lundi 18 mars 2019

Paris brûle-t-il?

"Un jour les pantins cassèrent leurs ficelles.
Comment cela est-il venu ?
Très simplement : de l’intolérable, un jour, ressenti
non pas tant à l’idée
qu’au corps." emmanuelle k. in "Quand l'Obeissance est devenue Impossible"



Paris brûle-t-il? Champs-Élysées, le 16 mars 2019



Depuis quatre mois les Gilets Jaunes tiennent bon face à l'adversité d'un gouvernement méprisant et à une presse à l'esprit aussi servile que corrompu dont on pourrait compter les véritables journalistes sur les doigts d'une seule main. Ils ont réussi l'exploit, malgré la nature hétérogène du mouvement, à dépasser les divisions puériles qui auraient pu entraver cette révolution en cours dont les élites n'ont pas mesuré la portée pensant en finir après les festivités du jour de l'an avec quelques rots, pets et indigestions salutaires. La XVIIIème journée a permis de prendre la mesure de la solidarité et de l'esprit de fraternité qui animent un peuple qui non seulement commence à comprendre la gabegie inexorable de l'Union Européenne des prédateurs financiers et est excédé par ses conditions d'existences misérables qui n'ont fait qu'empirer depuis la trahison du référendum de 2005. Il ne veut plus subir ni l'austérité du TINA ni se laisser mener au fouet ou à la carotte. Le Grand Débat National, faux nez du petit sire Macron sur la sellette est clos et il n'en est sorti que calembredaines et paroles mondaines. Maintenant est venu le temps des actes forts. "Œil pour œil, dent pour dent" dit un proverbe populaire dont le castagneur de l'intérieur devra se souvenir. La révolution peut enfin commencer. Partout en France des Assemblées se forment et convergent vers un projet commun d'émancipation pour refonder la République et désengorger la démocratie artificielle de la bourgeoisie. Cette année, les cerisiers sont en fleurs avec un mois d"avance. Gaël Hadey



Photo: Guillaume Vidal


Ce 16 mars, au cours de l’acte 18 des Gilets Jaunes, les forces de l’ordre ont été violemment prises à partie par des groupes de manifestants. Des heurts qui ont pour la plupart éclaté dans le quartier des Champs-Elysées, à Paris.
Les forces de l’ordre n’ont pas connu de répit ce 16 mars lors de l’acte 18 des Gilets jaunes. A Paris, nombre d’entre eux ont été attaqués par des individus dont le visage était souvent dissimulé. Dès la fin de la matinée, des camions de la gendarmerie ont été attaqués sur l’avenue des Champs-Elysées.



Il convient avant toute chose d’énoncer ce qui peut paraître pour une évidence, mais qui doit être rappelé. Plus de trois mois se sont donc écoulés depuis les premières occupations et manifestations de Gilets Jaunes. Nul mouvement social n’avait duré aussi longtemps ni d’ailleurs bénéficié d’un tel soutien dans la population. On peut s’interroger sur l’avenir de ce grand mouvement social qui est unique tant par sa durée que par son ampleur, mais il convient de constater que jusqu’à présent il a déjoué toutes les attentes du pouvoir. Bien des mots ont été utilisés depuis le début: « reflux », « stagnation », « recrudescence »… Ils ne servent qu’à occulter l’essentiel: jamais plus les relations et la vie politiques ne seront comme avant. Au-delà des violences, le mouvement, né sur les ronds-points, a unifié des couches de la population tout comme des personnes qui n’avaient logiquement pas vocations à se rencontrer. C’est cela qui fait sa nouveauté mais aussi son importance.
…/...
Ce mouvement a fait bouger les tréfonds de la société française. Il exprime un rejet massif, un rejet global, tant de la politique que de la forme de pouvoir qu’incarne Emmanuel Macron. C’est ce qui explique la concentration des critiques sur sa personne. C’est une majorité de femmes et d’hommes, d’ouvriers, de salariés, de travailleurs indépendants et de petits patrons et d’artisans, de jeunes et de retraités, une majorité issue d’horizons divers, qui ne veut plus ni du pouvoir ni de la politique qui se sont incarnés dans Emmanuel Macron comme ils s’étaient incarnés hier dans François Hollande ou Nicolas Sarkozy. Il faut le comprendre si l’on veut en tirer les conséquences. Une majorité de nos concitoyens a exprimé un refus conjoints de ce que l’on peut appeler le « bloc bourgeois » mais aussi les partis qui le représentent, que ces partis s’avouent logiquement de droite ou prétendent se parer dans les étendards de la « gauche ». Ce rejet concerne aussi des vieilles catégories, de « droite », de « gauche », du « centre », ou des « extrêmes ». Ces catégories aujourd’hui n’ont pas plus de sens les unes que les autres.

La prégnance du mot d’ordre « Macron démission » mais aussi de revendications politiques et sociales chez les Gilets Jaunes témoigne de l’homogénéité du mouvement. Ce mouvement est porteur d’aspirations et de revendications communes. Ces aspirations sont d’autant plus embarrassantes pour le pouvoir qu’elles sont aujourd’hui incontournables mais aussi parce qu’elles sont directement contradictoires avec la politique de l’Union Européenne et avec le cadre de fer imposé à la France par l’euro. La revendication à la souveraineté nationale, à la justice sociale unifient le mouvement, tout comme la condamnation des violences policières et judiciaires et le rejet de l’UE.

Ce mouvement a conduit le pouvoir à une impasse. C’est l’un des enseignements qu’ils faut retenir. Mais, ce mouvement doit se trouver sa forme d’expression politique, forme qui ne peut être l’un des partis existants, sinon la spirale de violence dans laquelle nous sommes aujourd’hui clairement engagés sera sans effets et sans fin?






VIDEO: Don't stop GJ now (Gilets Jaunes acte 18 - 16 mars)

L'acte 18 nous donne envie de crier "I feel alive and the world turning inside out yeah !". Et nous donne surtout envie que personne ne réussisse à stopper ce mouvement. 




Répression, pourrissement et provocation: la méthode Macron

Par Mathieu Morel



Montage photographique


Bien sûr, personne ne peut raisonnablement dire que les réponses politiques – les seules qui vaillent, pourtant – sont faciles à trouver. Encore faudrait-il au moins se donner la peine de les chercher. Encore faudrait-il… faire de la politique.

Le pouvoir – c’est décidément sa méthode constante – a parié sur le pourrissement et la provocation. Nous savions depuis trois ou quatre décennies dans quel mépris il tenait le peuple. En plaçant ce forcené à sa tête au moment précis où tout commençait à flamber, il y a ajouté l’insulte. Ne nous payons plus de mots : il a clairement fait le choix de l’affrontement, et la perspective d’une guerre civile ne l’effraie plus, lui. Par des provocations incessantes, par des inconséquences plus ou moins fortuites (comment peut-on sérieusement interpréter une crâneuse sortie au ski sous l’objectif flagorneur des photographes alors qu’on sait que Paris va être sous tension ?), en ajoutant l’insulte à l’arrogance, en laissant opportunément casser les professionnels de la casse tandis qu’il poursuivait assidûment (et indûment) ceux qui ne présentaient pas un grand danger. Bref : rien n’a manqué pour que la contestation dégénère.

Voilà des décennies que cette caste a pris en otage la démocratie et la république. Ils se donnent d’ailleurs de moins en moins de mal pour en sauver les apparences. Qu’ils se rassurent, la quille arrive, ça sera bientôt tout à fait superflu : les braves gens vont réclamer « spontanément » – les journaux télévisés nous y préparent à petit feu – une bonne dictature autoritaire (« mais progressiste », bien entendu) pour que règne enfin l’ordre et que cesse la peur. Notre Jupiter pourra faire son 2 décembre sous les hourras comme d’autres ont fait leur 10 juillet. Il n’y a pas de débat démocratique avec ces gens-là : même ce qu’ils vendent en grande pompe comme « grand débat » n’est qu’une nouvelle forme de campagne électorale larvée au service du chef de parti Macron : une escroquerie intellectuelle, un exercice de propagande dans la plus pure tradition. Là encore, toutes les règles élémentaires de nos démocraties, aussi imparfaites soient-elles, sont pulvérisées, piétinées chaque jour dans l’indifférence générale et avec la bénédiction gluante d’une corporation médiatique qui devra un jour aussi rendre des comptes.

La situation est pourrie. Le jeu est cassé, après avoir été soigneusement pipé par ceux-là mêmes qui étaient censés en garantir le bon, juste et loyal fonctionnement. Et l’on voudrait que des bougres hétéroclites, qu’on a méticuleusement déboussolés, trahis, trompés depuis des décennies, trouvent tout de suite, en harmonie, la bonne méthode, la juste manière pour remettre tout ça d’aplomb ? Mais il n’y a pas de « bonne méthode ». L’insurrection n’est JAMAIS une bonne méthode. 
Malheureusement, il arrive parfois que ce soit la seule qui leur reste.

C’est d’ailleurs pour l’éviter qu’on a inventé laborieusement des organisations politiques censées garantir une certaine justice – ou du moins amortir de trop criantes iniquités. Ce sont décidément ces gens-là qui ont perdu tout sens de la mesure.

Il faut se méfier autant des fanatismes que des tiédeurs (ça finit d’ailleurs souvent dans le même camp). Il est à craindre qu’on ne sorte pas de ce foutoir, de 40 ans de mensonges, d’humiliations et d’escroqueries, sans casse, sans dommage, sans quelques victimes innocentes – du reste, combien en ont-ils fait, eux, de victimes innocentes, avec leurs politiques faillies et obstinées ? Ou alors acceptons notre sort : laissons-nous piétiner chaque jour un peu plus par une poignée de vendus capricieux, vains et goguenards qui se goinfrent à nos frais en nous expliquant avec morgue que c’est ça, le réalisme et le progrès.

Lorsque, il y a 80 ans, la République a été congédiée par quelques roublards de sinistre mémoire, il a fallu un peu plus que des « manifestations dûment déclarées » et « bon enfant » pour les déloger. Il a sûrement fallu perturber le confort de bien des braves gens qui n’étaient « ni pour ni contre », qui se demandaient si c’était bien la meilleure méthode, si c’était tactiquement opportun, si les saboteurs de ponts et de voies ferrées ne risquaient pas de desservir leur cause. Aujourd’hui, c’est plus ou moins la même famille, la même oligarchie, le même parti qui est à l’œuvre. Il suffit d’ailleurs de voir avec quel zèle, avec quelle gourmandise ils s’emploient à répéter que « Vichy c’est la France », ce qui constitue au mieux un contresens, au pire un aveu. Vichy n’a jamais « été la France » que pour les esprits vichystes, et c’est précisément à ceux qui ne s’y résignaient pas que l’Histoire, jusqu’ici, avait donné raison. Ils ont juste compris que plutôt que congédier brutalement la République, à laquelle les Français sont attachés malgré tout et même sans toujours en maîtriser exactement tous les contours, il valait mieux la vider de sa substance, la rendre inopérante mais continuer à s’en réclamer.

Ceux qui cherchent à « tuer la République », ce sont d’abord Macron, ses mentors, ses sbires et ses mécènes.

En démocratie, on veut bien être bon perdant face à des adversaires un tant soit peu loyaux. Face à des ennemis, il n’y a aucune loyauté à attendre. A chacune de leurs victoires, à chacune de nos faiblesses, c’est un peu de nous qu’on leur donne. Pour qu’ils nous le revendent ensuite, mais dans quel état ?


dimanche 17 mars 2019

L’Algérie renoue avec son histoire occultée


par Ali Chibani 


Si Abdelaziz Bouteflika a renoncé à se présenter au scrutin présidentiel, cette décision aboutit, pour l’instant, à une situation paradoxale : son mandat est prolongé sans même la tenue d’un scrutin. Si la caste au pouvoir tente de sauver ce qu’elle peut, les manifestants exigent la chute du système qui les opprime et appellent à renouer avec les pages glorieuses de la lutte de libération.



Les manifestations qui ont secoué l’Algérie sont inédites depuis l’indépendance. Ou si elles devaient avoir un comparant, ce serait les célébrations de l’indépendance en juillet 1962. Ni les manifestations du Printemps berbère en 1980 qui étaient circonscrites à la Kabylie et à Alger, tout comme celles de 2001, ni celles d’octobre 1988 réprimées violemment n’ont suscité autant d’union, d’espoirs et de joie. Pour Saphia Arezki, « les manifestations de cette année n’ont pas les mêmes ressorts que celles d’octobre 1988. À l’époque, c’était essentiellement des jeunes qui manifestaient. Aujourd’hui, c’est toute la société qui se retrouve : on a vu des poussettes, des jeunes, des personnes âgées… Toutes les couches de la société sont dans la rue. » Cette historienne qui vient de publier un ouvrage dédié à la construction de l’armée algérienne1 pense qu’ « il est temps que les dirigeants construisent leur légitimité, non plus sur des références historiques, mais sur des projets, sur le vivre-ensemble… ». Mais l’État algérien est-il capable d’assumer une telle révolution et d’en finir avec la réitération des violences coloniales ?

L’ombre de Boumediene et de Ben Bella

Ce que les Algériens appellent « le pouvoir » a reproduit bien des procédés de domination de la colonisation. Il a tenté d’effacer les différences culturelles en imposant une langue unique non parlée par la population, opposé les communautés les unes aux autres, falsifié l’histoire du pays, perverti la religion pour justifier ses méfaits, et tué ses opposants. Il a aussi reconduit et renforcé le sentiment d’humiliation que les Algériens ont longtemps vécu sous la colonisation française.
De fait, l’armée des frontières — par la suite communément appelée « clan d’Oujda », dans lequel on compte Abdelaziz Bouteflika — a pris le pouvoir, après avoir éliminé physiquement ou politiquement les leaders légitimes du Front de libération nationale (FLN) et de l’Armée de libération nationale (ALN) dont il allait nier les mérites en badigeonnant les murs des villes du slogan « Un seul héros, le peuple ». Abane Ramdane et Larbi Ben M’Hidi, Mostefa Ben Boulaïd et Didouche Mourad, à la trappe, oubliés, refoulés dans la nuit noire du refus de savoir, institué comme un programme politique par les hommes de Houari Boumediene.

Oubliés ? Pas tout à fait. Dans toutes les manifestations qui sont l’expression de l’éveil d’une société qu’on disait passive et sans espoir, on fait le lien avec la guerre d’indépendance. Quand les jeunes manifestants brandissent les portraits des vrais leaders de la guerre d’indépendance, l’avocat et militant des droits humains Mokrane Aït Larbi rappelle que les premières manifestations d’ampleur contre le cinquième mandat évoquent celles du 8 mai 1945 : « les manifestations de Kherrata contre ce mandat ont non seulement dressé un mur entre le règne de la corruption et la restitution de la souveraineté populaire confisquée, mais rappellent les manifestations du 8 mai 1945 dans la même ville, qui ont rejeté toute réforme sous le colonialisme. » Il ajoute : « il existe un lien solide entre le sursaut pacifique de la rue, qu’on peut qualifier de révolution, et la guerre de libération. La jeunesse du premier novembre 1954 a refusé toute réforme édictée par le régime colonial, convaincue que seules les armes pouvaient restituer au peuple sa souveraineté. La jeunesse rejette les réformes sous la bannière de l’actuel système, et se projette comme une continuité du combat des martyrs pour reprendre la parole et regagner sa souveraineté par des moyens pacifiques. De leur côté, les étudiants sont sortis aux côtés du peuple contre le système corrompu, reprenant le flambeau de leurs aînés de mai 1956. »

Plusieurs figures de la lutte pour l’indépendance lésées par le régime se sont empressées de faire le lien entre les manifestations actuelles pour le changement en Algérie et leur combat contre le colonisateur. Le militant et opposant communiste Sadek Hadjerès a salué « le continuateur des glorieuses luttes d’émancipation passées, le prolongateur de l’action de toutes celles et tous ceux qui sont tombés afin que notre grand pays puisse avoir le bel avenir qu’il mérite. Celui d’une Nation digne et debout qui accueille et protège ses membres contre la voracité des appétits déchaînés tant “algériens” qu’étrangers2. »

Djamila Bouhired, héroïne de la Bataille d’Alger qui a inspiré le peintre algérien M’hamed Issiakhem et la chanteuse libanaise Fairouz, a battu le pavé et déclaré : « Ça me renvoie au 1er novembre 1954. Nous sommes en train d’assister à une seconde révolution pour mettre dehors ce pouvoir pourri. Le deuil qui m’habite depuis l’indépendance, parce que notre révolution a été inachevée, a disparu aujourd’hui pour laisser place à une joie immense. Notre révolution est en passe d’aboutir.3 » Louisette Ighil Ahriz et Zohra Drif-Bitat ont aussi rejoint les manifestations pendant lesquelles est décédé le fils de Benyoucef Benkhedda, deuxième président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) qui a dû céder le pouvoir à Boumediene et à son allié Ahmed Ben Bella en 1962.

La victoire de l’armée des frontières

Après l’indépendance de l’Algérie, une crise majeure éclate entre le GPRA et « l’armée des frontières »4. Celle-ci entre dans le territoire national intacte, organisée et bien armée pour affronter une armée de l’intérieur épuisée par les combats contre les forces coloniales et surtout affamée et désarmée par le même Boumediene qui ne faisait plus parvenir les provisions ni les armes depuis 1958. Cette crise a fait plusieurs morts et a ôté le pouvoir au bureau politique pour le remettre aux mains des militaires qui le gardent depuis. Il n’est dès lors pas étonnant que la guerre d’indépendance et l’échec de l’indépendance soient dans toutes les têtes.

Ironie de l’histoire, le slogan « un seul héros, le peuple » revient comme un boomerang, mais cette fois contre ceux qui ont fondé leur pouvoir sur la falsification de l’histoire et construit leur solidarité sur la base du clientélisme. « Vendredi après-midi, les références historiques sont devenues explicites : le slogan de 1962 “un seul héros le peuple” ouvrait sur une grande banderole la manifestation de Sidi Bel-Abbès, écrit l’historienne Malika Rahal. Vouloir repartir à zéro, ou reprendre le pays aux voleurs qui l’ont mangé s’entendait ici ou se lisait là. Vouloir hisser l’événement d’aujourd’hui à la hauteur des festivités de la naissance de l’État, c’est l’affirmer comme un tournant historique. Quelqu’un annonçait par une pancarte la mort du FLN, non pas celui de la Révolution, mais du parti unique né à l’indépendance, comme pour revenir à ce moment. » 

La société algérienne, dans toute sa diversité et sa complexité compte imposer une nouvelle forme de légitimité que le pouvoir algérien n’a jamais eue, ni voulu avoir : la légitimité populaire. En effet, le régime algérien a joué sur la source de son illégitimité pour en faire, à travers un renversement de la vérité, une source de légitimité fondée sur son engagement — qui est parfois une construction fictive post-indépendance — dans la « Révolution », excluant de fait la volonté citoyenne. Aussi définit-il lui-même le profil contraignant du candidat éligible5 qui « doit justifier de la participation à la Révolution du 1er novembre 1954 pour les candidats nés avant juillet 1942 et justifier de la non-implication des parents du candidat né après juillet 1942 dans des actes hostiles à la Révolution du 1er novembre 1954. » Pour limiter la contestation par la voie démocratique, le pouvoir algérien empêche toute personne de moins de quarante ans, disposant d’une deuxième nationalité, ayant épousé un conjoint étranger ou ayant des parents de nationalité étrangère de briguer la présidence. Même les Algériens ne résidant pas de manière continue depuis dix ans sur le territoire national sont exclus de la course à la présidentielle. La transmission interne du pouvoir, pour le régime en place, passe par la culture d’un nationalisme aliénant et haïssant les différences. Une culture déjà fondatrice de la colonisation.

Divisions dans l’armée ?

Mais se pose désormais une question que les hommes au pouvoir repoussent depuis plusieurs années : que faire maintenant qu’il n’y a plus de représentant de « la famille révolutionnaire » qui puisse prendre la relève ? L’histoire du « pouvoir » algérien aura commencé en 1962 avec l’élection d’Ahmed Ben Bella choisi par Boumediene et se terminera peut-être bientôt avec le plus jeune disciple et protégé de ce dernier, Abdelaziz Bouteflika. Cette situation inédite semble déboussoler la classe des dirigeants qui s’adaptent au jour le jour aux exigences du terrain. « Pour se maintenir, le régime a, selon Mokrane Aït Larbi, recours à des outils d’analyse qui sont dépassés. En effet, les groupes qui tiennent les rênes du pouvoir depuis des décennies contre la volonté populaire ne peuvent reconnaitre ni même considérer cette révolution pacifique, car leurs outils d’analyse sont hors du temps et reposent sur de piètres arguments tels que la main étrangère, l’unité nationale et la stabilité, qui sont en déphasage avec les revendications populaires de rupture avec le système totalitaire, démontrant ainsi que la stabilité n’est pas compromise par l’exercice des droits et des libertés, mais par la répression. »

Symptomatique de ces errements des décideurs, l’ancien premier ministre Ahmed Ouyahia est passé de la menace de faire de l’Algérie un champ de bataille similaire à celui de la Syrie à une position plus conciliante. De même, le vice-ministre de la défense Gaïd Salah a d’abord évoqué la possibilité d’un retour à la terreur des années 1990 avant de rappeler que l’armée existe pour protéger la nation. Il ferait face à des dissensions au sein même de l’armée qui le forcent à constamment revoir sa feuille de route. Contrairement à ce qu’il avait annoncé, le général n’a pas pu trainer devant le tribunal militaire le général à la retraite et candidat à la candidature Ali Ghediri. Les deux hommes se sont affrontés verbalement par presse interposée. Les menaces publiques formulées par le ministre n’ont fait que galvaniser son rival qui a décidé de braver les interdits de « la grande muette » (l’armée) en proposant de prendre la place d’Abdelaziz Bouteflika.

Pour qu’Ali Ghediri se porte ainsi candidat, il faut qu’il soit assuré du soutien d’au moins une partie de l’état-major. Il a bénéficié d’un soutien de poids en la personne de Mokrane Aït Larbi. Cet avocat est l’un des membres fondateurs de la Ligue des droits de l’homme en 1985 et plus tard du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). En 1991, il quitte ce parti qui, selon lui, s’était rapproché secrètement du pouvoir. Berbérophone, n’ayant aucun complexe à s’exprimer dans un arabe châtié, Mokrane Aït Larbi a conquis la sympathie de nombreux citoyens. Et c’est cette expérience et son capital d’image qu’il allait mettre au service d’Ali Ghediri avant de renoncer à son poste de directeur de campagne. « Je ne me suis pas retiré uniquement du staff d’Ali Ghediri, explique l’intéressé, mais du processus électoral en cours. […] Contrairement à d’autres, j’ai reconfiguré ma position, car au vu de l’ampleur du mouvement populaire, j’ai compris que le peuple veut arriver à la rupture par d’autres moyens et certainement pas par les urnes. L’objectif étant commun, je devais revoir le moyen d’y parvenir. »

Multiplication des défections

Signe qui ne trompe pas sur la suite des événements défavorables au clan d’Abdelaziz Bouteflika, les défections se sont multipliées au sein des cercles du pouvoir avant même le report des élections. Des députés ont démissionné de l’Assemblée nationale. Plusieurs bureaux de l’ancien parti unique ont fermé suite aux départs massifs des militants. Même l’Organisation nationale des moudjahidine s’est exprimée en faveur des manifestants et contre un cinquième mandat de Bouteflika. Enfin, les soutiens étrangers se font excessivement discrets. Quand la Russie, le Qatar et l’Arabie saoudite observent un silence expressif, alors que les États-Unis ont appelé à respecter le droit de manifester des Algériens. Gardant la main sur l’évolution de la situation, l’ancienne puissance coloniale s’est empressée de féliciter Bouteflika pour sa décision d’abandonner la course à un cinquième mandat.

Le retrait de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika et le report des élections sont censés donner aux véritables décideurs le temps de prospecter pour un « trois quarts présidentiel » idéal qui saurait faire la transition entre la génération « révolutionnaire » et la nouvelle génération sans toucher aux intérêts de qui que ce soit. Et surtout sans menacer tous ceux qui ont profité de l’incapacité du président pour s’enrichir.

Le clan des inquiets

C’est ce point précis qui préoccupe les proches du président Bouteflika maintenant que la peur a changé de camp. Parmi les piliers de ce clan qui place l’Algérie à la 105e place dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International, il y a Ahmed Ouyahia, premier ministre démis le 11 mars et qui détient le record de longévité dans les arcanes du pouvoir. Selon le magazine Jeune Afrique, l’inlassable énarque a fait ses premiers pas sous la présidence de Houari Boumediene pour qui il garde une admiration sans faille. Véritable amphibien politique, Ahmed Ouyahia a toujours su s’adapter à toutes les eaux, même les plus troubles. Il a tantôt été éradicateur tantôt dialoguiste, « socialiste » puis libéral, panarabiste ou berbériste. Cette capacité d’adaptation et de survie lui a valu d’être au gouvernement depuis 1994 — en tant que ministre, conseiller ou premier ministre —, mais suscite trop de méfiances pour qu’il obtienne le poste de président qu’il a longtemps convoité... Dans les manifestations, son nom est le plus cité après celui d’Abdelaziz Bouteflika : « Bouteflika, Ouyahia, Dawla irhabiya » (Bouteflika, Ouyahia, État terroriste). L’homme que Matoub Lounès, dans son album posthume, prévenait déjà contre son excès de confiance et d’aveuglement représente la figure du despote fait pour prendre les coups que le président et autres inatteignables du système ne reçoivent pas.

Autre soutien inconditionnel d’Abdelaziz Bouteflika, Abdelmalek Sellal a aussi assuré ses premières responsabilités sous l’ère de Boumediene. Cet autre ancien premier ministre de Bouteflika se caractérise par une force rare à supporter toutes les humiliations. Il a été récemment nommé directeur de la campagne du président avant d’être écarté vingt jours plus tard. Le train de vie de ses proches pose beaucoup de questions à Alger, notamment celui de sa fille, Rym Sellal, qui est citée dans l’affaire des Panama Papers, tout comme Ali Haddad. L’ombre du patron du groupe l’ERTHB Haddad, promu à la tête du Forum des chefs d’entreprise et devenu la deuxième fortune d’Algérie en quelques années, plane partout grâce au grand nombre de projets publics qui lui sont accordés, sans parler des investissements à l’étranger qui intéressent les médias sans jamais intéresser la justice algérienne. Il possède aussi « le club de football l’USM d’Alger, une chaîne de télévision : Dzair TV et deux quotidiens nationaux : Le Temps d’Algérie ainsi que Wakt el Djazair[[« Connaissez-vous les 9 hommes les plus riches d’Algérie ? », Algérie-Focus, 19 novembre 2014. » Mais cette figure d’une ascension intrigante a été arrêtée après la diffusion sur le web d’une discussion téléphonique qu’elle a eue avec Sellal sur la manière de gérer la colère populaire.

Dans le clan de Bouteflika, on ne peut pas ne pas compter Amar Ghoul. Islamiste et ministre de 1999 à 2016, il a été accusé d’avoir touché, en tant que responsable de l’aménagement du territoire, des pots-de-vin dans l’une des plus grandes affaires de corruption de ce début du siècle. Éloigné du gouvernement pour être nommé sénateur du tiers présidentiel, il a créé son propre parti politique, le Rassemblement de l’espoir de l’Algérie (Tadjamoue Amal Al-Djazaïr, TAJ) et continue de se faire le porte-parole du président et de ses représentants.

D’autres figures jusqu’ici inébranlables du régime ont tout intérêt à ce que celui-ci se régénère avec la fin de la présidence de Bouteflika. C’est le cas d’Amara Benyounès, Chakib Khelil ou encore Hamraoui Habib Chawki qui a déclaré : « Si je devais formuler une prière à Dieu, ce serait de mourir le même jour que Bouteflika » qu’il soutient « par fidélité » et non par conviction. L’ancien ministre de la culture et de la communication et ancien dirigeant de l’Entreprise nationale de télévision (ENTV) a résumé en quelques mots l’esprit à l’œuvre dans le pouvoir institué par Houari Boumediene et son « clan d’Oujda » depuis 1962. On participe par fidélité, par peur aussi, mais jamais par conviction.

S’inscrivant dans la continuité d’une forme de vassalité instituée par l’armée des frontières, le clan de Bouteflika s’est longtemps appuyé sur deux hommes : Saïd Bouteflika et le général Gaïd Salah. Le frère du président est très malade et se retrouve de ce fait hors-jeu. Le second est contesté par une partie des militaires et se voit contraint d’adoucir le ton vis-à-vis des manifestants.

Pendant ce temps, le changement commence dans le rapport des manifestants avec la rue. « Tant qu’ils étaient éjectés de l’espace public, constate Karima Lazali, les Algériens le pourrissaient. Maintenant qu’ils se le réapproprient, ils le font leur et nettoient les rues en même temps qu’ils manifestent. » « La réappropriation de l’indépendance par la société algérienne qui en a été dépossédée, nous dit Saphia Arezki, commence par la réappropriation de l’espace public. Pour le moment, on débat et on échange, mais on ne peut pas dire ce qui pourrait advenir, car les choses avancent vite. »

Le retrait rapide de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika n’est en effet pas un gage de changement. La lettre que le « système » lui fait rédiger prouve qu’il prépare une porte de sortie qui crée l’illusion du changement et perpétue son règne. Cela annonce un combat qui sera sans doute encore long. Tel est d’ailleurs l’avis de Mokrane Aït Larbi. « Il est difficile à ce stade de prévoir l’acheminement d’un large mouvement populaire autonome, qui n’est pas conduit par un leader, et qui a atteint l’amplitude d’une révolution pacifique. Dans tous les cas de figure, le peuple algérien a rompu avec la peur et le désespoir qui poussaient ses enfants à quitter le pays par tous les moyens, y compris par la mer et au péril de leur vie, pour se réapproprier l’initiative et imposer sa parole. Aujourd’hui, le peuple algérien n’adhérera à aucune réforme proposée par l’actuel système, car seule une rupture radicale pour construire une Algérie nouvelle répondra à ses attentes depuis l’indépendance. 


Source: Orient XXI via Tlaxcala




















jeudi 14 mars 2019

Le Paris des Gilets Jaunes: mobilisation nationale


Samedi 16 mars c’est le cauchemar de la préfecture de police de Paris. 3 manifestations d’ampleur. La marche pour le climat, la marche des solidarités, et surtout la montée nationale des gilets jaunes ! 3 manifestations qui vont faire bouger des milliers de personnes dans tout Paris ! Et le soir on se retrouve tou.te.s à la soirée de soutien au réseau mutu à Montreuil !






Les rendez vous de la journée :

  • Arc de Triomphe à partir de 9h du matin
    Rendez-vous à 10h00 :
  • Gare Saint-Lazare (pour les régions d’Ile-de-France et du Centre)
  • Gare du Nord (pour les régions du Nord et de l’Est)
  • Châtelet (pour les régions du Sud)
  • Gare Montparnasse (pour les régions de l’Ouest)



Appel du collectif Cerveaux Non Disponibles pour la journée du 16 mars à Paris.
Samedi 16 mars s’annonce comme une date importante pour le mouvement des Gilets Jaunes. Personne ne peut prédire le résultat de cette nouvelle mobilisation nationale à Paris. Ce qui est sûr, c’est qu’elle sera un tournant pour la suite. Il ne tient qu’à nous que ce tournant prenne la bonne direction. Celle de la révolte contre ce système et ceux qui en profitent sur le dos des plus faibles. C’est la fin du grand débat, et le début du grand débarras.
Certains caressent l’espoir de revivre un 17 novembre ou un 1er décembre. Nous pensons que cela n’arrivera pas. En quatre mois, le pouvoir et ses forces armées ont totalement changé leur façon de gérer les rassemblements des GJ. En quatre mois, plus de 15 000 GJ ont été blessés et/ou incarcérés. 15 000 !
Non, le 16 mars doit devenir LE 16 mars. Une des dates importantes dans l’histoire des Gilets Jaunes, et peut être même au delà. Nous ne savons pas où, quand, et comment. Mais nous savons que des milliers de citoyens en colère seront présents et décidés à ne plus enchaîner les manif « bien dociles » qui ont été imposées depuis 4 ou 5 semaines par quelques dizaines de GJ ayant joué le jeu du pouvoir en déclarant les manif et en acceptant que le cortège soit encerclé de CRS.
Ces milliers de GJ déterminés vont tous jouer un rôle ce 16 mars. Chacun à son niveau, chacun à sa manière, mais tous solidaires et tolérants avec les pratiques des autres.
Car nous savons où est l’ennemi : à l’Élysée et dans tous les palais de la République. Dans tous les sièges de banques et de multinationales.
Nous savons que les personnes âgées vivent dans une précarité de plus en plus intolérable. Nous savons que l’éducation nationale est en pleine crise de moyens. Nous savons que les hôpitaux et tous les services de santé sont en sous effectifs, pour raison financière. Nous savons que les millions de français aux revenus les plus modestes ont de plus en plus de mal à vivre. Et même à survivre.
Et nous savons que les quelques milliers d’ultras riches en France sont de plus en plus riches, y compris depuis la crise financière.
Sachant cette injustice, nous ne pouvons plus continuer nos vies comme si tout allait bien. Comme si tout était normal. Ce serait immoral et inhumain.
C’est notre humanité et notre désir d’un monde meilleur pour le plus grand nombre qui va nous pousser samedi à exprimer notre colère, et pas qu’avec des paroles.
Une colère qui sera renforcée par l’insoutenable bilan de la répression de ce mouvement depuis quatre mois : plus de 2 500 blessés, plus de 14 000 tirs de LBD, 22 éborgnés, 5 mains arrachées, un décès, plus de 8 500 arrestations, dont la plupart totalement arbitraires.
La Ligue des droits de l’Homme, Amnesty International, la commission européenne ou encore l’ONU ont lancé des avertissements au gouvernement français. Nous savons que l’histoire retiendra de Macron et de son gouvernement qu’il a répondu à une crise sociale par une ultra violence aveugle mais totalement calculée.
Reste à savoir si cette réponse sera appréhendée dans les cours d’histoire comme une réponse efficace (à défaut d’être morale), ou si elle aura au contraire accéléré le soulèvement de tout un peuple. Le 16 mars va, en ce sens, être un début de réponse. Tout reste encore possible.
Il nous reste 5 jours pour mettre toutes les chances de notre côté, en étant le plus nombreux possible dans les rues de Paris samedi.
A vous tous, il vous appartient de mobiliser votre entourage : amis, familles, collègues. En premier lieu ceux qui ont déjà participé à des rassemblements de GJ depuis quatre mois, et qui auraient peut être perdu la force. S’il n’y a qu’un seul samedi à consacrer à nouveau à la lutte, c’est celui là. Mais également à tous vos amis et familles qui n’ont pas encore franchi le pas mais qui partagent ce sentiment d’injustice sociale et d’indécence des plus riches et des plus puissants. Les tenants du pouvoir s’efforcent par tous les moyens à nous faire croire qu’aucun autre horizon n’est possible, et que le seul mécontentement possible est celui qui s’exprime dans le cadre de leurs règles, elles mêmes faites pour maintenir le système.
Mais leur pouvoir ne tient finalement qu’à un fil. Et sous leur apparence de fermeté et de tranquillité, Macron et son monde espèrent fortement que le mouvement s’essouffle (depuis le temps qu’on vous le dit). Car s’il ne s’essouffle pas, il suffira de souffler sur les braises pour que leur château s’enflamme.
Et si leurs remparts tombent, il sera alors bien plus facile d’aller les chercher.




La journée du 16 mars sera décisive pour le mouvement des Gilets Jaunes. Cette date marque la fin d’un grand débat qui s’est révélé, sans surprise, être une mascarade de haut vol. À vrai dire, le « débat » a toujours été une arme contre-insurrectionnelle aux mains de pouvoirs chancelants, faite pour semer la division, gagner du temps, essouffler une révolte. Cette fois-ci le débat a pris des allures de campagne électorale déguisée où le président, tout à sa passion du monologue narcissique, n’a cessé d’ignorer les revendications des Gilets Jaunes. Ses ministres n’ont pas manqué une occasion de les calomnier, espérant venir à bout de ce soulèvement qui n’en finit pas. Mais ils ont oublié une chose : comme le disait un mur parisien de l’Acte XII – on ne veut pas débattre, on veut décider







Les Mariannes révolutionnaires


Comment expliquer l’aveuglement des privilégiés du système ultra libéral?





Nous serons toujours étonnés par l’inconscience habituelle de l’être humain, sa faible empathie, ou son empressement défensif à nier la réalité, ce rejet répressif prenant la forme d’une censure mentale, une sorte d’aveuglement dont font preuve les privilégiés jouissant de leurs privilèges même lorsque ceux-ci sont en réalité minimes!
Qu’est-ce qui est à l’origine de cet empressement des plus favorisés à nier la condition de ceux qui le sont moins? On peut se demander, comment des gens sensibles, intelligents même, habituellement honnêtes et bénéficiant d’une culture d’un certain niveau, peuvent cependant se montrer aveugles au point de nier ce qui pourtant est évident?
Des travaux en psychologie cognitive et comportementale ont été réalisés maintes fois et depuis longtemps par des chercheurs en psychologie. Ces travaux menés dans les conditions de la rigueur expérimentale ont démontré que la raison pouvait facilement capituler face à une instance jugée supérieure qui leur commande de penser le contraire de ce que spontanément leur propre jugement avait été capable d’identifier. 
Si l’autorité utilisant les medias, délivre un message en totale opposition avec une conviction pourtant acquise par un grand nombre, ce grand nombre n’hésitera pas à changer son opinion en faveur de ce qui est divulguer par une instance jugée supérieure en alignant et en soumettant sa pensée tout en abandonnant ce qui était auparavant une conviction raisonnable de la pensée. La pensée personnelle et la conviction personnelle sont jugées inférieures à la parole de l’autorité qui représente celle d’un groupe, en soi supérieur à l’individu, ayant accès à des données supérieures, même si cette « croyance » provient de la « pensée magique », une fantaisie irrationnelle qui fait capituler une conscience lucide, informée, rationnelle jugée « inférieure » à la magie de l’autorité, parce que c’est l’autorité qui le dit! 
Prenons tout d’abord cet exemple d’expérience réalisée plusieurs fois avec un groupe d’une centaine d’enfants âgés de 5 à 7 ans.
Le psychologue, entouré de quelques personnes adultes, est assis à un bureau, dans une salle neutre (sans aucune décoration sur les murs). Il reçoit l’enfant en l’invitant à s’asseoir en face de lui, puis lui fait mettre sur la tête un faux casque relier par câble à une fausse machine présentée, quant à elle, comme étant un « détecteur de mensonges ». Le psychologue lui dit sérieusement que s’il donne une mauvaise réponse, la machine émettra un son lui indiquant qu’il s’est trompé ou qu’il a menti.
Plusieurs questions sont posées par le psychologue qui sait d’avance que les réponses seront forcément justes et donc la machine restera silencieuse. L’enfant a vérifié que la machine sait la vérité et qu’elle approuve ce qui est évident comme par exemple, son nom, sa date de naissance, le nom de ses parents, sa ville… Puis vient le moment où le psychologue va lui poser une question du genre : « Quelle est la couleur d’une orange? » L’enfant va répondre spontanément « orange ». A ce moment là, le test consiste à faire marcher le « détecteur de mensonges » indiquant que la réponse donnée était fausse! Le psychologue déclare à l’enfant : « mauvaise réponse. La couleur de l’orange est bleu »! Puis il répètera deux autres fois la question à l’enfant, « Quelle est la couleur d’une orange? » avant d’obtenir la réponse qui a été demandée : « Bleu ». Dès que la « bonne » réponse est donnée, le « détecteur de mensonges » ne sonne plus.
Puis le test se poursuit normalement.
A la fin du test, le psychologue fait enlever le casque de l’enfant et se met à parler librement avec lui en lui disant « hors test »: « Tu ne penses pas que cette machine est un peu détraquée et qu’elle fonctionne un peu n’importe comment? » L’enfant lui répond que non, cette machine est la machine de la « vérité »! Le psychologue lui dit alors, lorsqu’elle a approuvé la couleur de l’orange comme étant bleu, tu ne penses pas que cette machine dit n’importe quoi? L’enfant répond : « mais non, l’orange est de couleur bleu! » Le psychologue lui repose la question juste avant de partir, alors que l’enfant n’a plus le casque : « Quelle est la couleur d’une orange?» Et l’enfant de répondre résolument : « bleu »!
Ce test a été répété plusieurs fois sur une centaine d’enfants: seuls 7 d’entre eux ont insisté pour affirmer, jusqu’à la fin, que l’orange était orange et que la machine ne fonctionnait pas bien!
Un autre test a été réalisé par d’autres chercheurs, réunis dans une salle aménagée à cet effet. Un groupe de psychiatres en blouse blanche et représentant une autorité, allait procéder à l’expérimentation, mais cette fois-ci avec des adultes. La différence entre les deux tests c’est que, lorsque la personne faussement testée ne donnait pas la « bonne réponse » selon le protocole de recherche sur le conditionnement et la manipulation, l’adulte coupable de ne pas donner la réponse attendue par l’autorité, devait recevoir une fausse décharge électrique de la part de la personne réellement testée et ignorant la comédie, persuadée qu’elle recevait l’ordre de punir le fautif de n’avoir pas pensé ni donné la bonne réponse, comme l’autorité le lui demandait. Avec l’augmentation des « fausses réponses » augmentait également la puissance de la décharge électrique demandée par l’autorité. Ce test est bien connu de tous, depuis qu’il a été immortalisé par Yves Montand, dans le film Icare. Cette expérience de Stanley Milgram, réalisée entre 1960 et 1963, a démontré que 63% des personnes adultes testées allaient obéir sans résistance aux ordres qui étaient donnés même en étant contraires à leur morale, contraires à leurs convictions intimes et aller jusqu’à envoyer au « fautif » une décharge électrique dont la puissance était théoriquement mortelle.
Tout cela démontre clairement que la parole de l’autorité, représentant en général celle d’un ensemble de personnes exerçant un pouvoir, est toujours considérée comme supérieure à la parole d’un individu isolé et jugé comme inférieur, car ses opinions et convictions sont « forcément » erronées face aux opinions et aux convictions d’un groupe représentant une autorité devant laquelle la raison et la conscience doivent se plier. La voix de l’autorité l’emporte donc à 63% sur celle de la raison, celle de la conscience, celle de la lucidité, celle de la connaissance, de la conviction intime, du savoir et de l’expérience personnelle!
Cette expérience de tests psychologiques a été de nombreuses fois répétée sur de nombreuses personnes à travers le temps et des lieux culturels divers. Chaque fois ils ont confirmé des résultats identiques obtenus à travers le monde.
Pourquoi 63% des personnes intelligentes, informées, cultivées, éduquées, abdiquent-elles leurs convictions personnelles et se mettent à parler selon le formatage de la propagande médiatique?
Parce que les medias sont aux mains du Pouvoir, d’une classe de gens détenant les rênes du Pouvoir; parce que les medias sont le porte-parole du Pouvoir, un groupe de personnes responsables qui « détient les bonnes informations » et dicte à l’individu ce « qu’il faut savoir et penser ». L’imagerie médicale a permis depuis les années 80/90 de constater que ce sont les aires cérébrales de la peur qui s’activent lorsqu’un individu seul persiste à dire une évidence face à un groupe et à une autorité morale qui continue de ne pas la voir en allant même jusqu’à affirmer le contraire. C’est à cause de cette peur que la personne va abdiquer ses convictions en préférant celles du groupe jugé supérieur à elle.
La clé est donc là, elle est dans l’angoisse fondamentale des gens qui ont un niveau anxiogène élevé. Les 63% de la population adulte qui se soumet à la manipulation du Pouvoir en place détenant tous les moyens d’exercer le chantage par le mensonge, représentent la portion d’individus qui est concernée par la pathologie anxiogène dominant ces personnes et expliquant pourquoi, bien qu’intelligentes et cultivées, elles vont cependant tenir à leur tour le discours ambiant dicté par le Pouvoir depuis les directions ministérielles, les Administrations, les Assemblées, les Conseils des groupes financiers, et les Rédactions médiatiques, en un mot, depuis toutes les instances de pouvoir et s’y soumettre en tentant de convaincre les autres à faire de même, car c’est un besoin qui permet de maîtriser l’angoisse. 
La preuve est faite, que tous ceux qui se soumettent à la dictature du Pouvoir et servent sa cause, sont de grands angoissés qui ignorent qu’ils sont angoissés. C’est  cette ignorance là qui représente le plus grand danger qui soit pour une société capable de basculer dans la violence extrême si la parole du Pouvoir en venait tout simplement à décréter la « légitimité » de cette violence alors appelée « patriotique », « nationale » ou « citoyenne »!
C’est le même phénomène que celui qui a été observé par les psychologues cognitivo-comportementalistes, qui s’est retrouvé dans le comportement de la police à laquelle le Pouvoir a donné l’ordre de brutaliser férocement les Gilets-jaunes, faisant ainsi des milliers de victimes sur tout le territoire national : victimes judiciaires, victimes des violences policières, victimes économiques, physiquement et mentalement victimes des brutalités plurifactorielles du Pouvoir, depuis 40 ans… 
Si quelqu’un s’engage dans la police, il ne serait pas difficile de prouver que c’est d’abord parce que, devenu adulte, il a trouvé en réalité le moyen d’entrer dans le refuge d’une nouvelle « famille », celle de la police; parce que se mettre au service d’un Pouvoir donne « un cadre qui rassure », crée un lien relationnel de « filialité et de paternité », une grande assurance et « légitimité » qui apaise avant tout une angoisse toujours ignorée par le sujet qui s’engage dans ces structures où il n’est pas demandé de réfléchir mais d’obéir et d’exécuter des ordres…
Voilà pourquoi, le Pouvoir en place ne supporte pas que des télévisions, échappant à son contrôle direct, puissent pratiquer une information honnête, rétablissant la vérité des faits et contredisant formellement la désinformation déversée en permanence, par les organes médiatiques sous contrôle, sur une population réceptive et à dessein manipulée par un discours anxiogène. Car, ces médias indépendants cassent la culture d’angoisse qui est produite par le Pouvoir en place et ainsi entraînent les masses à se libérer de leur angoisse fondamentale en se révoltant contre les exploiteurs et les manipulateurs de la soumission.
Macron tente tout ce qu’il peut pour interdire la parole aux médias échappant à son contrôle, comme l’est RT France et les « réseaux sociaux indépendants ». Il n’hésite pas à les accuser de fomenter la révolte, de conditionner les esprits à voter contre lui qui représente évidemment les « intérêts de la France », de falsifier le débat national et même les élections! C’est un comble, mais c’est le cynisme propre au Pouvoir qui est pervers par nature. Voilà pourquoi nous assistons à une surenchère permanente de lois liberticides contre les « Fake News », contre des « opérateurs », contre des « sites » qui sont fermés, contre tout ce qui pourrait faire entendre une autre voix que celle de la manipulation et du dressage, non pas directement à la soumission, mais à « l’amour de la soumission », car cette soumission appelle un chantage, une falsification, un dressage qui passe toujours par une culture de l’angoisse! Il faut en venir à aimer sa soumission pour accepter de se soumettre. Pour cela il n’y a pas mieux, pas plus efficace que le savoir faire en matière de réveil des peurs par la menace du terrorisme qui rôde toujours dans l’ombre; de la faillite des Etats qui menace de ruiner tout le monde en un seul instant; des ennemis invisibles, même imaginaires, qui guettent le moment pour accomplir leurs méfaits (si les Russes n’étaient pas là nous aurions les Extraterrestres); de l’étranger qui va venir voler son travail; de la mondialisation qui, par sa puissance et l’ampleur de son poids, peut du jour au lendemain disqualifier en les écrasant les peuples isolés dans leur retranchement nationaliste… etc.! 
Le remède à l’aveuglement des « élites » privilégiées qui soutiennent le discours du Pouvoir et son projet pervers de dressage à l’amour de la soumission, c’est un traitement de l’angoisse fondamentale par l’exemplarité d’une révolte de la vérité contre le mensonge, de la citoyenneté active, participative contre l’anonymat de masses engendré par la dépossession de toute souveraineté et liberté à disposer de sa vie et de sa pensée. La voie de la liberté, de l’égalité et de la solidarité implique la résolution individuelle et collective de l’angoisse existentielle comme pathologie élevée au rang de « normalité » par le discours pervers du Pouvoir. Le Pouvoir cherche toujours à exclure de chez lui-même l’individu qui ne peut-être bien et dans la normalité qu’à l’intérieur de lui-même. Cette dualité de l’arrachement permanent à soi-même se nomme la psychose. Le Pouvoir veut le comportement psychotique des personnes, comportement appelé par le Pouvoir la « normalité », le comportement décrété « conventionnel ». C’est donc, pour le Pouvoir, le comportement psychotique qui est « normal », puisque la psychose enferme la personne à l’extérieur d’elle même. L’intérieur et l’extérieur ne sont plus différenciés: dans cet ordre social, les citoyens sont, a priori et a posteriori, traités comme des « ennemis » potentiels du Pouvoir.
Lorsqu’on entend le Pouvoir s’exprimer sur les Gilets-jaunes et leurs revendications, on peut constater qu’il les place d’emblée et logiquement, vu son projet de Pouvoir, dans l’espace de l’arriération mentale. La nature même du Pouvoir est entièrement dépendante d’un système de croyance: celle d’une sacralisation de l’innocence. Je ne peux pas être conscient ou hors de l’arriération mentale, face au Pouvoir, car celui-ci ne peut exister en tant que tel, que si je fais le deuil de ma conscience et de ma raison. Le Pouvoir est structurellement incompatible avec la conscience. C’est aussi la raison pour laquelle il me demande de me « taire », de « rester chez moi », de cesser ma protestation; il veut briser le mouvement de colère et l’étouffer coûte que coûte; il refuse le questionnement sur les faits, sur les violences policières, sur les injustices fiscales et sociales subies depuis si longtemps; il ne veut pas que le citoyen soit « conscient », éclairé, libre et responsable devant sa conscience, car alors le Pouvoir n’aurait plus aucun sens, ni aucune légitimité, ni aucune utilité…
Ce que le Pouvoir me « donne à voir et à entendre », c’est sa compétence en matière de savoir et qui implique mon aliénation, ma nécessaire ignorance et incompétence à savoir. Ce que le Pouvoir me donne à voir et à entendre, c’est une déclaration sur la vérité de l’objet exposé par la seule parole compétente du Pouvoir, à mon regard, à ma considération, à mon observation et à mon adoration. Ce qui est donné à voir et à entendre, est la seule chose que je puisse prétendre voir et admirer, car toute la vérité est déclarée au cours de la parole liturgique « révélée » de l’État qui m’invite simplement à la recevoir en prononçant le mot de mon acceptation et de ma soumission émue, à l’écoute de cette parole qui vient de l’innocence sacralisée du Pouvoir!
Je ne peux pas voir autre chose que ce qui m’est imposé de voir dans la déclaration compétente de ceux qui, seuls, savent et disent la vérité, au nom de l’innocence dont ils sont les garants et à laquelle je suis invité à croire religieusement, sous peine de « délit d’incroyance » ou « d’incitation à l’anarchie », ou « d’atteinte à la sécurité de l’État », ou de « pathologie conspirationniste ou populiste», car je ne peux pas douter de l’innocence du Pouvoir: c’est la supercherie de sa seule réelle justification!
L’État est le Pontife de la société laïque. Or, le « Pontife État », est inspiré de l’esprit sain et infaillible, lorsqu’il dit la vérité à voir et à entendre en opérant une censure du désir chez les citoyens se traduisant fatalement par une frustration immense. Le salut et la protection accordés aux moutons de la bergerie du seul bon pasteur, sont le symbole religieux du rapport du citoyen avec l’État. Le citoyen se soumet à ce que l’État lui donne à voir et à entendre en y adhérant par une croyance: celle de la vérité innocente ayant remplacé le désir. La parole de l’État, celle de Castaner ou de Philippe ou de Macron, tient donc sa légitimité de l’ordre phallique et de sa toute-puissance imaginaire et non pas de la volonté démocratique d’un peuple.
Cette faille qui apparaît dans le discours officiel de l’État, a pour but de nous « morceler ».
Le psittacisme journalistique qui vient alors au secours de la supercherie étatique, a une force incantatoire. Le compte rendu qui passe en boucle sur les « violences » des Gilets-jaunes, pratiqué par les supports médiatiques officiels, est une exhibition qui s’impose à nous les citoyens. Il n’y a pas de représentation possible, c’est une exhibition et c’est par cela que l’effet de sidération est garanti. La sidération vient de l’impossibilité pour chacun d’entre nous de déchiffrer le réel, si nous n’étions pas sur place avec les Gilets-jaunes, car l’individu est manipulé grâce aux images triées sur le volet, placées les unes après les autres dans un ordre étudié pour dénoncer; la sidération des gens qui regardent leur télévision ne vient pas en soi du drame exhibé lui-même, elle vient du morcellement astucieusement opéré par la manipulation médiatique.
Le citoyen ainsi « morcelé », ne peut retrouver son « unité individuelle » que par une surenchère dans ses paroles d’adhésion à ce qui lui a été assené. Ensuite, une fusion identification s’opère avec le Pouvoir qui, via les medias « collabos », a montré, nommé, déclaré les faits. « L’unité nationale », comme la fusion entre les surveillants et les surveillés, peut se mettre en place. Le Pouvoir a les mains libres pour décréter la dictature pure et dure.
Si quelqu’un ose montrer les failles dans le discours du Pouvoir, alors apparaît la psychose qui a pour effet immédiat de supprimer tout mécanisme de défense. Le Pouvoir peut abolir l’État de Droit, installer une authentique dictature : « l’état d’urgence » à perpétuité, et peut déclarer tout ce qu’il veut, jusqu’à rejeter la vie privée hors des libertés fondamentales. Non seulement le citoyen était déjà largement dépouillé de sa souveraineté constitutionnelle, mais désormais il n’aurait même plus les moyens de se défendre.
Le dissident est un résistant. On va faire entendre qu’un seul ou un petit nombre (2 millions de Gilets-jaunes sur 67 millions d’habitants) ne peut pas avoir raison contre la majorité. Les chiffres des statistiques sont faciles à manipuler : ceux de la participation à la mobilisation dans la rue, ceux qui soutiennent les révoltés, ceux qui approuvent les revendications… Le dissident devient donc le « traître » ou le « complotiste », le « récalcitrant », le « populiste » de cette « foule haineuse de ceux qui ne sont rien », qu’il faut faire taire impérativement par tous les moyens. Tous les « frondeurs » et « résistants » de l’histoire ont été persécutés par les Pouvoirs en place et il n’y a rien d’étonnant à cela puisque le Pouvoir ne s’inquiète que de sa pérennité et de ses intérêts immédiats jamais compatibles avec ceux d’une démocratie.
Il est clair qu’un entêtement dans ce jeu insensé du Pouvoir ne peut que déboucher sur la guerre civile! Les « responsables » « savent parfaitement ce qu’ils font », c’est pourquoi, nous ne pouvons pas leur pardonner!
Jean-Yves Jézéquel