceux sous l’occupation totale israélienne de Gaza - sans check-points, sans Fatah ni Hamas, avec un boulot au marché Hatikva et beaucoup d’espoirs, avec la possibilité de subvenir aux besoins de sa famille et de profiter d’une relative liberté.

Où ne sommes-nous allés ensemble, dans la Skoda ou dans la Mercedes ? Une fois, celle-ci s’est enlisée dans les sables de Gaza alors que nous allions nous informer des bombardements israéliens qui avaient propulsés des milliers de clous dans les corps et les murs. Avec le professeur états-unien/juif radical, Norman Finkelstein, nous avons dû pousser la Mercedes orange pour la remonter sur la route. Puis, nous avons été horrifiés quand nous avons vu tous les clous noirs dans les murs des maisons - preuve pour une accusation d’utilisation d’obus à fléchettes, une arme interdite contre les centres de populations. Mais qui s’en est soucié ?

Il y eut Sharon...

Une fois seulement, je me suis déplacé dans Gaza sans Sa’ad ou Munir. C’était en novembre 1989, quand le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ariel Sharon, m’avait pris avec lui dans sa Volvo du gouvernement, pour un voyage touristique partant de son ranch Sycamore [proche de Sderot] pour aller à Gaza, et retour. Sharon, guide connaisseur de Gaza, s’efforçait de m’éclairer sur les raisons pour lesquelles Israël ne devra jamais, vraiment jamais se retirer de Gaza. Nous étions là, juste Sharon et moi, assis sur la banquette arrière, en voyage d’études, non accompagnés. Oui, c’était comme ça.

Le fait que Sharon ait parlé à l’époque du retour de dizaines de milliers de réfugiés de Gaza « vers Nazareth, Acre et Lod », le présentant comme un élément de la solution au problème des réfugiés, n’a rencontré aucun écho. Maintenant qu’il est dans le coma, à l’hôpital, Israël tient la frontière de Gaza et nul (en Israël) ne parle plus de retour de réfugiés.

Puis les enfants de Kamal et Maryam...

Bien avant l’opération Plomb durci, il y a eu des scènes insupportables à Gaza. En janvier 2005, à l’hôpital Shifa, nous avons vu quatre enfants qui, tous, avaient perdu leurs deux jambes lors d’un affreux bombardement de champs de fraises à Beit Lahia. Ils étaient dans leurs fauteuils roulants, face à la fenêtre, observant en silence le monde extérieur, avec une expression morose navrante. Un an plus tard je les ai revus, sur leurs béquilles, paraissant toujours aussi perdus. Dans ce même bombardement, un agriculteur, Kamal, et son épouse Maryam, ont perdu trois fils, deux neveux et un petit-fils. Un autre de leur fils était allongé à Shifa, avec un respirateur, il a perdu ses deux jambes, une main et un œil. Où est-il aujourd’hui ? A-t-il survécu ? Y a-t-il encore des fraisiers sur cette parcelle inondée de sang ? Quand nous sommes arrivés ce jour-là, Kamal pensait encore à son fils rescapé qui avait perdu juste une jambe.

Une douzaine de gamins qui étaient sortis à leur premier jour de vacances scolaires pour aider les agriculteurs à cueillir les fraises étaient morts, longtemps avant le rapport Goldstone. La réponse automatique, à vous glacer le sang dans les veines, du porte-parole des FDI n’exprimait même pas le moindre regret : « Il faut indiquer qu’une cellule terroriste opérait de l’intérieur d’une zone palestinienne peuplée. Les FDI mènent une enquête sur l’incident. » Bla, bla, bla. L’insensibilité est toujours effrayante.

Et Maria et Hamdi...

Bien avant Goldstone, je me suis attaché à la petite Maria, qui a perdu son frère Mohammed, sa mère Na’ima, sa grand-mère Hanan et sa tante Nahad, conséquence d’un missile tirée d’un avion israélien sur une Peugeot que son père Hamdi avait achetée le jour même. C’était le premier voyage de la famille en voiture. Maria était assise sur les genoux de sa mère, sur le siège arrière, elle chantait, puis, tout a été fini.

Pendant trois ans et demi, Maria et Hamdi ont vécu à l’hôpital Alyn à Jérusalem, où Maria respirait par un tube, elle était paralysée, définitivement, du cou jusqu’aux pieds. Une fille douce qui nourrissait un perroquet à l’aide d’une cuillère qu’elle tenait dans sa bouche, actionnant son fauteuil roulant très élaboré avec son menton pendant que son père veillait sur elle avec une dévotion profonde que je n’ai jamais vue. Une fois tous les six mois à peu près, le ministère de la Défense menace de les renvoyer à Gaza ; une fois tous les six mois, un petit groupe d’Israéliens convaincus agit pour contrecarrer le décret malfaisant.

Ces dernières semaines, Hamdi semblait plus abattu que jamais. La première fois que nous l’avions rencontré, sur le sol sablonneux de sa maison à Gaza, il boitait, des suites de sa propre blessure, en état de choc total. C’était deux jours après la tragédie, et il pouvait à peine articuler un son.

Et aussi Dam Hamad...

Une autre personne à être secouée par le drame fut la maman de Dam Hamad, une fillette de 14 ans, tuée par une poutre en béton qui avait été envoyée valdinguer par un tir de missile israélien, alors qu’elle dormait dans les bras de sa mère paralysée. Quand nous sommes arrivés dans leur maison démunie de tout, dans le quartier Brazil de Rafah, la maman était allongée, muette, dans son lit. Dam était sa seule fille. Nous avons poursuivi notre route.

Tout aussi frappée par la tragédie, Islam, la fille en noir que nous avions vue lors de notre dernier voyage à Gaza, en novembre 2006. Elle se tenait assise sur un mur de pierres en dehors des ruines de sa maison, à Beit Hanoun, après avoir perdu huit membres de sa famille, dont sa mère et sa grand-mère. Au total, 22 personnes avaient été tuées en un seul instant, par des obus tirés en plein milieu du quartier, à cause d’un dysfonctionnement dans une puce électronique de l’armement d’après le porte-parole des FDI. Et on avait repris la route.

Et la belle Fatma Barghout...

Nous avions rencontré la belle Fatma Barghout, dans sa vingtième année, dont le cancer du sein s’était propagé et qui était confrontée à des difficultés inhumaines, difficultés mises sur sa route par les autorités israéliennes qui l’empêchaient de suivre un traitement d’importance vitale pour elle en Israël. Une fois, elle a même été chassée du check-point d’Erez parce que son sein artificiel déclenchait le détecteur de métal : explications et suppliques n’ont servi à rien. Quand finalement elle obtint un permis pour entrer en Israël, il était trop tard. Quelques jours avant qu’elle ne meurt, à Gaza, je l’avais emmenée pour une journée de détente : à un safari à Ramat Gan, Hayarkon Park à Tel-Aviv et dans les ruelles du vieux Jaffa. Elle a pu voir des animaux sauvages, des pelouses vertes et des Israéliens sans arme, pour la première fois de sa courte vie. Et la famille Ghazal, qui nous avait invités...

Et il y a la famille Ghazal, du quartier Al-Daraj, qui une fois nous a invité à partager leur fête de l’Aïd al-Fitr : deux petits poissons salés achetés 10 NIS (nouveau shekel israélien, 1€ 80 centimes), pour nourrir 13 personnes.

Tous ces héros, et toujours pas de journalistes...

C’est comme si les héros de ces colonnes, et d’autres, étaient partis avec le vent. Qui sait lesquels d’entre eux ont survécu, lesquels se sont sortis de leur tragédie - ou qui, grands dieux non, lesquels ont été tué dans l’opération Plomb durci, il y aura un an cette semaine ? Je ne saurai jamais. Je n’ai pas été en mesure d’aller reconnaître les nombreuses victimes de l’incursion militaire ; on nous a empêchés de raconter leur histoire. Gaza est toujours fermée aux journalistes israéliens, et tout le monde s’en fiche.

25 décembre 2009 - Ha’aretz : http://www.haaretz.com/hasen/pages/ShArtVty.jhtml ?sw=gideon+levy&itemNo=1137477

traduction : JPP

http://www.info-palestine.net/article.php3 ?id_article=7863


Gideon Levy, Ha’aretz (via info-palestine)