vendredi 22 janvier 2010

Haïti est convoitée depuis longtemps


de Cynthia McKinney (ex-députée)

Saisissant contraste cette semaine : entre le constat lucide et émouvant de l’ex représentante de la Georgie au Congrès américain Cynthia Mac Kinney, voix du comité national du Green Party qu’elle représenta aux élections présidentielles de novembre 2008, et au même moment les bavardages de David Pujadas, ce lundi 18 janvier à 20h00 sur France2…


Reportage à l’appui, France 2 met véritablement en scène des Haïtiens enthousiastes en guenilles qui brandissent des drapeaux promotionnels immaculés aux couleurs flambant neuves des Etats-Unis. Une vraie "révolution colorée". Le discours de l’animateur du club médiatique hexagonal n’hésite pas à encenser les "sécuriseurs" kakis. Et le lendemain 20h00, cette fois David Pujadas met les points sur les i : Ce sont les autochtones qui ne veulent pas des Américains, qu’on se le dise. Les officiels haïtiens évoquent d’ailleurs – frileusement- leur départ dès la fin des opérations de "sauvetage". Tandis que M. Sarkozy célèbre notre collaboration exceptionnelle – mais sans les avions de MSF - avec les Etats-Unis… la faim et les pillages s’étendent.
Que signifient ces reportages très "approximatifs"? Une salve de réponses préventives face au net bruissant d’interrogations géopolitiques autrement plus vitales à long terme, que l’apitoiement spontané sur un malheur bien sûr trop énorme? Faute de moyens et de temps, nous en resterons aux conjectures et aux visions intuitives, qui ont le mérite de faire résonner mieux encore les interrogations autorisées de Cynthia MacKinney, auxquelles nous nous associons avec compassion.


Un concentré de Katrina qui n’est pas le bienvenu
par Cynthia McKinney, publié sur le site du Green Party

La réponse du Président Obama à la tragédie en Haïti a été robuste en déploiement militaire, et chétive avec ce dont les Haïtiens ont le plus besoin : de la nourriture, des secouristes avec leurs équipements spécialisés, des docteurs et des installations médicales avec leurs équipements, et des ingénieurs, de l’équipement lourd, et du matériel de manutention lourd. Tristement, le Président Obama déploie les Présidents Bush et Clinton, et des milliers de Marines et de soldats américains. Par contraste, Cuba a envoyé plus de 400 médecins sur place, et s’apprête à en envoyer davantage ; les Cubains, les Argentins, les Islandais, les Nicaraguayens, les Vénézuéliens et tant d’autres sont déjà à l’ouvrage sur place –sauvant des vies et s’occupant des blessés. Le Sénégal a offert des terres aux Haïtiens désireux de se réinstaller en Afrique.

Les Etats-Unis, le jour qui suivit la tragédie, confirma qu’un corps expéditionnaire entier de Marines était envisagé pour « aider à rétablir l’ordre », alors que le « désordre » venait d’être causé par un tremblement de terre qui frappait Haïti ; Haïti n’avait pas enduré un tremblement de terre depuis ceux de 1751, 1770, 1842, 1860, et 1887. Cependant, je me souviens des rapports « bidons » de chaos et de violence qui conduisirent au déploiement d’effectifs militaires, y compris de Blackwater, à la Nouvelle-Orléans à la suite de l’Ouragan Katrina. Un survivant de Katrina remarqua que les gens avaient besoin de nourriture et d’abris, alors que le gouvernement envoyait des hommes armés. A mon grand regret, à ce qu’il semble, nous sommes repartis pour un tour. Depuis le tout début, l’assistance américaine en Haïti m’est apparue plus comme une invasion que comme une opération de sauvetage humanitaire.

Le lendemain de la tragédie, un avion de transport C130 avec à son bord une équipe d’intervention militaire atterrissait à Haïti, tandis que le reste de l’équipe était attendu pour un atterrissage peu de temps après. Le but déclaré de cette équipe était de déterminer quelles étaient les ressources militaires nécessaires.
Une équipe spéciale opérationnelle de l’AIR FORCE était aussi attendue pour fournir le contrôle du trafic aérien. A cette heure, les reportages signalent que les forces américaines n’autorisent pas l’arrivée des équipes d’assistance –l’ombre de Katrina partout à nouveau-

Sur ordre du Président Obama, des appareils militaires « survolèrent l’Ile pour cartographier les dommages ». Donc, la première contribution américaine à l’aide humanitaire nécessaire en Haïti fut celle de drones de reconnaissance dont les équipages sont plus habitués à chercher des sites d’armes cachées et des batteries de missiles sol-air que des infrastructures détruites. La portée de la réponse américaine est vite devenue limpide : un porte-avion, des navires militaires de transport, 4 avions-cargos C130 airlifts, et des évacuations vers Guantanamo. A la fin du deuxième jour, selon le Washington Post, les USA avaient évacué vers Guantanamo environ 8 blessés graves, en plus des employés de l’ambassade américaine qui avaient été déclarés prioritaires par l’ambassadeur américain et son encadrement».


Le CVN70 "USS Carl Vinson" est en Haïti
navire amiral de l’Opération "Unified Response".
Il fait partie de la 4ème flotte qui opère en Caraïbe,
basée à Jacksonville, FL., réactivée en 2008 par Obama

Le troisième jour, nous avons appris que d’autres navires, y compris des destroyers, se dirigeaient vers Haïti. Fait remarquable, le Washington Post rapporta que la force permanente d’intervention qui coordonne la réponse américaine à des événements migratoires massifs depuis Cuba ou Haïti avait pris en charge les événements, mais n’avait pas encore déclenché ses opérations. Ce détail, intéressant en lui-même et pour ses effets, montre que ces deux pays sont assistés par une force permanente d’intervention, mais le traitement de leurs ressortissants est très différent : les Cubains reçoivent immédiatement les autorisations du gouvernement américain, tandis que les Haïtiens sont soumis à l’internement.

L’Amiral commandant les gardes-côtes James Watson IV rassura les Américains « Notre effort en ce moment est d’empêcher cela, et nous allons travailler avec le département de la défense, le département d’Etat, la FEMA, et toutes les agences du gouvernement fédéral pour minimiser le risque d’Haïtiens qui voudraient fuir leur pays », a-t-il déclaré. « Nous voulons leur procurer ces denrées de secours pour qu’ils puissent vivre à Haïti. »

A la fin du quatrième jour, les Etats-Unis annoncèrent qu’ils avaient évacué plus de 800 ressortissants.

Pour ceux qui ont suivi les événements en Haïti avant ce tragique tremblement de terre, il faut noter que plusieurs sujets sont très préoccupants :

1/ L’exil permanent du prêtre-président Jean Bertrand Aristide, élu démocratiquement et apprécié, et pourtant destitué deux fois ;

2/ L’inexplicable occupation permanente du pays par des troupes des nations unies qui ont tués des Haïtiens innocents et ne sont certainement pas là pour la « sécurité » (je ne les ai vus personnellement que sur les routes qui mènent aux zones de populations peu habitées ponctuées de plages magnifiques) ;

3/ La construction de la cinquième plus grande ambassade américaine du monde à Port-au-Prince, en Haïti ;


L’Ambassade américaine à Port-au-Prince (mission Douglas Doebbler, 21 juin 2008)

4/ des contrats et des licences d’extraction minière et d’exploitation portuaire, incluant la privatisation des ports en eaux profondes d’Haïti, parce que certains transferts maritimes off shore de pétrole ne seraient pas possibles aux USA pour des raisons environnementales et d’autres considérations ; et

5/ une présence extensive des ONG en Haïti qui pourrait très bien s’avérer non nécessaire si, au lieu de cela, des politiques appropriées de la part des Etats-Unis et d’autres pays permettaient au peuple haïtien de se ménager un espace d’autodétermination politique et économique.

C’est pourquoi je citerai ici les écrits de Maitre Marguerite Laurent, que j’ai rencontrée en sa qualité d’avocate du Président destitué d’Haïti Jean-Bertrand Aristide. Maitre Laurent nous a rappelé l’existence de pétrole off shore et d’autres richesses minérales, ainsi que la réhabilitation d’une vieille idée d’utiliser Haïti et une raffinerie qui reste à construire comme terminal de transfert vers les superpétroliers américains. Maitre Laurent, connue aussi sous le nom d’Eizli Danto du réseau de Leadership des avocats haïtiens (HLLN), écrit :

« Il y a des preuves que les Usa ont trouvé du pétrole en Haïti il y a des dizaines d’années, et en raison des circonstances géopolitiques, et des intérêts économiques, les milieux d’affaires en présence à cette époque décidèrent de préserver le pétrole haïtien en réserve pour le moment où le pétrole du Moyen-Orient viendrait à se raréfier. Tout ceci est détaillé par Maitre Georges Michelin dans un article daté du 27 Mars 2004, retraçant l’histoire des explorations pétrolières et des réserves de pétrole en haïti, et dans les recherches de Maitres Ginette et Daniel Mathurin. « Il y a aussi de bonnes preuves selon lesquelles ces mêmes compagnies pétrolières américaines et leurs trusts d’entreprises d’ingénierie et de défense ont dressé les plans, il y a des dizaines d’années, pour utiliser les ports en eaux profondes d’Haïti soit pour des raffineries de pétrole, soit pour développer des centres de stockage de pétrole ou des dépôts où le pétrole brut pourrait être stocké pour être transféré dans des pétroliers plus petits capables de desservir des ports américains et de la Caraïbe. Ceci est détaillé dans un article sur la plantation Dunn à Fort-Liberté en Haïti. « Eizli, de HLLN, attire l’attention sur ces 2 articles sur les ressources pétrolières, et sur le travail des docteurs Ginette et Daniel Mathurin, afin de fournir un éclairage que personne ne pourrait trouver dans les médias mainstream, ni nulle part ailleurs, sur les raisons économiques et stratégiques pour lesquelles les USA ont construit leur cinquième plus grande ambassade au monde –cinquième seulement derrière les ambassades américaines de Chine, d’Iraq, d’Iran, et d’Allemagne – dans la minuscule Haïti, peu après le changement de régime de 2004 en Haïti opéré par M.Bush. »

Malheureusement, avant le déclenchement de la tragédie, et malgré les demandes à l’administration d’activistes à l’intérieur même des USA, le Président Obama ne s’est pas occupé de stopper la déportation d’Haïtiens à l’intérieur même des Etats-Unis, ni de leur allouer un statut temporaire de réfugiés (TPS), les exposant au péril d’être déportés à l’expiration de leurs visas. Cela fut corrigé le troisième jour de la tragédie du tremblement de terre en Haïti, avec la déclaration du 15 janvier 2010, qui autorise Haïti à rejoindre le Honduras, le Nicaragua, la Somalie, le Salvador, et le Soudan en temps que pays [dont les ressortissants sont éligibles au statut] de réfugié.

La nomination de Georges Bush à l’effort de sauvetage d’Haïti par le Président Obama résonne selon moi comme un direct du gauche en pleine figure. Après la performance de Bush dans le sillage de l’ouragan Katrina, et le fait qu’aujourd’hui encore, personne n’a donné les moyens aux survivants de l’ouragan Katrina qui veulent retourner chez eux de s’y rendre, cette nomination pourrait être de bon augure pour rassembler des fonds, mais je doute qu’elle aboutisse à de bonnes choses pour le peuple haïtien. Après tout, le coup contre lui, et le kidnapping du Président Aristide se produisirent sous l’œil d’une présidence Bush.

En définitive, ceux qui apprécient la littérature française connaissent Alexandre Dumas, l’un des auteurs les plus appréciés, fils d’un esclave haïtien, et Victor Hugo qui a écrit : « Haïti est une lumière » [en français dans le texte] Eh oui, Haïti est vraiment une lumière pour des millions de gens : Une lumière dans les affres et la méthodologie de l’esclavage ; une lumière dans une rébellion d’esclave réussie, une lumière dans l’esprit de la nation, et les notions de liberté, de droits de l’homme, et de dignité humaine. Haïti est une lumière. Et un exemple qui fait trembler les ennemis de la libération noire. C’est précisément parce que Haïti a mis en lumière le génie diabolique d’individus qui ont exercé leur pouvoir sur d’autres, et la capacité des hommes, par l’unité et la volonté, à dépasser cette malédiction, que certains éléments dans le monde ont été en guerre avec Haïti depuis 1884, année même de la création de Haïti en République.

Je ne suis pas surprise devant le racisme vitriolé de « révérend » Pat Robertson. Les commentaires de Robertson font écho exactement aux déclarations faites par l’Etat-major de Napoléon lorsque les Haïtiens l’emportèrent. Mais en 2010, les déclarations de Robertson révèlent bien plus : Les Haïtiens ne sont pas les seuls à connaitre l’importance du combat contre la haine, l’impérialisme, et la domination européenne.

Ce peuple africain agaçant, insistant, définitivement non occidental, sur ce morceau de terre qu’on appelle Haïti, connait son histoire et sait qu’il a défait militairement l’empire qui dirigeait le monde à cette époque, la France de Napoléon, et les élites qui à cette époque le soutenaient. Il sait qu’il a défait les armées d’Angleterre et d’Espagne.

Les Haïtiens savent qu’ils ont utilisé leur statut d’Etat libre pour aider à la libération de Latino-américains d’Espagne, en finançant et en combattant aux côtés de Simon Bolivar ; leur exemple inspira leurs frères et sœurs africains encore en esclavage sur le continent américain ; et avant que les Haïtiens n’aient été libérés, ils livrèrent bataille contre les Britanniques aux Etats-Unis durant sa guerre d’indépendance, et gagnèrent une bataille décisive à Savannah, Géorgie, où j’ai rendu visite à la statue qui commémore cette victoire.

Les Haïtiens savent que la France a imposé des réparations pour leur émancipation, et Haïti les a payées entièrement, mais le Président Aristide a demandé à la France de rendre l’argent (21 milliards en USD de 2003).

Les Haïtiens savent que leur « frère », alors secrétaire d’Etat Colin Powell, a menti au monde sur le kidnapping et la seconde destitution de leur président (malheureusement, ce ne serait pas la dernière fois que M. Colin Powell allait mentir au monde).

Les Haïtiens savent trop bien que des noirs hauts placés aux Etats-Unis sont capables de les aider puis de les trahir.

Les Haïtiens savent aussi que les Etats-Unis installèrent leurs amis politiques et même leurs propres soldats sur le sol haïtien lorsqu’ils estimèrent que c’était nécessaire. Tout cela dans un effort pour contrôler l’esprit haïtien indomptable qui dirige une lumière si nécessaire en direction du reste du monde opprimé.

Alors que les larmes du peuple d’Haïti se mêlent aux miennes, et que je me rappelle de leur incroyable capacité à aimer, mon cœur brisé et mes yeux humides n’affaibliront pas ma capacité à comprendre le grave danger auquel doivent faire face maintenant mes amis en Haïti.


Mardi 19 janvier 2010, J+7, US Marines, Leogane, Haîti

Je tremble à l’idée que les politiques de « refoulement » auxquelles croient certains conseillers en politique étrangère autour d’Obama pourraient utiliser une présence prolongée de l’armée américaine en Haïti comme tremplin pour le « refoulement » de zones d’Amérique latine qui se sont libérées de la domination néo-coloniale états-unienne. Je ne supporterais pas que cela ait été même simplement tenté sous la présidence de Barack Obama. Nous devons tous avoir les yeux grands ouverts sur Haïti et d’autres parties du monde qui baignent dans le sang à la suite de la marche en avant incessante de la machine militaire états-unienne.

Ainsi, en souvenir de la date de naissance de Martin Luther King, Jr., je remarque que ce fut l’opération illégale « Lantern Spike » de notre propre gouvernement qui étouffa la promesse et la lumière du docteur Martin Luther King, jr. Chaque avion d’assistance humanitaire qui est dérouté par l’armée américaine (à ce jour de CARICOM, la communauté de la Caraïbe, MSF, Brésil, France, Italie, et même la croix rouge) –comme ce fut le cas dans le sillage de Katrina- et l’arrivée prévue de 10 000 soldats ce même jour [ndlr lundi 18 Janvier 2010], sont des signes durables de la menace existentielle qui plane maintenant sur le peuple vaillant et fier de la République d’Haïti.

"le silence est l’arme de destruction massive la plus mortelle."



Lundi 18 janvier 2010, un Blackhawk de la 82nd Airborne Division
largue de la nourriture et de l’eau à la Cite Soleil à Port-au-Prince

traduction Bluerider pour ReOpenNews, déclaration originale sur le site du Green Party

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