vendredi 20 juillet 2018

Henry Miller le Voyant


En se concentrant sur l'individu, la psychologie a négligé le problème de la folie de masse, qui a maintenant submergé l'establishment américain, ses médias et la plupart de ses filiales européennes. Les individus peuvent être sains d'esprit, mais en tant que troupeau, ils sont prêts à sauter de la falaise.Diana Johnstone




Le cauchemar climatisé d’Henry Miller, qui concernait d’abord l’embrigadement des esprits, l’uniformisation des comportements, cet espèce d’univers policier recouvert d’une communication de narrative en forme de conte d’une fée médiocre en constant développement, est devenu un hyper-cauchemar ; d’une part, hyper-cauchemar avec l’aspect économique de l’inégalité et de la modernisation effrénée des conditions de déshumanisation ; d’autre part, hyper-cauchemar qui n’est “même plus climatisé” tant les conditions économiques sont objectivement en cours d’effondrement accéléré.
Du temps de Miller, il fallait des caractères aussi fins et affirmés que celui de  l’écrivain pour percevoir la vérité catastrophique de l’Amérique qui trompait encore son monde. Aujourd’hui, il suffit d’additionner les faits et chiffres de la catastrophe accomplie de l’Amérique pour comprendre qu'elle détruit le monde en se détruisant ; faits et chiffres que le système de la communication ne peut plus dissimuler même si les services de la narrative-Système s’emploient à leur faire le moins de publicité possible.
Miller écrivit son livre en 1941 après avoir passé plusieurs mois à faire un tour des USA qu’il avait quittés depuis plusieurs années pour son long séjour parisien. Son éditeur le convainquit d’attendre la fin de la guerre pour le publier (cela fut fait en 1945) car il estimait que Miller risquait gros, même de la part des autorités par divers artifices légaux qui aurait pu menacer sa liberté, en publiant un tel livre, dans l’Amérique de la Deuxième Guerre mondiale. A cette époque précise des années de guerre, où l’on internait 100 000 Américains d’origine japonaise simplement parce qu’ils étaient d’origine japonaise, le patriotisme impératif exigeait de ne pas mettre en cause, en aucune façon, le “modèle américain”, l’American Dream qui constituait l’arme la plus puissante de la guerre de la communication où triomphait l’Amérique, et qui lui permettrait d’établir son empire d’influence sur le monde, dès que cette puissance se serait mise en ordre de bataille pour prendre en main les destinées du monde, “opérationnellement”à partir de 1948.
Aujourd’hui, cette sorte de censure quasiment formellen’existe plus (par nécessité économique de faire circuler la production et l’argent, que tout facteur de censure formelle entrave)... Même si toutes les organisations-Système luttent avec une férocité inouïe contre la propagation de telles vérités, même si des pressions et des actes illégaux, des diffamations, du lynch de communication, voire des liquidations illégales, etc., ont lieu quotidiennement dans le bataille de l’antiSystème contre le Système, sur le fond, y compris dans le domaine factuel, le Système épuisé et envertigé  par le développement de sa surpuissance-autodestruction n’a plus la capacité de dissimuler sans parler de détruire les signes multiples de la situation épouvantable dans laquelle il a plongé l’Amérique.

Lire l'article dans son intégralité sur: dedefensa.org




Ce n'est pas un monde où j'ai envie de vivre. C'est un monde fait pour des monomaniaques obsédés par l'idée de progrès... mais d'un faux progrès qui pue. (...) Le rêveur aux songeries non utilitaires n'a pas sa place dans ce monde. En est banni tout ce qui n'est pas fait pour être acheté et vendu.
Henry Miller, in “Le cauchemar climatisé








L’individualisme comme facteur de risque

Par Dmitry Orlov


Les États-Unis attirent beaucoup de monde. En 2017, un million et demi de personnes ont immigré aux États-Unis, la plupart en provenance d’Inde, de Chine, du Mexique, de Cuba et des Philippines, dans cet ordre. Malgré une infrastructure désuète, un système éducatif défaillant qui se classe au 17e rang mondial, un système médical coûteux et inefficace, un système juridique qui est un labyrinthe impénétrable et de nombreux autres problèmes et insuffisances, les États-Unis sont toujours perçus comme attrayants, pas de manière générale mais pour un but précis : avoir une chance de gagner de l’argent. Dans une large mesure, à ce jour, le reste des pays du monde ont largement entamé leur part de richesse, laissant peu de gras à saisir facilement. Mais aux États-Unis, ces échecs mêmes offrent des occasions aux opportunistes nés à l’étranger.

Il y a actuellement près de 44 millions d’immigrants de première génération aux États-Unis, mais en tenant compte de toute l’immigration depuis le début de la colonisation européenne, 98% de la population est composée d’immigrants et de leurs descendants, et, sauf exceptions spécifiques (les Irlandais fuyant la famine, les juifs fuyant l’Holocauste), ils étaient tous des opportunistes qui sont venus pour tenter de saisir leur chance.

Ces groupes d’immigrants se regroupaient au début, lors de leur installation, de façon à former des communautés ethniques. Mais dans la plupart des cas, sauf quelques exceptions notables (les juifs, les Arméniens, les Italiens, etc.), au fil du temps la plupart d’entre eux se sont dispersés et sont devenus “américanisés” notamment par la voie de mariages mixtes et ethniquement dénaturés. De toute évidence, les occasions qu’ils se sont créées sont en général individuelles et nullement le produit de solidarité de groupes ethniques ; ceux qui vivent encore dans des enclaves ethniques, génération après génération, sont ceux qui ont le moins réussi. Ce processus a abouti à un pays extrêmement riche en individualistes opportunistes.

L’individualisme en tant que principe primordial est inscrit dans le document fondateur du pays – la Déclaration d’Indépendance, qui stipule que « tous les hommes sont créés égaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la Vie, la Liberté et la Poursuite du bonheur ». Bien sûr, certaines mises en garde doivent aussitôt être présentées. Ce qui était entendu par “tous les hommes” était “tous les gentlemen propriétaires blancs”. Un droit essentiel a été omis, celui de posséder des biens, y compris des esclaves, peut-être parce que cela semblait trop évident pour être mentionné dans la définition de “tous les hommes” qui sont “créés égaux”.

Les droits individuels sont tous ceux dont dispose l’individu. Il n’y a pas de droit des communautés, des tribus ou des nations ; il n’y a pas de droit de souveraineté, d’autodétermination, d’autonomie ou de sécession. Tout le monde est seul, seul contre le système entier. En outre, un effort important a été fait pour installer l’idéologie des droits individuels dans le cadre d’un système de valeurs universelles, et les “droits de l’homme” ont été utilisés à plusieurs reprises dans le monde entier pour dépouiller les autres nations du monde de leur souveraineté. Cela a permis à certains gentlemen propriétaires blancs de mieux affirmer leur droit tacite à la propriété, y compris la propriété d’autrui. Leur droit à la propriété semble “inaliénable”, du moins jusqu’à ce que le marché boursier s’effondre et que le marché obligataire stagne.

Mais ces droits sont-ils vraiment “non-aliénables” ? (Le mot anglais réel est “inaliénable” et signifie “incapable d’être pris ou donné”). La propriété est certainement aliénable : aux États-Unis, la police peut vous enlever votre propriété en utilisant ce qu’on appelle “la confiscation civile” sans vous arrêter ou vous accuser d’un quelconque crime. La police peut tirer sur vos animaux de compagnie sur un coup de tête. Les services de protection de l’enfance peuvent emmener vos enfants sans avoir à obtenir une ordonnance du tribunal. La vie est aliénable aussi : les États-Unis appliquent la peine de mort, et en 2017, le gouvernement a mis à mort 23 personnes par injection létale alors que la police en a abattu mortellement 987 de plus. La liberté est définitivement aliénable : les États-Unis ont la plus grande population carcérale par habitant au monde.

En dernier sur la liste, il y a « la poursuite du bonheur ». C’est toujours théoriquement possible : vous pouvez perdre vos biens par la confiscation civile, vos animaux de compagnie peuvent être abattus et vos enfants enlevés, puis vous pouvez être jetés en prison, mais vous pouvez toujours poursuivre le bonheur en étant assis dans votre cellule, par la méditation transcendantale je suppose. Ou vous pouvez simplement vous sentir misérable, comme toute personne normale le serait dans de telles circonstances, mais vous sentir généreusement désintéressé pour les autres qui ont un peu plus de chance dans l’exercice de leur droit individuel de poursuivre le bonheur. Bien sûr, un “individualiste désintéressé” est un peu un oxymore et, sans aucune possibilité de poursuivre le bonheur, un opportuniste individualiste a tendance à devenir aigri.

Laissant de côté quelques (dizaines de millions) de perdants endoloris, les États-Unis ne sont-ils pas encore la terre de toutes les opportunités, où les opportunistes peuvent et veulent poursuivre le bonheur, et le réaliser réellement ? Eh bien, pas vraiment. En fait, un grand nombre d’Américains non seulement ne souhaitent plus poursuivre le bonheur mais sont prêts à abandonner leur droit à la vie en se suicidant eux-mêmes. En moyenne, un citoyen américain se suicide toutes les 13 minutes. En 2016, il y a eu près de 45 000 suicides, soit plus de deux fois le taux de meurtres. Le suicide est la deuxième cause de décès chez les Américains de 15 à 34 ans.

Le taux de suicide aux États-Unis est de 16 pour 100 000, le plus élevé depuis la Grande Dépression. Il est toujours derrière la Lituanie, avec 32,7 pour 100 000, mais il rattrape son retard : selon la CDC, il a augmenté de 30% au cours de ce siècle et, dans certains États, il a augmenté de 58%. De plus, les surdoses d’opioïdes, qui ne sont pas considérées comme des suicides mais comme des morts accidentelles, ont triplé depuis le début de ce siècle.

Le groupe le plus à risque de suicide est celui des hommes blancs âgés de 45 à 64 ans : leur taux de suicide a augmenté de 63% depuis le début de ce siècle. C’est très inhabituel. Dans d’autres pays, ce sont les adolescents et les personnes âgées qui sont en tête. Le seul groupe qui fait encore pire que les hommes blancs d’âge moyen sont les femmes amérindiennes : leur taux de suicide a bondi de 89%. Deux groupes qui pourraient les rattraper à l’avenir sont les jeunes filles de 10 à 14 ans et les militaires : pour les deux, leur taux de suicide a triplé.

Il est possible de distinguer différents groupes à risque. Par exemple, les personnes souffrant de trouble bipolaire qui cherchent une aide psychiatrique se voient généralement prescrire des médicaments qui, parmi leurs autres effets secondaires, provoquent des pensées suicidaires. Mais d’une façon générale la pandémie de suicides aux USA affecte les riches et les pauvres, les jeunes et les personnes âgées, les chômeurs et les personnes ayant un emploi rémunéré. Le problème n’est pas celui du résultat individuel mais du climat moral général du pays. Il n’y a pas de valeur au-delà des droits individuels, mais l’exercice de ces droits individuels est devenu un exercice futile pour obtenir des résultats décents : un peu de dignité et de sécurité, une vie familiale stable, la capacité de subvenir aux besoins de ses enfants et pour préparer sa vieillesse.

Le contraire du rêve américain n’est pas un cauchemar, car il est possible de se réveiller d’un cauchemar. L’idéologie individualiste, associée à un désespoir total, équivaut à un arrêt de mort. Dans de telles circonstances (auxquelles la condition humaine n’est pas étrangère), il semble préférable d’être un Chinois, un Indien ou un Russe, dont le sens de soi est imprégné d’une profonde appréciation de son insignifiance complète et totale contrebalancée par l’incroyable pouvoir métaphysique accumulé au cours des siècles et des millénaires par la collectivité culturelle et historique dont il fait partie.

Même si l’idéologie individualiste qui triomphe aujourd’hui pouvait être détrônée du jour au lendemain, le pouvoir métaphysique du grand ensemble collectif prendrait des siècles à se régénérer, car le processus qui l’anime – l’ethnogenèse – est assez lent et il faut plusieurs générations de sacrifices individuels pour assurer le succès du groupe, pour qu’il s’élève. Ce que nous pouvons observer est exactement le contraire : quelques succès individuels qui se fondent sur la richesse, présentés comme quelque chose d’exemplaire pour lequel les autres doivent se battre dans un contexte où les conditions s’aggravent constamment pour tous les autres. C’est le succès du groupe qui est sacrifié, sur divers autels – de la mondialisation, de la diversité, de l’équité, de l’égalité des sexes – et tous font partie du même culte qui vénère les droits individuels comme une valeur universelle.

Dimitri Orlov 

(Le 12 juillet 2018Club Orlov– Traduction du Sakerfrancophone.)


mardi 17 juillet 2018

Shoot de foot. Mondial 2018


iStock / Getty Images Plus
Les Bleus sont devenus champions du monde de football, pour la deuxième fois depuis 1998, en battant dimanche la Croatie en finale disputée devant plus de 78 000 spectateurs à Moscou.
L’équipe de France a inscrit dimanche sur son maillot une deuxième étoile de champion du monde, 20 ans après le sacre à domicile des Bleus d’Aimé Jacquet, battant la Croatie en finale de la Coupe du Monde 2018.
Les Français, qui disputaient leur troisième finale de Coupe du Monde, après celles de 1998 et 2006, se sont imposés sur le score de 4:2 devant plus de 78 000 spectateurs au stade Loujniki de Moscou.
…/...
Le Mondial 2018 s’est déroulé du 14 juin au 15 juillet dans 12 stades de 11 villes russes: Moscou, Kaliningrad, Saint-Pétersbourg, Volgograd, Kazan, Nijni Novgorod, Samara, Saransk, Rostov-sur-le-Don, Sotchi et Ekaterinbourg. C’était la première Coupe du Monde en Europe de l’Est et le premier tournoi international de ce niveau organisé à la fois en Europe et en Asie.




Footbalisation des esprits : L’extazy de l’éphémère

Le 17 juillet 2018



L’esprit d’équipe … C’est des mecs qui sont une équipe , ils ont un esprit ! Alors , ils partagent!”
Coluche


Dans l’euphorie de la coupe du monde 2018, il serait injuste  de ne pas reconnaître l’organisation parfaite de cette coupe du  monde que les médias avaient diabolisée sur commande faisant même des rapprochements avec l’instrumentalisation du football par Staline. On a même reproché l’image de Lev Yachine, maître incontesté des buts et dit on à la fois gardien de but et joueur et dont les spécialistes  reconnaissent le talent.

On ne parle en fait  que du vainqueur et de passer sous silence les héroïsmes de différentes équipes notamment celle de l’Uruguay dirigé par un professeur qui a fait « ses humanités »  mais surtout celle de la Croatie qui s’est battue dans tous les matchs qu’elle a disputés en arrachant littéralement la victoire au prix d’un épuisement physique  (3 matchs avec prolongation, c’est comme si elle avait joué un match  de plus que toutes les autres équipes). Ne gâchons cependant pas le plaisir mérité  d’une équipe de France black Blanc Beur dont nous avons  perdu la trace depuis vingt ans et pour cause, il n’y a pas que René Camus à se battre pour « le blanc ». Souvenons nous de la Logorrhée d’Alain Finkielkraut qui n’a eu de cesse de démolir le consensus d’une France réconciliée en  martelant d’une façon hystérique:  » black Black black ! »

Là ou je peux être dubitatif c’est ce que j’appelle la footballisation des esprits.  Pendant un mois, en effet la planète a été  sommée de vibrer au rythme du roi football. Comment le football opère ? Cet engouement planétaire fait partie de la stratégie du néolibéralisme qui crée des besoins chez l’individu qui devient de ce fait esclave du divin marché, pour reprendre l’expression du philosophe Dany Robert Dufour. Cependant, les dégâts du néolibéralisme ne sont pas les mêmes selon que l’on soit au Nord ou au Sud. Examinons pour commencer le phénomène de société dans les pays du Sud. Le philosophe Fabien Ollier dresse un état des lieux sans concession de cette grand-messe planétaire orchestrée par « la toute-puissante multinationale privée de la Fifa ». « Il suffit, écrit-il, de se plonger dans l’histoire des Coupes du Monde pour en extraire la longue infamie politique et la stratégie d’aliénation planétaire.(…) »  (1)

« L’expression du capital le plus prédateur est à l’oeuvre : les multinationales partenaires de la Fifa et diverses organisations mafieuses se sont déjà abattues sur l’Afrique du Sud pour en tirer les plus gros bénéfices possibles. (…) Tout cela relève d’une diversion politique évidente, d’un contrôle idéologique d’une population. En temps de crise économique, le seul sujet qui devrait nous concerner est la santé de nos petits footballeurs. C’est pitoyable. Il existe en réalité une propension du plus grand nombre à réclamer sa part d’opium sportif. (…). le football est organisé en logique de compétition et d’affrontement. Jouer ce spectacle par des acteurs surpayés devant des smicards et des chômeurs est aussi une forme de violence. (…) La symbolisation de la guerre n’existe pas dans les stades, la guerre est présente. Le football exacerbe les tensions nationalistes et suscite des émotions patriotiques d’un vulgaire et d’une absurdité éclatants. (…) » (1)

Hypnose collective


La même analyse, sans concession, nous est donnée par Samuel Metairie  il parlait de la coupe 2010  mais les arguments n’ont pas pris une ride « Trente-deux équipes, dont une vingtaine issues de pays occidentaux, vont pouvoir fouler les pelouses de leurs crampons, et servir les bas instincts pulsatifs de milliers d’hommes et de femmes peuplant les stades en jouant aux gladiateurs des temps modernes. Sauf que ces gladiateurs sont devenus des hommes d’affaires intouchables, dont le salaire mensuel (disons honoraires ou dividendes) correspond, à plusieurs années de travail d’un salarié français moyen » (2)

«  Juste pour pousser une balle avec ses potes jusqu’à 30 ans, pendant que de plus en plus de Français vont être obligés de travailler jusqu’à 65-70 ans. (…) Une question vient à l’esprit : si le football était vraiment un sport, ne pourrait-on pas payer ces gens raisonnablement, à hauteur du salaire minimum ? Ne pourraient-ils pas reverser ce capital vers ceux qui en ont besoin, aux pauvres oubliés par l’Occident, aux peuples d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, au lieu de prendre l’Afrique pour une cour de récréation ? (…) Aux quatre coins du monde, surtout dans les pays plus pauvres, c’est partout la même logique du capitalisme : l’appareil économique occidental s’implante, génère des marges commerciales et des bénéfices. Il fait de l’argent sur place en exploitant la main-d’oeuvre locale, et rapatrie ses capitaux dans les grandes banques européennes. (…) » (2)

Echelle des valeurs inexistante et scandale des salaires


Justement, pour parler de l’indécence des sommes colossales perçues, il faut savoir par exemple, que dix joueurs les mieux payés dont David Beckam, Ronaldinho Gaucho, Whyne Rooney ont reçu en une année 135 millions d’euros en salaires, primes, droits de sponsoring… soit en moyenne 20 millions de dollars par individu (55.000 $/jour, contre 2$/jour en moyenne pour un Africain) ou encore le salaire journalier du joueur est équivalent à ce que reçoivent deux Africains sur une carrière de 32 ans). C’est ça le scandale du marché du néolibéralisme, de la mondialisation laminoir qui font que ce que la société a accumulé pendant des siècles risque de disparaître sous les coups de boutoir du « Divin marché » où la valeur d’un individu, c’est de plus en plus ce qu’il peut rapporter, et ce qu’il peut consommer et non ce qu’il recèle comme culture et savoir.

On est loin de l’aspect noble du sport. On peut penser valablement que cette dimension du sport pour le sport avec les « magiciens » du ballon comme Di Stefano, Kopa, Pélé, Garrincha, et tant d’autres, s’est arrêtée avec, il y a une vingtaine d’années, pour laisser place au vedettariat et aux salaires démentiels. Quand on pense aux héros de l’équipe du FLN qui tout laisser tomber  entre 1958-1962 alors qu’ils étaient joueurs professionnels dans les clubs français, tout ceci pour porter haut et fort la voix du combat pour l’indépendance de l’Algérie.

Danse cette coupe 2018 on remarquera au passage que chaque joueur de l’équipe de France recevra 350.000 euros, indépendamment de ce qu’ils touchent avec les sponsors de leurs cachets dans les clubs Un seul footballeur en l’occurrence Kylian Mbappé a décidé de verser ses indemnités à des œuvres charitables

A quoi  cela sert d’étudier ? 


On rapporte que le mathématicien russe, Grigori Perelman, a ignoré le prix d’un million de dollars. D’après la Voix de la Russie, le mathématicien russe Grigori Perelman a ignoré le prix d’un million de dollars qui lui était attribué par l’Institut mathématique de Clay pour avoir prouvé l’hypothèse de Poincaré. Le lauréat n’est pas venu à la cérémonie de la remise du prix qui s’est passée mardi 8 juin dans le cadre d’un symposium mathématique à Paris. Le Russe s’était déjà vu décerner en 2006 la médaille Fields, considérée comme le « Nobel en mathématiques », qu’il avait refusée. Le mathématicien et directeur de l’Institut Henri-Poincaré, Michel Broué, s’est réjoui de l’attitude de Grigori Perelman en déclarant que « l’activité des mathématiques était jusqu’à maintenant, par nature, protégée de la pourriture financière et commerciale, j’emploie ce terme volontairement. Mais je pense que c’est sans doute une des raisons qui font que Perelman dit et veut dire qu’il ne veut pas travailler pour le fric ni pour les récompenses. C’est une chose, il travaille pour l’honneur de l’esprit humain. » (3)

Qu’en est-il de l’opium du football en Algérie ? Pour le sociologue Zoubir Arrous, le foot n’est plus un jeu sportif, mais plutôt un enjeu politique et financier. (..) Ainsi, nous pouvons dire qu’il y a, dans le cas de l’Algérie, un véritable conflit entre le stade et la mosquée. (…) La paix sociale grâce au foot ne dure pas dans le temps. L’après-match ou l’après-foot est la période la plus dangereuse sur le plan social. Le citoyen revient à son état normal et parfois critique. (…) Le foot peut faire l’objet d’un contrat social dans les sociétés qui n’ont pas de crise et qui ne cherchent pas de changement. Le foot est aujourd’hui devenu la nouvelle religion. (3)

Quand on pense dans le même ordre  à l’épopée des  joueurs algériens  vainqueurs de l’équipe nationale d’Allemagne en Espagne, en 1982  cette même équipe qui arrachera  la coupe  et qui revenus au pays se virent offrir un téléviseur ou un réfrigérateur … Qaund je pense aux joueurs algériens qui sont systématiquement éliminés des compétitions malgré l’apport des joueurs off shore ( beurs français)  et qui réclament des dizaines de milliers d’euros où un professeur d’université touche moins de 800 euros ! C’est tout ceci qui nous fait dire que le football mis au servicce d’une idéologie d’un système de gouvernants est une imposture. Il rappelle sans excuse le panem et circenses du pain des jeux de cirque de  l’empire romain décadent qui achetait ainsi la paix sociale ! On comprend alors, l’illusion de l’éducation, notamment dans les pays du Sud où l’éducation est la dernière roue de la charrette.

Plus globalement l’Ecole ne fait plus rêver.  l’exemple le plus criard nous est donné par  Ranitea Gobrait cette jeune lauréate du bac de Polynésie  avec 20,33 de moyenne qui a cravaché toute sa vie et qui n’arrive même pas à s’inscrire  à l’université. En supposant qu’elle arrive finalement à s’inscrire, elle va galérer et brûler ses neurones pour un salaire   infime par rapport aux cachets de ces footballeurs dont la plupart ,il faut le dire n’ont pas fait d’études supérieures voire n’ont même pas le bac !  Et pourtant il a suffit de jouer au ballon pour garantir des dizaines de fois  le salaire d’une vie d’un besogneux.

On le voit, l’école  ne joue plus son rôle d’ascenseur social et ne discrimine plus entre « ceux qui jaillissent du néant » et les laborieux et les sans-grade qui cumulent en une carrière ce que perçoit un joueur en une saison. De ce fait,  en Algérie, par exemple  certains parents l’ont bien compris, ils cherchent pour leurs enfants la rampe de lancement la plus juteuse en termes de fortune rapide, ils ne cherchent pas la meilleure école pour leurs enfants, mais le meilleur club pour inscrire leurs enfants.

Un seul coupable une mondialisation laminoir


Après avoir laminé le «  collectif » au profit de l’individualisme le néo-libéralisme s’attaque sans résistance majeure, aux derniers bastions du vivre ensemble. Après avoir laminé les Jeux olympiques qui sont devenus des jeux marchands où l’effort passe en arrière plan de ce qu’il peut rapporter en terme d’image, après avoir créer des ersatz de divertissements , le néolibéralisme investit l’industrie du plaisir fugace et ne s’installe pas dans la durée, il vole d’opium en opium en «  extrayant de la valeur » au passage, laissant l’individu sujet consommateur sous influence en pleine errance avec des réveils amers, où il retrouve la précarité, la malvie en attendant un autre hypothétique soporifique devenant définitivement l’esclave du divin marché selon le juste mot du philosophe Dany Robert Dufour. (4)

Il est incontestable qu’une victoire au football pour le citoyen lambda est un opium qui lui permet d’oublier les problèmes qui le rattraperont assez vite après la dissipation de ce  extazy prozack de l’éphémère . Quant aux autres ceux qui tirent les ficelles financières , c’est tout benef, cette coupe, il ont extrait tout valorisé  les images, les maillots les boissons , et il est normal qu’ils partagent avec ceux qui ont  permit ce résultat.  Ainsi va le monde.


Ecole Polytechnique enp.edu.dz


Notes:

1.Fabien Ollier : « La Coupe du Monde, une aliénation planétaire » Le Monde.fr 10 06 2010
2.Samuel Metairie Quand l’Occident dissimule son colonialisme derrière un évènement sportif…Le Grand soir 12 juin 2010http://www.legrandsoir.info/Quand-l-Occident-dissimule-son-colonialism…


Source: Réseau international

vendredi 13 juillet 2018

La démocratie est une utopie


Le langage est peut-être le champ de bataille le plus crucial. Des mots nobles tels que ’démocratie’,’libération’,’liberté’ et ’réforme’ ont été vidés de leur véritable sens et rechargés par leurs contraires. Les contrefaçons dominent l’actualité, de même que les étiquettes politiques malhonnêtes, telles que ’à gauche du centre’, l’étiquette favorite collée à des seigneurs de la guerre comme Blair et Bill Clinton, alors qu’elle signifie le contraire. « La guerre contre le terrorisme » est une fausse métaphore qui insulte notre intelligence. Nous ne sommes pas en guerre. En réalité, nos troupes combattent les insurrections dans les pays où nos invasions ont causé le chaos et la souffrance, dont les preuves et les images sont occultées. Combien de gens savent que, pour se venger des 3 000 vies innocentes prises le 11 septembre 2001, jusqu’ à 20 000 personnes innocentes sont mortes en Afghanistan ?John Pilger

Sur la signification du mot « démocratie »



Par Arturo Íñiguez, le 17 octobre 2017

Si j’affirme qu’aucun d’entre nous ne vit en démocratie, peu importe dans quel pays nous sommes, presque tous les lecteurs seront d’accord. En revanche, si je demande à quoi ressemble la démocratie, je ne crois pas que la réponse sera aussi homogène. Et pourtant, la seule façon d’en convaincre d’autres de changer le système actuel par quelque chose d’autre est d’avoir une idée claire de là où nous voulons aller.

Qu’est-ce que ça veut dire, « démocratie » ? La réponse usuelle à cette question – que la démocratie est le pouvoir du peuple – serait le premier piège à éviter. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit là d’une réponse qui ne nous mène nulle part. N’importe quel défenseur du système en place vous dira que le peuple a le pouvoir de changer le gouvernement par un autre tout simplement en votant, et que dès lors nous sommes bel et bien en démocratie… Ce qui pourtant, nous le savons, est faux. Il nous faudra donc approfondir un peu plus.

D’abord nous devons comprendre que le mot « démocratie » est trop souvent utilisé à mauvais escient. Pour bien des gens, il évoque tout ce qui est louable, juste et bon. Lorsque un politicien ou un journaliste dit par exemple que le terrorisme constitue une menace pour la démocratie, il veut dire en réalité une menace pour l’État de droit ou pour le régime des libertés. La démocratie, comme nous le verrons tout de suite, est quelque chose de beaucoup plus concret. Tenez vous le pour dit tandis que nous entamons notre recherche.

Pourquoi crée-t-on des mots ? Un nouveau mot est créé pour désigner une nouvelle réalité qui vient de naître, jamais avant. Pour comprendre le sens véritable d’un mot, nous devons tenir compte de l’objet qu’il a désigné en premier lieu. Que quelqu’un me dise que « télévision » signifie « regarder de loin » ne m’avancera pas à grand chose, car je sais pertinemment que « télescope » signifie aussi « regarder de loin », et je ne prendrais jamais un téléviseur pour un télescope. « Regarder de loin » n’est le sens véritable d’aucun de ces deux mots, car il ne fournit aucune information utile sur les choses nommées.

Le mot « télescope » a été créé par Galilée en 1609, quand il a aligné deux lentilles, l’objectif et l’oculaire. Ensuite, nous avons eu des miroirs et puis des radiotélescopes et tout le reste, mais tout a commencé avec deux lentilles de verre. « Télescope » ne signifie donc pas « regarder de loin » (ce qui n’a guère de sens en tant que tel) ; il signifie « alignement concentrique de deux lentilles ». De même, le mot « télévision » a été introduit par Telefunken lors de la commercialisation, en 1934, du premier tube cathodique. Nous disposons désormais des écrans plasma ou LCD, mais le sens original du mot « télévision » n’est autre que « tube à rayons cathodiques ».

Alors, quand est-ce que le mot « démocratie » a été utilisé pour la première fois ? Nous savons qu’il a servi à décrire les modifications apportées à la constitution d’Athènes par Clisthène en l’an 508 av. J.-C. Et quels étaient lesdits changements ? Certainement pas la participation de tous les citoyens, riches ou pauvres, à l’Assemblée, car cela avait déjà été octroyé par Solon près d’un siècle plus tôt, lors d’une réforme du système politique athénien qui avait reçu le nom de « timocratie » (du grec timé, honneur). Néanmoins, avant de nous pencher sur cette grande nouveauté introduite par Clisthène, arrêtons-nous un instant pour essayer une classification des différents systèmes de gouvernance.

De typologies et classifications il y en a à foison, mais aucune qui me plaise, au point que j’ai été amené à m’y mettre moi-même. Ne craignez rien, elle est très simple. La première des distinctions est à faire entre les régimes autoritaires et pluralistes. Prenons un groupe de chasseurs-cueilleurs : soit ils décident par un quelconque mécanisme consensuel, soit il y a un chef ou une petite clique dont les décisions ne se discutent pas. L’origine de l’autorité peut être la force brute (auquel cas on pourrait parler de régime totalitaire), mais pas forcément : on pense par exemple aux ayatollahs iraniens, dont la légitimité repose sur des critères moraux et religieux.

Les régimes pluralistes adoptent une forme de gouvernement direct lorsque les décisions sont prises par l’ensemble du groupe réuni en assemblée. L’alternative au gouvernement direct est un gouvernement représentatif, dans lequel un sous-ensemble de la population représente le reste et adopte les décisions en son nom. Dans le cas de nos amis athéniens, on voit que leur constitution était un mélange de gouvernement direct et représentatif : comme l’Assemblée ne pouvait se réunir au quotidien, car les gens avaient d’autres choses à faire de leur vie, on a créé un Conseil permanent pour gérer les affaires courantes.

Sous la timocratie de Solon, le Conseil des 400 avait été un organe élu, mais c’était sur le point de changer suite à une inspiration géniale. Clisthène avait remarqué que ceux qui se faisaient élire étaient normalement ceux qui s’étaient donné le plus de mal pour y parvenir, ce dont ils se rattrapaient par la suite en plaçant leur propre intérêt clairement au dessus du bien commun. Un siècle plus tard, Platon nous rappellera ceci en écrivant que le pire qui puisse arriver est que le pouvoir revienne à ceux qui l’ont convoité. Mais c’est là justement le problème des élections : si vous n’êtes pas ambitieux, vous ne vous porterez même pas candidat. D’après le philosophe Alain, « le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront ».

Placé face à ce défi (sélectionner un sous-ensemble de citoyens qui représente le reste, évitant en même temps ceux qui aspirent à occuper les charges), Clisthène a trouvé une solution élégante : il proposa un nouveau Conseil des 500 dont les membres ne seraient pas élus mais tirés au sort. Une machine appelée klérotèrion a été taillée dans le marbre et utilisée pour sélectionner de manière aléatoire les noms des citoyens qui, une année durant, allaient représenter au sein du Conseil les différents dèmes (divisions territoriales comprenant un quartier ou banlieue d’Athènes, ou un village ou hameau de la campagne environnante). Comme on pouvait s’y attendre, tout le monde n’a pas été content. Les riches citoyens du centre-ville, habitués à remporter les élections, ont voulu ridiculiser le nouveau système en l’appelant « gouvernement des dèmes », comme on dirait chez nous « gouvernement des ploucs ». La même racine se trouve dans le terme « démotique », qui fait référence à la forme populaire de la langue grecque, par opposition à la forme littéraire employée dans les cercles les plus sélects et cultivés.

Au départ, donc, le mot « démocratie » ne signifie pas « gouvernement du peuple », ne serait-ce que parce que la notion même de « peuple » en tant que communauté avec des droits politiques partagés n’avait même pas été conceptualisée ; d’une certaine manière, elle venait de naître. Les citoyens pauvres d’Athènes ont ainsi relevé la bravade des riches et assumé leur sobriquet avec panache, appelant pour de bon « démocratie » le nouveau système pour mieux le distinguer du régime aristocratique encore pratiqué dans les autres villes, telles que Sparte, qui élisaient toujours les membres du Conseil.

Voilà, nous y sommes. Si télescope signifie « deux lentilles alignées » et télévision, « tube cathodique », démocratie signifie « représentation par tirage au sort », et rien d’autre.
Nous pouvons à présent avancer d’un pas dans notre typologie : les systèmes représentatifs peuvent à leur tour être aristocratiques, s’ils pratiquent l’élection, ou démocratiques s’ils ont recours au tirage au sort.

Par ma propre expérience, la plupart des gens confrontés à ces faits réagissent d’abord par le déni. Et pourtant, tout ceci avait été entendu comme acquis tout au long de l’histoire de la pensée : depuis Platon et Aristote jusqu’à Montesquieu et Rousseau, tous ont été d’accord pour affirmer que les élections sont aristocratiques et que la démocratie, c’est le tirage au sort. Comment expliquer alors que nous ayons été endoctrinés au point de croire à l’exact opposé de ce qu’ont cru les plus grands penseurs ?

Une telle dérive n’a débuté qu’à la fin du XVIIIe siècle, lorsque les élites bourgeoises en France et en Amérique du Nord ont estimé le moment venu de rompre leurs liens avec le régime monarchique en place : même si c’était celui-ci qui les avait enrichis, ils vont désormais se passer de sa tutelle. Il va sans dire que l’idée de partager le pouvoir avec les pauvres n’a même pas effleuré les élites. On a besoin des masses pour dérouter les armées royales ; on leur fera croire par la suite que la victoire a été la leur. Ni les Founding Fathers ni les révolutionnaires français ne voulaient entendre parler de démocratie. Il suffit de lire les discours qu’ils ont prononcés et les textes qu’ils ont écrits pour comprendre tout de suite que le mot démocratie n’était pour eux qu’un gros mot bien vilain.

Toutefois, il n’était pas question d’appeler aristocratie le régime électif qu’ils ont institué, ce qui aurait été la chose à faire suivant la tradition philosophique susmentionnée. N’était-ce pas justement l’aristocratie, l’ennemi qu’on venait de détruire ? Au final, ils ont dû se contenter de « république », un signifiant vide auquel on peut donner le signifié que l’on veut.

Or, il se trouve qu’il n’y rien de méchant dans le sens original du terme « aristocratie ». Il provient du grec aristos, « excellent » : le gouvernement des meilleurs, donc. Platon, qui avait la démocratie en horreur, a dit préférer l’aristocratie à n’importe quel autre régime. Les choses ont commencé à se gâter quand l’aristocratie est devenue héréditaire et nous avons vu, aux dires de Rousseau, des sénateurs de vingt ans. Rousseau distinguait trois types d’aristocraties : celui de l’âge, ou aristocratie naturelle, que nous pouvons encore trouver dans bon nombre des peuples dits primitifs (comme si nous étions des civilisés, nous autres !) ; celui du sang, ou aristocratie héréditaire, qu’il considère comme le pire des systèmes de gouvernement ; et enfin celui du mérite, ou aristocratie élective, qu’il considère comme le meilleur de tous.

Personnellement, je préfère le tirage au sort à l’élection en tant que méthode pour désigner des représentants, mais j’admets que d’autres personnes puissent préférer l’élection. Je n’ai aucun problème avec ça. Par contre, j’ai un vrai problème avec les personnes qui appellent les élections « démocratiques ». Elles me rappellent cet homme qui va chez le logopédiste :

« Docteur, ma famille se plaint de ce que je ne sais pas dire fricot.
− Répétez un peu pour voir.
− Fricot.
− Rassurez-vous, on ne saurait pas le dire mieux que vous le dites ».
L’homme rentre chez lui et dit à sa fille : « Jeannette, chérie, va à la cuisine, ouvre le fricot et amène-moi une petite bière. »

Et c’est ainsi qu’on en vient au dernier chapitre de cette histoire, celui qui a définitivement fermé le piège dans lequel nous sommes toujours prisonniers et sans savoir comment nous en sortir : le glissement sémantique progressif – de néfaste à superbe – de la connotation du mot démocratie au cours des premières décennies du XIXème siècle. Le hic avec toute cette affaire d’élections, c’est qu’il faut les disputer puis encore les gagner. N’importe quel expert en marketing, électoral ou pas, vous dira que rien ne vaut une bonne marque. Andrew Jackson, le septième président, avait essayé et échoué en 1824. En 1828, il a enfin trouvé la marque qu’il avait si longuement cherchée : « Parti démocrate ». Le parti du peuple ! Qui oserait être contre ? Et il l’a emporté, non pas une, mais deux fois.

Rien de ce qui a été dit jusqu’ici n’est nouveau. Ce sera peut-être une première pour pas mal de gens, mais ce sont finalement des vérités toutes bêtes qui ont toujours été là ; cachées à la vue de tous, pour ainsi dire. Bien entendu, nous sommes conditionnés dès le berceau pour ne jamais voir ces vérités. « Élections démocratiques », qu’ils nous répètent à longueur de journée, comme si ce n’était pas un oxymore, une contradictio in terminis. L’élection, voyez-vous, ma petite dame, a toujours été aristocratique ; c’est le tirage au sort qui est démocratique – sauf si, bien entendu, Platon, Aristote, Montesquieu et Rousseau se sont tous trompés.

Il s’agit là d’une lutte inégale, j’en suis bien conscient. Ceux qui bénéficient du régime actuel de l’aristocratie élective n’ont qu’à continuer à répandre leurs mensonges, alors que nous, nous devons faire un grand effort pour expliquer à nos concitoyens ce qu’est réellement la démocratie. Mais je crains que ce ne soit aussi notre seule possibilité d’échapper au piège et de commencer à vivre enfin cette vie bonne que nous méritons tous.


Arturo Íñiguez, comme son nom l’indique, n’est pas russe, mais il utilise quand-même le navigateur Opera, toujours sur Debian avec Xfce.


Source: Réseau International




jeudi 28 juin 2018

Que faire des migrants?


Photo de Louisa Gouliamaki - AFP

La gauche et la droite ont capitulé sur ce sujet. L'immigration est considérée comme une anomalie, un problème à résoudre. Il n'y aurait donc pas besoin de réfléchir à un réel projet politique pour y répondre. L'extrême droite est la seule force politique à développer un projet politique en matière d'asile et d'immigration certes détestable mais cohérent. Et les derniers gouvernements démocrates en Europe pensent que le meilleur moyen de lutter contre l'extrême droite c'est d'appliquer ses mesures.
Y compris en France. Plusieurs articles du projet de loi Asile et Migration sont à l'origine des mesures de l'extrême droite. Partout dans le monde, des mesures sont directement inspirées par l'extrême droite, et vont même parfois plus loin. Il y a quinze ans, même le Front national [désormais Rassemblement national] n'aurait pas demandé à séparer enfants et parents dans des centres de rétention.FrançoisGemenne

La solution est à chercher dans le traitement de l'Afrique, de l'Amérique latine et d'autres pourvoyeurs d'immigration. Il devrait y avoir une loi qui stipule une balance positive des paiements, incluant les transactions financières et le remboursement de la dette, entre ces pays et l'Occident prospère. L'argent devrait affluer en Afrique, et non depuis l'Afrique, et cela mettra fin au trafic libyen. La migration de masse est un vilain phénomène, qui encourage le trafic humain et le commerce des esclaves, faisant exploser les profits de courtiers malfaisants et ruinant tant les pays donateurs que receveurs. Il est bon d'y mettre fin. Et il n'y pas d'image de bébés hurlants qui vaille pour interférer dans les décisions à prendre.Israël Shamir



Migrants aux USA

Néocolonialisme et « crise des migrants »


Par Manlio Dinucci

Des États-Unis à l’Europe, la « crise des migrants » suscite de vives polémiques intérieures et internationales sur les politiques à adopter à propos des flux migratoires. Partout cependant ceux-ci sont représentés selon un cliché qui inverse la réalité : celui des « pays riches » obligés de subir la croissante pression migratoire des « pays pauvres ».

On dissimule ainsi la cause de fond : le système économique qui dans le monde permet à une minorité restreinte d’accumuler de la richesse aux dépens de la majorité croissante, en l’appauvrissant et en provoquant ainsi l’émigration forcée.

On dissimule ainsi la cause de fond : le système économique qui dans le monde permet à une minorité restreinte d’accumuler de la richesse aux dépens de la majorité croissante, en l’appauvrissant et en provoquant ainsi l’émigration forcée.

Concernant les flux migratoires vers les États-Unis, le cas du Mexique est emblématique. Sa production agricole s’est écroulée quand, avec le Nafta (l’accord nord-américain de « libre » commerce), USA et Canada ont inondé le marché mexicain avec des produits agricoles à bas prix grâce à leurs propres subventions publiques. Des millions de paysans se sont retrouvés sans travail, venant grossir le bassin de main d’œuvre recrutée dans les maquiladoras : des milliers d’établissements industriels le long de la frontière en territoire mexicain, possédés ou contrôlés, pour la plupart, par des sociétés états-uniennes, dans lesquels les salaires sont très bas et les droits syndicaux inexistants.

Dans un pays où environ la moitié de la population vit dans la pauvreté, a augmenté la masse de ceux qui cherchent à entrer aux États-Unis. D’où le Mur le long de la frontière avec le Mexique, commencé par le président démocrate Clinton quand en 1994 est entré en vigueur le Nafta, poursuivi par le républicain Bush, renforcé par le démocrate Obama, même mur que le républicain Trump voudrait maintenant compléter sur tous les 3 000 km de frontière.

Concernant les flux migratoires vers l’Europe, le cas de l’Afrique est emblématique. Elle est richissime de matières premières : or, platine, diamants, uranium, coltan, cuivre, pétrole, gaz naturel, bois précieux, cacao, café et de nombreuses autres.

Ces ressources, exploitées par le vieux colonialisme européen avec des méthodes de type esclavagiste, se trouvent aujourd’hui exploitées par le néocolonialisme européen s’appuyant sur des élites africaines au pouvoir, une main d’œuvre locale à bas coût et un contrôle des marchés intérieurs et internationaux.

Plus de cent compagnies cotées à la Bourse de Londres, britanniques et autres, exploitent dans 37 pays de l’Afrique sub-saharienne des ressources minières d’une valeur de plus de 1 000 milliards de dollars.

La France contrôle le système monétaire de 14 ex-colonies africaines par le biais du Franc CFA (à l’origine acronyme de « Colonies Françaises d’Afrique », recyclé en « Communauté Financière Africaine ») : pour conserver la parité avec l’euro, les 14 pays africains doivent verser au Trésor français la moitié de leurs réserves monétaires.

L’État libyen, qui voulait créer une monnaie africaine autonome, a été démoli par la guerre en 2011. En Côte d’Ivoire (aire CFA), des sociétés françaises contrôlent le gros de la commercialisation du cacao, dont le pays est le premier producteur mondial : aux petits cultivateurs restent à peine 5 % de la valeur du produit final, si bien que la majeure partie vit dans la pauvreté. Ce ne sont que quelques exemples de l’exploitation néo-coloniale du continent.

L’Afrique, présentée comme dépendante de l’aide extérieure, fournit à l’extérieur un paiement net annuel d’environ 58 milliards de dollars. Les conséquences sociales sont dévastatrices. En Afrique sub-saharienne, où la population dépasse le milliard et se compose à 60 % d’enfants et jeunes d’âge compris entre 0 et 24 ans, environ les deux tiers des habitants vivent dans la pauvreté et, parmi ceux-ci, environ 40 % —c’est-à-dire 400 millions— dans des conditions de pauvreté extrême.

La « crise des migrants » est en réalité la crise d’un système économique et social insoutenable.
Traduction: Marie-Ange Patrizio


Source en français: RéseauVoltaire


Nos sociétés sont aujourd'hui traversées par une « fracture de mondialisation ». Séparant une élite qui profite de tous les avantages de la mondialisation, et une frange majoritaire de notre société qui se sent abandonnée. Le « village global » des années 1990 n'est pas advenu. Ils ont peur d'être broyés par cette élite pour qui les frontières ne représentent plus rien. Car, pour la majorité de la population, les frontières apparaissent comme le dernier rempart pour protéger leur niveau de vie, leur emploi, leur retraite.
Ils voient tout ce qui se trouve de l'autre côté comme une menace. Parce qu'ils définissent leur identité collective par l'intérieur de la frontière. Elle est un symbole qui s'adresse non pas à ceux qui sont à l'extérieur, mais à ceux qui sont à l'intérieur. On nous avait promis l'avènement d'une citoyenneté mondiale, mais c'est l'inverse qui se produit : les gens se définissent avant tout comme citoyen de l'intérieur de leurs frontières.François Gemenne 


Juin 2018



Une vision assez radicale du Naufrage des politiques migratoires européennes :

Aquarius: histoire d'un chantage qui paie 

Par Descartes


Comment réagiriez-vous si quelqu’un vous demandait dans le couloir du métro de lui donner votre portefeuille sous la menace de sauter sous un train ? Si quelqu’un exigeait de vous que vous le logiez dans votre appartement sous la menace de sauter par la fenêtre ? Ces questions sont en apparence saugrenues, et c’est pourtant exactement ce que nous vivons depuis maintenant quelques années, depuis que la vague migratoire déferle à travers la Méditerranée. Quotidiennement, les Etats riverains sont confrontés à cette logique perverse « accueillez moi ou je me noie ». Et le chantage fonctionne : pour le moment, personne n’a répondu « noyez-vous donc ».
Notre culture repose – et c’est heureux –  en grande partie sur le principe d’empathie, qui nous rend individuellement insupportable la souffrance de l’autre. Bien entendu, il y a une hiérarchie entre les « autres ». Au départ limité aux membres d’une même famille, d’un même clan ou tribu, le champ n’a cessé de s’élargir au cours de notre histoire pour devenir universel avec les Lumières. Nous sommes nourris et éduqués avec une injonction de compassion envers celui qui souffre. Le problème est que cette empathie peut être facilement manipulée. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau : les faux aveugles et les faux paralysés qui vivaient de l’aumône sont aussi anciens que la civilisation humaine, et l’extension des moyens de communication n’a fait que créer de nouvelles opportunités de nous soutirer de l’argent en nous faisant pleurer sur la veuve et l’orphelin, vrais ou faux.
On ne peut que soutenir le principe humanitaire et juridique qui oblige à porter secours à celui qui est en détresse. Encore faut-il que cette détresse soit indépendante de celui qui la subit et non provoquée volontairement. Faut-il secourir la personne en détresse lorsque celle-ci s’est mise volontairement cette situation dans le but précisément de se faire secourir ? Est-on obligé de reloger celui qui a mis le feu à son appartement dans l’espoir de bénéficier d’un relogement dans un meilleur quartier ou dans un logement plus grand ? On voit bien que répondre positivement à ce genre de questions aurait toutes sortes d’effets pervers. Or, lorsqu’on regarde avec attention, c’est là précisément la question qui nous est posée par la crise migratoire en Méditerranée.
Lorsqu’on porte secours aux migrants juchés sur des radeaux de fortune, des canots pneumatiques ou des vieux rafiots à peine en état de naviguer, on ne porte pas secours à des personnes qui se trouvent en situation critique du fait d’un accident, d’une tempête, d’une avarie, d’une erreur de navigation. Ces gens-là ne sont pas tombés par accident dans la mer. Ils ont embarqué volontairement, sachant parfaitement – car il ne faut pas prendre les migrants pour des imbéciles – qu’ils se mettaient de ce fait dans un grave danger. Ils savent aussi que le but n’est pas de naviguer jusqu’aux côtes européennes – là encore, il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles – mais de rencontrer un navire, rencontre qui leur garantit – du moins jusqu’à une date récente –  le débarquement en Europe d’où l’expulsion est ensuite improbable. (1)
C’est donc là le fond de l’affaire. Nous sommes – et les Italiens plus que les autres – soumis à ce qu’il faut bien appeler un « chantage au suicide ». Une variante du bien connu « donnez-moi ce que je veux, ou je saute ». Cette situation, à force de répétition, ne peut qu’exaspérer l’interlocuteur jusqu’au jour où il répondra « sautez donc !». Et c’est exactement ce qui est en train d’arriver. Le gouvernement italien, confronté à une énième situation de ce type – et qui plus est ayant comme acteur un navire affrété dans le but avoué d’aider à ce chantage – a dit non, et refusé à l’Aquarius le droit d’accoster dans ses ports. Et je ne doute pas un instant qu’il se trouvera peu d’Italiens, surtout dans les couches populaires, pour le critiquer.
L’affaire de l’Aquarius est un révélateur des dérives d’une société compassionnelle, qui n’établit plus de différence entre sphère privée et sphère publique, entre ce qui relève de la réflexion politique et ce qui porte le sceau de l’a réaction individuelle. On étend sans précaution un sentiment individuel de compassion à ce que devrait être la politique d’un Etat. En d’autres termes, on demande à l’Etat de se comporter comme s’il était une personne privée. Et cela est tout bonnement désastreux. Parce que l’Etat, ce « monstre froid », est là entre autres choses pour faire ce que nous n’osons pas ou n’aimons pas faire en tant qu’individus, mais que nous savons pourtant nécessaire.
Depuis le début de cette crise, l’ensemble des gouvernements d’Europe occidentale – ce n’est pas tout à fait le cas dans les autres pays membres – on fait preuve d’une totale incapacité à assumer la part tragique inséparable de l’art de gouverner. Si le système représentatif est nécessaire, c’est précisément parce que nous, les citoyens, savons que certaines mesures cruelles, inhumaines même sont nécessaires, mais que nous ne voulons pas en assumer personnellement la responsabilité. Alors, nous payons des gens pour les assumer à notre place. L’homme d’Etat est là pour porter sur ses épaules ce poids que les citoyens ne veulent pas porter, et éventuellement leur servir de bouc émissaire. Faire plaisir et récolter les applaudissements, c’est à la portée de n’importe qui. Etre méchant et récolter l’opprobre avec pour seule récompense la conviction – solitaire – d’avoir défendu le bien public, c’est une autre paire de manches.
Certains trouveront ma vision de la démocratie effrayante. Elle l’est peut-être. Mais elle est infiniment moins effrayante que les alternatives. Car lorsque le peuple cesse de déléguer la « part d’ombre » inhérente à la direction d’un Etat à ses dirigeants pour l’assumer lui-même, les conséquences peuvent être désastreuses. Que préférez-vous ? Une politique « dure » de surveillance des frontières et d’expulsion des irréguliers par une police organisée par l’Etat et surveillée par les juges, ou bien des ratonnades organisées par des citoyens excédés ? A quelqu’un qui critiquait sa loi sur le séjour des étrangers en 1986 en lui disant qu’elle ne marcherait pas, Charles Paqua répondait « on a intérêt à ce qu’elle marche, parce qu’autrement, la prochaine loi c’est Le Pen qui la fera ». Trente ans plus tard, ces mots sonnent toujours comme un avertissement.
Le tragique dans l’art de gouverner vient en grande partie du fait qu’il est impossible mettre en accord la morale individuelle et la nécessité collective. Quand Camus écrit que « Antigone a raison mais Créon n’a pas tort » il résume magistralement la question : d’un côté, le jugement personnel, de l’autre, la loi de la cité. Chacune de ces positions a sa logique et sa légitimité, et parce qu’elles ne peuvent être ni conciliées, ni hiérarchisées, chaque acteur doit sous peine de trahir sa raison d’être tenir sa position jusqu’aux dernières conséquences.
La « délégation de culpabilité » vers le politique permet d’ailleurs aux citoyens de se donner bonne conscience à peu de frais avec une hypocrisie qui n’a pas de bornes. Tel cet ami qui, après m’avoir déclaré qu’il aurait été « fier » de voir la France accueillir l’Aquarius et ses migrants, m’explique qu’il envoie ses enfants à l’école privée car « dans mon quartier, ce n’est plus possible » (traduction : la moitié des enfants ne parle pas français correctement, son fils est isolé par ses petits camarades parce qu’il ne parle pas arabe et ne jeûne pas pendant le Ramadan). En d’autres termes, on est « fier d’accueillir », à condition de ne pas retrouver les accueillis dans la classe de votre fils. A ce tarif, la générosité c’est simple comme un coup de fil…
Mais dans une société de communication, où tout se voit et tout se sait, et où les ONG de tout poil ont accès immédiat aux canaux de communication dès lors qu’elles proposent du spectaculaire, la « délégation de culpabilité » devient de plus en plus difficile. Quel homme politique, même convaincu qu’une politique restrictive est nécessaire, veut risquer une campagne d’exhibition publique des regards apeurés des veuves et des orphelins que sa politique aurait faite – et peu importe si la photo a dix ans et provient d’une autre crise humanitaire, c’est le résultat qui compte ? La pression devient tellement forte sur le politique que celui-ci finit par se plier à la compassion privée. Créon abdique de son rôle et fait ce que veut Antigone. Ce qui revient à dire que la loi – et donc l’intérêt – de la Cité s’efface devant celui d’une personne.
Il y a cependant des signes qui indiquent que ce mécanisme est en train de dérailler.  L’exaspération des couches populaires qui voient leurs conditions de vie se dégrader et qui supportent l’essentiel du coût de l’immigration (2), tend à cantonner la compassion larmoyante chez les « classes moyennes ». Et même ces dernières commencent – lentement mais sûrement – à prendre peur devant l’ampleur du phénomène qui les conduit à grands pas vers une société communautarisée. On voit donc apparaître dans la scène politique des hommes qui – pour des raisons plus ou moins nobles – se font les porte-voix de cette exaspération sans craindre outre mesure les excommunications lancées par le parti des bisounours. Ce sont les « nationalistes » ou les « populistes » que la presse bienpensante étrille.
Ces « populistes » ne sont pas tombés de nulle part. Ils arrivent parce que le modèle de contrôle des masses mis en place ces trente dernières années arrive en bout de course. Cela fait trente ans – plus d’une génération – que les couches populaires voient leur situation se dégrader avec une régularité de métronome. Dans une Europe qui s’enrichit globalement, ces gens voient leur cadre de vie, leur situation professionnelle se dégrader. Ils sont persuadés – et ils n’ont pas tort – que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. Et pendant trente ans – c’est long, trente ans – l’ensemble de la caste politico-médiatique leur a promis des solutions. Gauche et droite se sont succédés aux manettes et on fait la même politique, promettant la « sortie du tunnel » pour une date non spécifiée tout comme la résolution de tous les problèmes grâce à la « libération des énergies » et bien sûr cette « Europe qui protège » est qui était censée résoudre tous les problèmes bien mieux que ces choses archaïques qu’on appelle les Nations. Bien entendu, il fallait faire quelques sacrifices aujourd’hui pour pouvoir vivre demain dans ce monde radieux.
Seulement voilà, après trente ans – c’est long, trente ans – les gens n’y croient plus. Pire, ils ont la désagréable sensation de s’être fait berner. Ils n’ont plus confiance, et ils ont parfaitement raison, dans tous ces politiciens qui, de la « gauche radicale » à la droite en passant par les écologistes se sont succédés au pouvoir en promettant de résoudre les problèmes et qui ensuite n’ont rien fait. C’est cette méfiance qui donne des ailes aux mouvements « populistes », d’une part parce qu’ils exploitent cette volonté de l’électorat de punir les sortants, de l’autre parce que ces « populistes » rompent avec la chape de plomb du « politiquement correct », qui a été utilisé pendant trente ans pour étouffer tout débat. Vous me direz que ces « populistes » soient peu ragoûtants ? C’est vrai. Mais en quoi le sont ils plus que ceux qui, avec un langage châtié et des costumes impeccables ont présidé à ce désastre ?
Prenez par exemple Roberto Saviano, l’auteur à juste titre célébré de « Gomorrhe », et qui revêt dans Le Monde du 21 juin dernier l’habit de conscience morale. Que nous dit-il, Saviano ? Il dénonce pêle-mêle l’Europe, accusée d’inaction coupable, Salvini, accusé de démagogie raciste. Ca coûte pas cher mais surtout ça ne convaincra que les convaincus. Mais ce qu’on aurait aimé voir, ce sont les solutions que Saviano propose. Et là, on trouve des choses étranges. Pour commencer, l’auteur s’interroge : « Pouvons-nous accueillir tout le monde ? Non. Mais la part assumée par l’Italie n’est pas telle que l’on pourrait dire : « Là, c’est bon, ça suffit ! ». En d’autres termes, il existe une « part » à partir de laquelle il serait légitime pour Saviano de dire « Là, c’est bon, ça suffit ! » ? A quel niveau se situe cette « part » ? Et quelles sont les mesures qu’on aurait le droit de prendre lorsque cette « part » est atteinte ? Couler les bateaux ? Fermer les ports ? Laisser ces gens se noyer ?
La réflexion de Saviano rappelle la formule de « Alice à travers le miroir » : « confiture hier, confiture demain, mais jamais confiture aujourd’hui ». Saviano est bien obligé d’accepter qu’on ne peut accueillir toute la misère du monde, qu’il existe une limite à partir de laquelle il est légitime de dire « basta ! » et de faire quelque chose. Seulement voilà, cette limite n’est jamais précisée – et n’est donc jamais atteinte – pas plus que le « quelque chose » qu’on pourrait faire. En d’autres termes, on reconnait la réalité mais on n’en tire aucune conclusion opératoire.
Mais plus loin, Saviano propose trois mesures, dont il admet qu’elles ne constituent pas une « solution permanente », mais « des pas à accomplir » :
« Premièrement : régulariser tous les immigrés clandestins qui se trouvent aujourd’hui en Italie : en 2002, Roberto Maroni l’a fait en donnant des papiers à 700 000 immigrés qui se sont aussitôt transformés en 700 000 contribuables ; l’actuel gouvernement peut et doit aussi le faire ».
On voit mal en quoi une telle mesure contribue a résoudre aucun des problèmes que pose la vague migratoire. Donner des papiers ne fait que vider un réservoir qui aura tôt fait de se remplir à nouveau. Mais cela ne résout ni la compétition pour le logement social avec les autochtones les plus pauvres, ni les difficultés culturelles, ni le communautarisme. Quant à l’idée que donner des papiers transforme les immigrés en contribuables, c’est assez comique. D’abord, la TVA est payée par tout le monde, clandestins inclus. Le seul impôt que les clandestins ne payent pas est l’impôt sur le revenu, et il est fort à parier que le gain de ce côté sera minime. Par contre, si les papiers transforment les clandestins en contribuables, ils les transforment aussi en ayant-droit des aides sociales et des services publics… ou ils seront en concurrence avec les couches populaires de la société.
« Deuxièmement : plancher sur la réglementation sur les visas et cesser de donner de l’argent aux mafias libyennes, parce que ce sont des geôliers que nous payons ».
En d’autres termes, la deuxième proposition consiste à réunir des gens pour réfléchir sur un problème… pas très opérationnel comme suggestion. Et finalement la troisième :
« Troisièmement : passer des accords avec les pays européens pour que les permis délivrés en Italie permettent de circuler et de travailler dans l’ensemble de l’Union européenne ».
En d’autres termes, les trois propositions de Saviano reviennent à régulariser les clandestins, réfléchir et transférer le problème ailleurs. Saviano croit vraiment que l’ouvrier de Bologne ou le paysan des Pouilles peut être convaincu par de tels arguments que les partisans d’une politique d’accueil savent ce qu’ils vont ? Si c’est le mieux que les « démocrates » ont à proposer, comment s’étonner que les « populistes » l’emportent ?
On parle beaucoup à ce propos de « lépénisation des esprits ». Cet anathème longtemps utilisé pour faire taire toute voix discordantes est un non-sens. Il ne sert qu’à occulter le fait que les bienpensants – c'est-à-dire les « classes moyennes » - ignorent le problème ou bien s’en accommodent.  Pendant trente ans on – et quand je dis « on », je parle de l’ensemble du spectre politique mais aussi du monde intellectuel –  a nié l’existence même du problème. Pendant trente ans on a invoqué les « fantasmes racistes » et on a répété qu’il suffisait de repeindre les boîtes à lettres, porter une petite main jaune à la boutonnière, abolir les frontières et chanter la « diversité » pour que les choses d’arrangent magiquement. Mais le problème est réel. Et loin de s’arranger magiquement, il prend de telles proportions qu’il devient de plus en plus difficile de l’ignorer.
Cela met intellectuels et politiques dans une situation impossible, parce qu’après avoir tenu un discours lénifiant pendant trente ans, ils peuvent difficilement changer de taquet sans admettre qu’ils se sont trompés et – pire encore – que d’autres, certains pas très recommandables, ont eu raison avant eux. Alors, pour se consoler de ne pas pouvoir changer les choses, on fait dans l’imprécation. Saviano laisse Salvini habillé pour l’hiver… mais ne propose pas d’alternative. Il se contente de répéter « que les gens sont méchants ». Ce n’est pas comme ça qu’on va combattre le « populisme ».
Et si les bienpensants sont aussi agités, c’est parce que la saga de l’Aquarius vient dégommer une autre vache sacrée de la pensée-bisounours, celle qui se résume dans la formule mille fois répétée : « le problème ne peut être résolu qu’au niveau européen ». Elle vient à point nommé pour démontrer à ceux qui en douteraient encore combien l’idée même de « l’Europe-nation », de « citoyenneté européenne », de « Europe qui protège » ou  « d’Europe souveraine » appartiennent au royaume de la fiction. On avait vu avec l’effondrement grec combien la solidarité impersonnelle et inconditionnelle qui caractérise le comportement réciproque des citoyens d’une même nation était absente des rapports entre européens : les « riches du nord » n’ont accepté d’aider « les pauvres du sud » que sous conditions, et quelles conditions ! Après presque dix ans de cure d’austérité, le PIB et le niveau de vie des grecs n’a toujours pas rattrapé celui de 2008. Imaginez-vous la France, l’Espagne, l’Allemagne ou la Grande Bretagne imposant ce genre de purgatoire à l’une de ses régions ? Non, bien entendu : entre citoyens d’une même nation, ce sont des choses qui ne se font pas, parce que ce serait remettre en cause le contrat qui fonde la Nation lui-même.
On pouvait imaginer que ce genre de problématique soit confiné au domaine économique. Il n’en est rien, bien entendu. Ce qui est vrai de l’économie est vrai dans tous les domaines. L’Italie, porte d’entrée des migrants venus d’Afrique dans des embarcations de fortune, a été laissée toute seule pour gérer le problème. Quand il s’agit d’énoncer des généreux principes – et de les faire payer avec l’argent des autres – Bruxelles n’est jamais muette. Mais lorsqu’il s’agit de traduire ces belles paroles en actes, d’aider un Etat membre affecté par une crise particulière, il n’y a plus personne. Lorsque la région des Hauts de France a un problème avec les migrants à Calais, l’aide vient de Paris. Mais lorsque c’est l’Italie qui a le problème, les 27 autres membres détournent le regard et cachent leur satisfaction de ne pas être en première ligne derrière d’interminables palabres. Tout simplement parce que les citoyens européens de Berlin ne sentent pas que les problèmes des citoyens européens de Rome soient leurs problèmes. C’est pourquoi les invocations des gouvernements italiens successifs n’ont rien conjuré, et que les jérémiades de Saviano et consorts ne risquent pas d’émouvoir grand monde. Ceux qui ne sont pas exposés au phénomène ne veulent rien entendre et prient pour que ça dure. Ceux qui y sont exposés regardent les moyens de transférer le problème chez les autres…
Le vrai débat devrait être non pas s’il faut ou non accueillir les migrants, mais quel est le type de société dans lequel nous voulons vivre. Et dans ce cadre, quelle est la place – forcément réduite – qui peut être faite raisonnablement aux migrants. C’est seulement à cette condition que nous pourrons accueillir sans que nos sociétés s’atomisent, avec des résultats désastreux pour tous, migrants compris. Car il ne faut pas se faire des illusions : si les frontières extérieures de la communauté nationale ne tiennent pas, des frontières intérieures – entre les classes sociales, entre les communautés – se constitueront. Comme celles des « quartiers fermés » avec garde armée à  l’entrée qui se multiplient aux Etats-Unis et qui permettent à leurs habitants de vivre avec des gens qui respectent les mêmes règles, ont la même culture et parlent la même langue qu’eux, et envoyer leurs enfants à une école où ils n’ont pas à se mélanger avec les « différents ». Parce que, vous comprenez, « ce n’est plus possible ». Est-ce cela que nous voulons ?
 Descartes


Notes:
(1) Des bonnes âmes ne manqueront pas de me signaler que les « risques énormes » pris par ces migrants rendent peu vraisemblable un tel calcul. L’argument mérite d’être examiné. Selon les estimations, la vague migratoire aurait fait en méditerranée quelques milliers de morts. D’un autre côté, ceux qui ont mis le pied sur le continent européen dépassent largement le million. Le risque de se noyer est donc de l’ordre de un sur mille. Avec un risque de cet ordre, la plupart de nous seraient tout à fait prêts à parier.
  1. Ce sont elles qui en pratique se trouvent forcées de coexister au jour le jour avec de nouveaux arrivants, qui se trouvent en concurrence avec eux pour les emplois et pour l’accès aux différents dispositifs sociaux.

Source: Le blog de Descartes



mercredi 27 juin 2018

L'esprit de mai 68 (7)

Clichés en négatif
I.M. Rosa L.

Oubliés sous l'asphalte noir les pavés rêvent-ils encore de lendemains enchanteurs d'utopies joyeuses et d'orgies libertaires?
Billancourt n'est plus qu'un souvenir dans la mémoire ouvrière pulvérisée
La Sorbonne royaliste dissoute en 1791 ressuscitée par l'empereur puis démembrée après mai 68 pour cause d'insurrection coule maintenant dans ses moules prestigieux des cerveaux bien faits
Depuis belle lurette l'effronté Dany le rouge a rallié le camp de l'ennemi après avoir servilement tondu les vertes pelouses de la sociale démocratie bourgeoise
La statue Karl Marx trône à Trèves comme un Commandeur pittoresque devant laquelle viennent se faire tirer le portrait des touristes chinois aux allures de robots souriant niaisement
Réunis en séminaire dans les morgues de la pensée des intellos pompeux invoquent les spectres de la Commune de Paris et de la guerre d'Espagne
Que reste-t-il de l'immense déferlante du Front populaire sinon l'ennui et l'esclavage des congés payés qui ont rendu les plages infréquentables en été?
Lénine Trotsky Mao sont de vieux clowns canonisés au chômage qui font la manche sur le parvis des révolutions
Sur une affiche le Che sourit tristement figé dans une pose d'immortalité aseptisée

Debord quant à lui n'a pas attendu la déchéance annoncée pour se donner la mort… 

… et c'est dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes qu'au printemps nous partirons avec Rosa pour imiter le chant des mésanges du paradis terrestre: “tsvi-tsvi” …

André Chenet, un jour de "RÊVE GENERAL"



Les communistes libertaires des années 1968

Par zones subversives, le 5 mai 2018


Combat de rue, mai 68

La révolte de Mai 68 se nourrit de pensées libertaires. La contestation remet en cause toutes les formes d'autorité et aspire à bouleverser tous les aspects du quotidien.
L’histoire de Mai 68 donne la part belle aux sectes gauchistes, trotskistes ou maoïstes. En revanche, la composante libertaire du mouvement reste occultée. Les anarchistes hétérodoxes, les communistes de conseils, les communistes libertaires et les situationnistes ont pourtant marqué cette révolte spontanée. Ensuite, Mai 68 ne se cantonne pas au quartier latin. Ce mouvement s’est également révélé explosif dans des villes comme Lyon, Bordeaux ou Nantes. Lola Miesseroff a connu cette période et propose un récit nourrit de nombreux témoignages dans son Voyage en outre-gauche.
Le modèle fordiste des Trente glorieuses s’essouffle. Les ouvriers refusent la misère de leur vie quotidienne. Avant 1968, de nombreuses grèves éclatent. « Les jeunes ouvriers se font remarquer par leur agressivité. Ils cassent des vitrines, brûlent des bidons de fuel, utilisent des frondes et des billes d’acier », décrit Bruno Astarian. La jeunesse rejette l’étouffoir du conformisme et de l’ordre moral. La musique et la contre-culture traduisent des aspirations de liberté. Une critique de la vie quotidienne émerge pour dénoncer la répression sexuelle et le rapport hiérarchique avec les profs.
La critique de l’URSS apparaît comme le marqueur de l’outre-gauche. Cornélius Castoriadis et la revue Socialisme ou barbarie attaquent le capitalisme bureaucratique de l’URSS. Ils critiquent également le modèle marxiste-léniniste. Le Parti communiste apparaît comme un encadrement autoritaire qui abandonne toute perspective révolutionnaire. L’outre-gauche critique le colonialisme mais se méfie des luttes de libération nationale, dirigées par un parti stalinien pour imposer un nouvel Etat. Ces mouvements inter-classistes permettent la promotion d’une nouvelle bourgeoisie nationale. L’outre-gauche s’oppose aux organisations structurées qui se vivent comme des avant-gardes pour contrôler les luttes et encadrer la classe ouvrière. Au contraire, c’est la spontanéité, l’auto-organisation et l’autonomie des luttes qui est valorisée.
       


                                       

Origines intellectuelles et politiques de Mai 68


La politisation passe par des rencontres et des lectures. Daniel Guérin, et son livre L’anarchisme, reste une référence incontournable. Voline propose une critique de la révolution russe. Le mouvement Dada exprime une révolte créative. Wilhelm Reich attaque la répression sexuelle imposée par le capitalisme. Les analyses de la revue Socialisme ou barbarie deviennent le carrefour de l’outre-gauche. Les situationnistes relient ces diverses références. La brochure De la misère en milieu étudiant fait écho à la vie quotidienne de toute une jeunesse. Les textes de Raoul Vaneigem insistent sur la subjectivité radicale.
L’outre-gauche s’oppose à la vieille Fédération anarchiste qui rejette la lutte des classes. Elle s’oppose également aux partis gauchistes qui tentent de recruter et de porter la bonne parole aux ouvriers. Ils veulent faire la révolution pour prendre le pouvoir. Les militants gauchistes incarnent le puritanisme, avec une attitude rigoriste et sacrificielle.
A Strasbourg, des libertaires parviennent à prendre le contrôle de l’Unef locale, le syndicat étudiant. Il ne s’agit pas de prendre le contrôle d’une structure, mais au contraire d’en profiter pour mieux ridiculiser la bureaucratie syndicale. En 1966, ces libertaires utilisent les moyens de cette organisation pour diffuser Le retour de la colonne Durruti, un détournement de bande dessinée. En 1967, ils diffusent la brochure De la misère en milieu étudiant qui critique le conformisme de la jeunesse pour mieux l’inviter à rejoindre le prolétariat dans la lutte des classes.
A Nantes, il existe une tradition de lutte ouvrière, notamment liée à la proximité avec le chantier naval de Saint-Nazaire. Les libertaires critiquent également le syndicalisme et l’Université. Mais, lorsqu’ils prennent le contrôle de l’Unef, ils mènent des luttes pour les bourses, les cités universitaires et la sécurité sociale. Ils dialoguent également avec les syndicats de travailleurs. Pourtant, ils tentent toujours de déborder le cadre syndical. Une manifestation ouvrière débouche même vers l’attaque de la préfecture. Nantes devient un berceau de la contestation, avec la grève à Sud-Aviation. Une véritable jonction entre étudiants et ouvriers est créée.
Bordeaux abrite davantage la contre-culture et la libération sexuelle. Les films de Pierre Molinier sont projetés. Les Vandalistes distribuent le tract « Crève salope » qui attaque toutes les autorités. Des ouvriers et des voyous de banlieues rencontrent les Vandalistes en 1968. Mais ce groupe privilégie l’action culturelle et la perturbation événements, plutôt que l’action directe et la lutte des classes.

           

Salle de classe, mai 68


Au cœur de la révolte

Les Comités d’action lycéens (CAL) sont contrôlés par les trotskistes de la JCR. Mais des jeunes libertaires forment une tendance révolutionnaire qui refuse de collaborer aux commissions pour réformer le lycée. Ils valorisent l’action et les occupations. A la faculté de Nanterre, les Enragés perturbent les cours, distribuent des tracts et collent des affiches. Ils impulsent l’agitation politique. Le 22 mars, ils occupent le bureau de la direction de la fac. Ils sont également à l’origine de nombreux slogans des graffitis de Mai 68. Ils occupent ensuite la Sorbonne avec les situationnistes avant de créer le Comité pour le maintien des occupations (CMDO). Ils tentent de créer du lien entre les travailleurs isolés et les grévistes.
La rue et l’affrontement avec la police permettent aux jeunes prolétaires de se rassembler. Les manifs sauvages permettent de sortir de l’encadrement des syndicats et des gauchistes. Mais seules les luttes du prolétariat dans les lieux de production peuvent déclencher une révolution. Les libertaires refusent d’intervenir dans les entreprises pour servir leur propagande. Ils incitent plutôt les travailleurs à s’exprimer par eux-mêmes. Henri Simon tente de partir des problèmes concrets pour ensuite déclencher une grève. Néanmoins, beaucoup de grévistes restent chez eux. Ils délèguent la lutte aux syndicalistes et ne participent aux comités d’action qui organisent le mouvement. Les conflits les plus importants surgissent au moment de la reprise du travail. Les pratiques d’auto-organisation ne se généralisent pas.
Les travailleurs et les étudiants ne luttent pas ensemble. Le syndicat de la CGT empêche que des liaisons se créent. Les revendications catégorielles priment sur les perspectives interprofessionnelles. Le Comité d’action de Censier apparaît comme une expérience unique. Travailleurs et étudiants luttent ensemble. Ils préparent des actions, des tracts et des manifs. La fac est occupée. Un comité de coordination se forme pour éviter la délégation de pouvoir. L’influence du communisme de conseils apporte une armature politique. Le comité distribue des tracts dans les usines, les métros, les gares, les grands magasins pour appeler à la création de comités d’action autonomes sur les lieux de travail.

La révolution joyeuse


Changer la vie

Le mouvement de 1968 remet en cause toutes les autorités et les contraintes de la vie quotidienne. Les relations humaines évoluent. Les femmes participent activement au mouvement, même si les orateurs sont tous des hommes. Les femmes se libèrent des carcans, expriment leurs désirs et développent leur propre réflexion. Elles sortent du rôle de la femme docile et obéissante imposé par la société patriarcale. Cette remise en cause des rapports hiérarchiques fait vaciller la domination des adultes sur les enfants. Les lycéens participent au mouvement et n’hésitent pas à s’affirmer face à leurs professeurs. Dans les entreprises, l’autorité des petits chefs et des syndicats est attaquée.
Le mouvement de 1968 exprime une remise en cause radicale de la société marchande. La critique du travail devient centrale. Le texte de Paul Lafargue reste une source d’inspiration. Le travail est attaqué comme exploitation et comme aliénation. Associé à la souffrance, le travail s’oppose à la créativité et au plaisir. L’indiscipline règne dans de nombreuses entreprises. Les luttes collectives permettent de tenir tête au patron. Mais la période est encore au plein emploi.
L’idée d’autogestion se développe, mais reste limitée. Les ingénieurs et les cadres syndiqués à la CFDT diffusent une conception technocratique de l’autogestion. Mais sans remettre en cause l’utilité de l’activité de l’entreprise. Au contraire, il semble indispensable de penser un autre mode de production, une autre manière de produire. « On ne dira pas : produisons des pommes de terres parce que c’est nutritif et qu’il faut se nourrir. Mais : imaginons une façon de se rencontrer, de ne pas s’ennuyer, qui soit productive de pommes de terre », indique un texte sur le communisme. La gestion de l’usine par les ouvriers s’oppose au refus du travail.
La critique de la vie quotidienne devient un thème central. Les surréalistes et les situationnistes pratiquent la dérive et diverses activités qui visent à sortir de la routine. Henri Lefebvre propose une conception plus théorique. Cette critique peut se traduire par une remise en cause des rapports sociaux hiérarchiques, des vieilles conventions, de la répression sexuelle. La critique de l’urbanisme et du travail s’inscrivent également dans cette perspective de changer la vie. Les bandes de jeunes pratiquent sans le savoir cette critique de la vie quotidienne. Ensuite, l’amour libre est valorisé contre les sentiments de possessivité et de jalousie. Mais cette libération amoureuse dérive lorsqu’elle remplace le désir et la sensualité par une norme imposée.
La critique de la psychiatrie se développe. Le freudo-marxisme, incarné notamment par Otto Gross, estime que les souffrances psychiques sont créées par la société capitaliste. La psychanalyse repose au contraire sur une individualisation des problèmes sociaux pour pouvoir supporter l’ordre existant. L’antipsychiatrie critique la dimension carcérale des asiles, mais sans parvenir à développer une thérapie efficace. L’Université est attaquée à cause de son enseignement médiocre, mais aussi pour former les futurs cadres de la société capitaliste.


Barricade en mai 68


Ultra gauche et mouvement social

Le livre de Lola Miesseroff retrace bien les idées et les pratiques de tout un courant révolutionnaire trop méconnu. Les témoignages permettent de rythmer un récit vivant qui relie les théories à une expérience vécue. Les années 1968 permettent de développer une critique totale et radicale du monde marchand. Après l’explosion de Mai 68, la révolution sociale semble imminente. Aujourd’hui, le défaitisme de la gauche valorise les luttes parcellaires, spécialisées, qui se focalisent sur une cause particulière. La convergence des luttes se propose ensuite d’additionner les divers corporatismes et revendications spécifiques sans dégager une perspective de renversement de l’ordre existant.
Lola Miesseroff souligne son attachement à ce courant de l’ultra gauche libertaire. Mais elle cède à la mode de la communisation qui repose sur le confusionnisme. Les témoignages du livre expriment les idées d’un communisme de conseils qui repose sur l’auto-organisation des prolétaires. La communisation vise à fusionner ce courant avec celui du bordiguisme qui s’inscrit dans une tradition marxiste-léniniste et autoritaire. Malgré la critique pertinente du formalisme libertaire, ce courant repose surtout sur le déterminisme économique et le scientisme. Néanmoins, Lola Miesseroff reste attachée à la lutte des classes et à une pensée libertaire. Elle insiste sur la spontanéité des révoltes, contre tout dogmatisme déterministe.
L’ultra gauche apparaît comme un petit milieu replié sur lui-même. En dehors de quelques expériences, comme le Comité d’action de Censier, ce courant semble surtout préoccupé par lui-même. Lola Miesseroff fait le choix de donner la parole à ses camarades proches de l’ultra gauche. Cette démarche permet de faire revivre les réflexions et les pratiques de ce courant passionnant. Mais le livre peut aussi donner l’idée d’un groupe idéologique qui pratique un certain avant-gardisme. Mai 68 n’a pas uniquement été déclenché par l’agitation de quelques libertaires.
Bien heureusement, le refus de la discipline, des petits chefs, des cadences, voire du travail s’est exprimé au-delà du courant de l’ultra gauche. Sans forcément théoriser leur révolte, de nombreux ouvriers et ouvrières en lutte remettent en cause l’ordre usinier. L’ultra gauche semble partir de la théorie pour ensuite recruter des prolétaires et faire de l’agitation gauchiste. Il semble plus intéressant de s’appuyer sur les résistances et les luttes à la base pour ensuite élaborer une théorie critique. Les luttes autonomes et spontanées semblent plus décisives que l’activité d’une ultra gauche ou de quelque secte idéologique que ce soit.
Néanmoins, cette focalisation sur le courant libertaire permet aussi de montrer ses multiples apports théoriques. Lola Miesseroff fait revivre une contestation ludique et joyeuse ainsi que des débats toujours actuels. Aujourd’hui, il manque cruellement une critique totale du monde marchand. Il manque également des réflexions sur les moyens de détruire la société capitaliste et des pistes pour inventer un nouveau monde. L’outre gauche ravivée par Lola Miesseroff pose ses questionnements et incite à transformer le monde pour changer la vie.



A lire: Lola Miesseroff, Voyage en outre-gauche. Paroles de francs-tireurs des années 1968, Libertalia, 2018

Pour aller plus loin :

Radio : Conférence-débat : Les francs-tireurs des années 68 (Voyage en outre-gauche)…, publié sur le site de l'Université Populaire de Toulouse le 3 avril 2018
Radio : Une histoire des résistances au travail et de l'anti-travail - Bruno Astarian, émission mise en ligne sur le site Sortir du capitalisme
«Voyage en outre-gauche», de Lola Miesseroff (Libertalia), publié sur le blogue Lignes de force le 26 février 2018
Compte-rendu de « Voyage en Outre-Gauche », de Lola Miesseroff, publié sur le site Rebellyon le 17 mars 2018
Lola Miesseroff, Portrait du travailleur intellectuel en « capitaliste du savoir », publié sur le site DDT21 en décembre 2017
Négation (1972-1974), présentation et articles sur le site Archives autonomies
L'ultra-gauche est morte...c'est pas très grave !!, publié sur le site Vosstanie le 1er janvier 2012



Table des matières :


L'esprit de mai (1)

L'esprit de mai (2)

L'esprit de mai (3)

L'esprit de mai (4)

L'esprit de mai (5)
https://libertesconquises.blogspot.com/2018/06/lesprit-de-mai-68-6.html

L'esprit de mai (6)

L'esprit de mai (8)