mardi 3 février 2009

Quand l'Obeissance est devenue Impossible




Emmanuelle K.
:








L’ARMÉE DES OMBRES



Nous ne sommes pas quelqu’un, nous sommes la nausée du monde.

N’être connus, ni reconnus
Disparaître dans le souterrain réseau des égaux
Être le un à l’autre analogue
et non semblable
C’est dévoiler la multiplicité des richesses.

Le fait social est tel qu’être en vie c’est être invisible.
Le monde s’est saisi de tout ce qui se donne à voir
nous laissant seuls et séparés.

Vie-ersatz réduite, exsangue, à son seul spectacle, ersatz du merveilleux.

Et nous sommes fous d’être l’occulte d’un tel renversement.

Face au règne de l’ersatz brille, par intermittence, la lueur aveuglante
plantée dans le cerveau des fous.
Lumière noire,
Car le Fou n’est pas seulement celui ou celle que la société suicide
C’est aussi ceux, celles que l’on ne voit pas,
transparents,
au coeur du palais de cristal,
hanté par la mémoire du monde.


Ceux-là prennent conscience
de ce que le monde les étouffe et pourquoi
de ce que cet étouffement établit lui-même les normes de sa contestation
où il n’est encore question que de prendre un pouvoir
ou de se mettre “au service de...”
Nous ne voulons pas être “au service de...”
être ainsi séparés de nous-mêmes
par une fin qui nous dépasse.

Nous en donner les moyens
passe par la conscience de la cohérence de la répression
partout dans le monde.
Passe par la conscience de ce que toutes les guerres, toutes les prisons,
sont les pièces d’un même jeu de pouvoirs.
Et que, si l’on refuse de jouer le rôle qui nous est assigné :
se taire et obtempérer,
Si l’on désire l’aventure quotidienne
C’est la mort lente de l’impuissance qui nous attend
ou l’abdication de conscience.


Il faut donc commencer par nier.
Nier que nous soyions nés pour autre chose qu’être nous-mêmes.
Ce qui en soi suppose beaucoup à découvrir
Et il nous faut savoir
que c’est ici et tout de suite que cela commence.

C’est en quoi nous sommes tous analogues,
Nous qui partons dès maintenant à la conquête de nos vies
Mais non semblables.

Car, si la répression n’utilise pas partout les même armes,
Si elle est géographiquement différenciée
et hiérarchisée
si elle est inégale,
Sa fin est partout la même :
maintenir les privilèges de quelques uns.

Et cette fin a besoin de ces inégalités de développement
pour entretenir un ordre
que certains peuples paient de leur peau
et un spectacle destiné
à nous faire oublier,
dans de vaines discussions
dans de stériles échauffements passionnels
que tout commence ici.
Et que ce qui se passe ailleurs
partout où l’on torture, humilie, blesse, méprise, affame et tue
ne se produit ainsi que parce que les arrières de toutes les répressions sont assurées ici et que,
chaque flic usant ici d’un pouvoir discrétionnaire
chaque politicien enrichi ici par la bêtise et l’irresponsabilité
chaque technocrate justifié ici par la servilité et par la peur
permet que soit une bombe de plus, un avion de plus, une armée de plus
et justifie ce quadrillage insensé
auquel on réduit les pays du tiers monde et les nôtres
Sous des dehors de bonhommie rassurante pour les imbéciles.

Car, quand ce n’est pas la guerre-terre-brûlée-génocide
l’aide technique n’est jamais qu’une verrue de plus sur la face dérisoire
des pleutres
placés là par les groupes de pression des pays “développés”.

Nous sommes tous colonisés.

Et l’alarmante raréfaction de l’air respirable
continue
Et les flons-flons grotesques de l’orchestre des morts-vivants
le sourire figé dans le masque
et les yeux glacés
ne couvrent plus le claquement des coups de feu, des coups de poing
et des tortures
ne masquent plus la cruauté mentale que nous font subir
à nous rendre complices, de fait
ceux qui nous “dirigent”.

Ce dont ils s’excusent
dérisoirement
en quelques discours puant le mensonge libéral
en goutte-à-goutte de subventions qui ne servent qu’à régler la pression
de la chaudière sociale
afin qu’elle n’explose pas.




In « Quand l’Obeissance est devenue Impossible »
Éditions : La Différence et Le Krill _ 2008





2008… 1968 : les années riment et ne se ressemblent pas. Les unes sont celles du joli mai, les autres celles d’un décembre laissant présager le pire (ou un mieux, c’est selon), qui tend à donner raison à Paul Virilio et à ses théories de l’accélération et de la catastrophe. Évitable ou inéluctable, 2009 et la suite le diront. En attendant, en cadeau de fin d’année, un coffret reçu au début du mois. Rouge et noir l’extérieur, au titre qui frappe comme une évidence : Quand l’obéissance est devenue impossible. Rouge et noir le cœur, fait de quatre minces volumes imprimés sur du papier qui ressemble à du papier. De ces livres qui trouvent tout naturellement leur place au chevet, comme s’ils y avaient toujours été.

Chaque opuscule a son titre et recèle un ou plusieurs poèmes, tranches de vie et de vérité vécue. Vertiges de l’écart commence par cette phrase : « Paris, à l’aube, voir courir ceux qui vont quelque part pour y être à l’heure. » Viennent ensuite les Brutes, où le travail est réduit à ce qu’il est, l’alinéation dont il faut se défaire. Puis l’Indépendance du sourire, qui nous dit que « le désir d’être sans nom est propre à tous ceux qui, jour après jour et opiniâtrement, cherchent à repérer les espaces de leur peur, à en dessiner les limites, écartelés qu’ils sont entre tous les pouvoirs qui cherchent à absorber leur vie». Qu’« on a plus de santé que ça, plus de force et de folie dans nos désirs et dans nos rêves ! » Qu’« il existe encore en nous une désobéissance, une liberté d’être, un imaginaire insoumis, un sens du possible et du jeu, de l’aventure et de sa dignité qui nous rendent à la vie ».

La dérive s’achève par les Chemins du désir. « On ne nous offrirait que de subir, de contempler, d’être à la fois complices et victimes, en payant, s’il vous plaît, notre place. » À cette question qui n’en est pas une, une réponse en forme de voie de sortie : « Malgré le poids du monde et les mensonges de la réalité, un chemin est possible, à qui entre en résistance comme on part à l’aventure. Un chemin est possible à qui s’aime, se respecte et joue à ne plus mentir. »

L’auteur se nomme Emmanuelle K. Elle a connu Nanterre, les Enragés, les Situationnistes, la maladie, la solitude. Elle est libre, incroyablement vivante, et je vous souhaite de la rencontrer, au détour d’une de ses pages. Ou à travers son site.

Christine Tréguier
In "LA PAROLE À EMMANUELLE K." Politis 24/12/09


Le site d'Emmanuelle K. : http://emmanuelle.k.club.fr/index.html

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